Muscle ton jeu, Robert

Sortez couvert.e.s et pourquoi pas seul.e.s.

Par Mathieu Terzaghi.

« Seul, on va plus vite, mais ensemble, on va plus loin » : voilà le dicton cliché de base que l’on entend souvent dans une société individualiste qui cherche à ne pas l’assumer. Cette dernière étant fondée sur la sociabilisation et la collaboration, la solitude est souvent source de moqueries, ou de mauvais jugements, alors que celle-ci est indispensable pour développer et approfondir notre propre pensée, pour chercher à se comprendre soi-même.

Pourquoi chercher à se comprendre ? S’affirmer personnellement, c’est faire parler ce qu’on a de plus ancré en nous, ce qui est ancré par notre mode de vie plus ou moins commun, en fonction de notre entourage, en fonction de notre milieu social, des instances de socialisation (l’école, les parents) qui nous ont forgé. Qui sommes-nous ? Voilà une question bien naïve à laquelle on ne pourrait apporter que des réponses naïves, bien qu’elles puissent se rapprocher grandement de ce que l’on pense vraiment être. Par exemple, est ce que l’on aurait commencé à fumer seul ? Encore une fois, le plus souvent, c’est en raison – grâce ou à cause, à vous de voir – de nos potes (auquel cas c’est souvent un acte de mimétisme) ou des pubs (auquel cas les « markéteux » ont su nous avoir, comme la dernière fois que j’ai mangé des Princes alors que je n’en voulais pas de base… et merde, mon ventre !). Même nos passions, nos occupations nous ont souvent été transmises par des gens eux-mêmes plus ou moins passionnés, qui ont reçu celle-ci par d’autres, etc. Ce que vous devez comprendre par-là ? C’est simple ; on est constamment influencés et construits personnellement par autrui. Est-ce que l’on tromperait son ou sa partenaire si l’on ne voyait personne d’autre le faire ? (Ah ! Remarque, pas sûr pour celle-là…). En réalité, on n’est vraiment seul uniquement quand on échappe à ce contrôle social, ce regard incessamment porté sur nous, nous jugeant tous les jours, en nous mettant dans des cases, en nous approuvant par amour de la similitude ou en nous rejetant à cause de notre différence.

De la même manière, si la solitude s’oppose à la compagnie comme le jour à la nuit ; de la même manière, le bonheur ne vient qu’après le malheur. Outre toute blague douteuse en référence à une célèbre scène d’un film de voyage temporel d’hommes médiévaux surpris de rencontrer des Sarrasins, c’est là la raison de la solitude, de l’isolement. Trouver ce qui nous rend heureux, nous, sans intervention extérieure, pour repartir sur de meilleures bases avec ce monde extérieur. Certes, cette solitude est nécessaire pour se « recentrer » sur soi, se « ressourcer » comme aiment bien dire les gens qui utilisent des mots qui m’énervent (j’ai décidé que cette expression m’énervait tout seul justement). C’est aussi et surtout l’occasion de développer son esprit critique et son sens créatif.

Voilà tout ce qu’apporte, à mes yeux, la solitude en ce qui concerne le côté positif.

Pourtant, ce n’est pas forcément ce qui nous vient en premier à l’esprit quand on « se sent seul », expression qui traduit très bien ce que l’on y associe le plus souvent : les pensées sombres, ou nostalgiques, en somme ce qui rend plus ou moins triste. Parce que oui, la plupart du temps, ce sont des pensées ou sentiments péjoratifs qui sont liés à la solitude. Orelsan, célèbre rappeur pour ienclis, disait dans une interview qu’il ne pouvait pas rester une heure seul dans une pièce sans avoir de pensées sombres. Si c’est le cas pour un certain nombre d’entre nous, le plus souvent, c’est l’ennui qui domine. C’est d’ailleurs pour cela qu’on traîne en bande, avec des potes : c’est pour s’embêter à plusieurs.

Mais aujourd’hui, j’ai décidé de glander seul. Alors, c’est parti, venez avec moi. Je vous emmène dans une petite aventure imaginaire, dans Stras (c’est sûr qu’en cette période je vous demande vraiment de gros efforts pour se figurer). À la fin, vous ne comprendrez sûrement pas qui vous êtes, on ne le comprend jamais vraiment, et puis je ne suis pas un hypnotiseur. N’empêche que vous comprendrez peut-être, ou sûrement, que vous n’êtes finalement pas si seuls à l’être.

Parfois, on pense aux autres, à une personne en particulier.  C’est mon cas quand je commence à marcher vers la presqu’ile André Malraux, lieu de tant de souvenirs avec cette personne, justement. Comme le dit Tengo John dans sa chanson Seul, « faudrait pas qu’j’reste dans l’seum ». Il a raison. La solitude, c’est parfois l’exil. Fuir cette fille qui vous a mis un râteau mémorable, fuir votre mère qui vous en veut de rater vos entreprises, fuir ce pote qui vous parle tout le temps de sa Pologne natale… au final, pourquoi penser aux autres avant soi ? D’ailleurs, quand on est seuls, quand on y pense, on n’a de compte à rendre à personne. Si ce n’est nous-même. Peut-être pour ça que l’on n’aime pas être seul.

« Mais pour s’en rendre compte, il faudrait déjà lâcher ce foutu téléphone, tout le temps scotché à votre main » me dis-je en chevauchant mon vélo direction Gallia. Une leçon de morale que je vous fais là ? Disons plutôt que c’est de l’auto-critique. Et celle-ci est infaisable avec ce foutu appareil, ce concentré d’informations et de notifications permanentes. Parfois on en est tellement dépendant qu’on perd le sens de ce que l’on aime vraiment. Même en écrivant cet article, il est toujours là. Il ne nous laisse jamais vraiment tranquille. Pour se retrouver soi-même, il vaut mieux le délaisser. S’isoler, c’est s’exiler de toute la société, tel un vieil ermite. Personnellement, aller me balader dans ma ville ou monter sur un toit, voilà ce que j’aime le plus. Les parcs, les rues, les jardins, les fleuves… S’isoler, ce n’est pas fuir toute forme de civilisation, mais plutôt se retrouver au milieu de celle-ci sans la ressentir vraiment.

En passant à République, c’est l’heure de pointe ; les stations de tram sont bondées. Comme l’exprime Nekfeu, dans Les étoiles vagabondes : « Aujourd’hui, j’ai joué devant 80 000 personnes. Et je me suis jamais senti aussi seul». C’est cette idée qu’au milieu de la foule, c’est souvent là que l’on se sent le plus seul. En soirée, je préfèrerai toujours une discussion à deux que des conversations de groupe. Une seule personne peut attirer notre attention, mais encore une fois, dans une société on ne peut plus individualisante, le sens du groupe est pourtant bien plus valorisé. Mais je n’ai que faire de ce qui est valorisé, j’aime toujours autant me promener dans les rues, le portable en mode avion et du rap dans les écouteurs. Être seul, ce n’est pas être asocial, c’est être libre. Libre de toute entrave extérieure, de toute contrainte. A votre avis, pourquoi voulions-nous fuguer quand nous étions petits ? Parce qu’on n’était que des petits cons, prêts à tout pour embêter nos parents ? Parce qu’on voulait jouer au vagabond ou au Robinson Crusoé ? D’ailleurs, vous êtes-vous déjà demandé pourquoi on imitait ces héros de l’abandon, pourquoi on a tous déjà voulu leur ressembler, au moins l’espace d’un instant, qu’importe notre niveau de « sociabilité » ?

C’est ce que je me demande au moment de m’immobiliser place de Bordeaux, le feu rouge m’ayant mis un stop digne de Chuck Norris. D’après moi, c’est parce qu’ils nous paraissent sûrs d’eux, sûrs de leur philosophie et leurs valeurs, si particulières qu’elles les ont poussés à abandonner tout ce qu’ils avaient. Quitter sa femme ou son homme, délaisser ses gosses et ses factures pour vivre la vie dont ils ont toujours rêvé ? Certes, ces « héros » de l’abandon sont de sacrés connards, on ne laisse pas de factures impayées voyons. Cependant, ce n’est pas de l’égoïsme selon moi, mais de l’héroïsme pour la plupart des cas. Ils ont eu le courage de savoir ce qu’ils voulaient, et de lutter pour. Pourtant, pas besoin de partir constamment, l’évasion n’est pas la seule solution. Effectivement, être seul, ce n’est pas systématiquement vivre la grande aventure de sa vie et devenir heureux. C’est ce que je finis par me dire en arrivant à ma destination finale, à deux pas du Parlement Européen. On peut être seul un après-midi, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, donc un court instant, ou bien toute une vie. Regardez les gens depuis votre fenêtre, ou descendez dans la rue si comme moi vous avez des bâtiments qui la cachent. Et observez ; combien d’entre eux se sentent réellement soutenus émotionnellement ? Combien ne se considèrent pas seuls dans la vie ? Je me remémore le SDF, devant mon Auchan. Il a sûrement plus de personnes sur qui compter que cette fille embrassant son copain, à quelques mètres de l’endroit où j’accroche mon vélo. Déjà, il a ses chiens. Sûrement plus fidèles que le copain… Comme l’exprimait (encore une fois, je sais, excusez mon nombre de références limitées) ce sacré bougre d’Orelsan dans Si seul il y a une dizaine d’années environ, nous sommes si nombreux à avoir « la tête dans les étoiles » tous les jours, à avoir pleins de projets, que nous ne réalisons jamais car nous ne nous croyons pas assez soutenus. Ce que je dis là, ce n’est pas que nous sommes réellement toujours seuls, comme nous a poussé à croire une frange des nostalgiques de l’ancien temps, ou comme le peignait Edward Hopper avec son tableau Nighthawks au siècle dernier. Ce que je veux dire par là, c’est que c’est à nous de bien choisir avec qui on veut se sentir moins seul. Car oui, c’est nous qui décidons de ce que l’on veut, et n’attendre « pas grand-chose de spécial » est sûrement la meilleure manière de ne jamais être déçu et d’enfin se lancer dans nos projets qui nous font tant rêver. La solitude, c’est soit une source d’inspiration, soit un facteur de mal-être. Et ce mal-être, c’est aussi notre source d’inspiration : il faut que l’on apprenne à s’en servir. Profitons de la distanciation sociale comme de toute notre vie pour arrêter de se trouver des excuses, comme j’ai tenté de le faire moi-même avec cet article (malgré mon très très léger retard…je l’avais écrit en mars). Nous sommes seuls dans tous les cas face à nous-mêmes, voilà la morale de l’histoire.

Muscle ton jeu Robert ! - YouTube
Aimé Jacquet, sélectionneur des Bleus en 98, donnant des conseils à Robert Pires (et à nous par la même occasion)

Et alors même que j’envoie ma première frappe dans les cages vides de la Menora, je me rappelle de ce que disait un grand homme ayant bercé mon enfance : « Muscle ton jeu, Robert » (ça marche aussi si tu t’appelles Maurice, ou Michel). Enfin bref. Musclons notre jeu, à moi aussi de le faire. Cet article, ce n’est que le début.

À bientôt dans Propos,
Mathieu Terzaghi.