Cadillac

Cadillac dans le Nevada – photo LH

Par Léo Hoerter.

Quand on pense à des gangsters, des images nous viennent spontanément à l’esprit. Le mafioso est souvent vu comme un homme élégant avec un accent italien et une voiture de luxe, quelque part dans le Chicago des années 1930. En fait, les gangsters pratiquent généralement des activités clandestines et, de ce fait, sont mal connus du grand public. La fiction s’est donc logiquement imposée comme l’un des principaux contributeurs de l’imaginaire collectif autour du crime organisé.

En littérature, plusieurs perspectives ont été explorées pour présenter les gangsters, notamment dans le cadre des États-Unis après-guerre. Une approche qui mérite une attention particulière est sans doute celle de l’écrivain américain James Ellroy. Cet auteur contemporain a écrit une série de romans policiers décrivant la corruption dans sa ville natale de Los Angeles, dans les années 1950. La « ville des anges » semble marquée à l’époque par des crimes violents, des intrigues politiques complexes et une population cosmopolite, un décor de choix pour présenter la mafia américaine. James Ellroy dépeint Los Angeles comme une cité oubliée de Dieu, un paradis pour les mafiosi.

Dans la peau d’un gangster

Au fil du temps, les écrivains ont choisi entre trois perspectives différentes pour aborder le sujet de la mafia. La première perspective est de présenter le crime organisé du point de vue de la police. Par exemple, dans Maigret, Lognon et les gangsters (1952), l’auteur Georges Simenon confronte le commissaire Maigret à des mafieux tout droit venus des États-Unis pour régler leur compte à Paris. À la fois le lecteur et le héros se retrouvent face à des adversaires qu’ils connaissent mal, car les pratiques mafieuses américaines semblent différer de celles des malfaiteurs français. Naturellement, Maigret est un policier modèle et parvient à arrêter les gangsters, démontrant de cette manière, à la fois la supériorité de la police sur les criminels et la supériorité des détectives européens sur leurs collègues outre-Atlantique…

La deuxième perspective est de présenter le crime organisé en adoptant le point de vue des gangsters eux-mêmes. C’est ce que réalise Mario Puzo dans son Parrain (1969), qui a sans doute largement alimenté les représentations courantes du mafioso, probablement une source majeure pour l’imaginaire collectif. Le Parrain n’est pas un roman policier en tant que tel dans la mesure où la police y est largement secondaire. L’intrigue porte principalement sur les rivalités entre « familles » mafieuses. Le lecteur a l’impression de voir le fonctionnement de la pègre comme s’il en était un membre. Malgré cette vue nouvelle, il reste un angle mort, et il faut se pencher sur la troisième perspective pour le découvrir.

Cette troisième perspective surmonte l’opposition entre gangsters et policiers en présentant des réseaux où les deux groupes pactisent et complotent ensemble. Une série de romans emblématiques de cette perspective est le « Quatuor de L.A. » écrit par James Ellroy. Ce quatuor, une série de quatre romans noirs écrits entre 1987 et 1992, se concentre sur les réseaux criminels de la ville de Los Angeles pour en dépeindre toutes les facettes. Les trois principales dimensions qui en ressortent sont la brutalité des mafiosi, la corruption des forces de l’ordre, et l’argot partagé par ces personnages.

Le paradis du crime

Le constat qui frappe en premier un lecteur du Quatuor de LA est l’extrême violence employée par les mafieux. Au fil des romans de James Ellroy, les meurtres sont de plus en plus nombreux, et les coupables étant habiles, ces homicides sont difficiles à résoudre. Ellroy reprend à plusieurs reprises dans ses livres le nom de Los Angeles, la « ville des anges », pour le transformer en ville de l’ « ange de la mort », celui-ci désignant en criminologie un certain type de tueurs en série. Le quatuor rejoue quelques événements inspirés de faits réels, par exemple le meurtre du « Sleepy Lagoon » en 1942, une affaire qui en 2021 n’est toujours pas élucidée. Lorsque les policiers ne trouvent pas la solution, c’est aux écrivains de l’imaginer !

Selon Ellroy, beaucoup de crimes ne sont pas résolus parce que les gangsters bénéficient de la complicité des forces de l’ordre. Alors que le Parrain donne à la police de New York un rôle secondaire, la police de Los Angeles joue un rôle primordial dans le développement du crime organisé. Les alliances entre enquêteurs et enquêtés conduisent à la formation de réseaux complexes, avec des personnes et des factions rivales aussi bien d’un côté que de l’autre. Contrairement au Parrain, les gangs ne sont pas clairement établis, les alliances se font et se défont au rythme des chapitres, ce qui demande une certaine concentration dans la lecture. Et ce d’autant plus que les personnages d’un roman reviennent dans le suivant, pour peu qu’ils ne meurent pas entretemps…

Pour s’imprégner de l’ambiance et identifier facilement les personnages, un roman peut présenter les protagonistes comme s’ils parlaient réellement. Dans Le Parrain, le patriarche Vito Corleone, sa « famille », et ses rivaux de la côte Est échangent volontiers quelques mots en italien. Dans le quatuor au contraire, le parrain s’appelle Mickey Cohen, un gangster qui a réellement existé, et est une icône de la mafia juive. De ce fait, les mots étrangers que l’on retrouve dans l’argot côté Ouest proviennent essentiellement du yiddish. Dans la version originale, le français est, quant à lui, employé par les personnages qui ont du cachet (en français dans le texte…), tandis que les avocats, tous véreux, utilisent bien sûr des mots latins. Les lecteurs alsaciens retrouvent aussi leur bonheur avec des expressions comme « to spritz » (éclabousser), un « shtick » (morceau), ou encore « nix » (nichts, nothing, nada !).

Les justiciers volants

Beaucoup de romans policiers jouent sur l’opposition entre mafiosi et policiers, comme dans Maigret, Lognon et les gangsters de Georges Simenon. Une perspective plus originale consiste à jouer sur les rivalités entre différents gangs, comme dans Le Parrain de Mario Puzo. Le Quatuor de L.A. de James Ellroy est original dans la mesure où il présente des réseaux complexes où les policiers s’associent volontiers avec des criminels. On est bien loin des aventures du commissaire Maigret, le super-justicier du vieux continent, vertueux et intransigeant. Lorsque la fiction américaine invente des policiers aussi corrompus, il y a bien besoin ensuite d’inventer des super-héros incorruptibles venus de Krypton ou d’ailleurs pour faire triompher la morale.

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