Vincent Luis, le défi d’une vie : viser l’Olympe pour gagner les Jeux.

Par Xavier Devaux.

Samedi 7 novembre 2020, toujours sur son nuage, le double champion du monde des World Series Triathlon, Vincent Luis, remporte sa 4ème victoire en 2020, sur 4 courses… Au sommet d’un sport qui en cumule trois (natation, vélo et course à pied), le triathlète tend la main à un rêve de toujours, celui d’embrasser l’or olympique. Avec Tokyo 2021 en ligne de mire, le sportif français est proche, intensément proche de récolter les fruits de 31 années de « concessions », pour accomplir le défi d’une vie.

Un parcours atypique

« Il ne faut pas oublier d’où l’on vient » nous confiait le triathlète lors d’une interview donnée à l’Equipe en mars 2020. Né le 27 juin 1989 à Vesoul, Vincent Luis grandit dans une famille très modeste. Son père, arrivé en France à l’âge de 14 ans, lui inculque les valeurs de l’intégration, de l’éducation et de la réussite par le travail. Il s’agissait humblement de « travailler à l’école ». Enraciné très tôt dans les valeurs sportives, Vincent Luis suit les traces de sa sœur aînée dans les bassins. Précoce, il talonne déjà les meilleurs dans la discipline, avec des temps de référence qui coupent le souffle : 9min40 au 800m nage libre à l’âge de treize ans. Mais le temps du changement est arrivé pour le jeune nageur, l’histoire, trop linéaire, devait changer de chapitre. « Lassé de compter les carreaux », le jeune Vincent en demande plus, encore plus, il lui faut trouver son spectre d’épanouissement, sortir de sa zone de confort. Les rêves s’enchainent et s’entremêlent dans la tête du futur prodige, avec un sport en pleine expansion au début des années 2000 qui ne cesse de l’interpeller, le triathlon. Ses modèles du moment ? Olivier Marceau et Frédéric Belaubre. Le choix est fait, la décision est prise, la projection est établie et sera créatrice.

C’est en 2001 que le jeune Vincent se lance le défi d’un sport tri-disciplinaire, en rejoignant le club de sa ville natale Groupe Triathlon Vesoul. Après six années de familiarisation et de progression dans son club local, Vincent aspire au changement, à une rupture dans la continuité. C’est ainsi, en 2007, que le franc-comtois, âgé de quinze ans, pose ses valises dans la maison de Sainte Geneviève Triathlon, sa « seconde famille ». C’est dans les coulisses de ce club, encadré par Christine et Bernard Geffroy, que le jeune Vincent, « par son travail et une volonté de fer », va s’envoler. Et oui, ce n’était pas celui qui avait le plus de facilités, mais l’abnégation et son investissement infaillible dans les entrainements lui conféraient la force d’enjamber les obstacles. Le contrat était donc signé, les dés jetés, il suffisait de s’élancer.

Les JO de Londres en 2012 : catalyseur d’un second souffle

« Je donnerai tout ce que j’ai gagné en échange d’une médaille d’or olympique ». La première opportunité, la voici. Qualifié pour les Jeux olympiques de Londres en 2012, une partie du rêve se réalise pour Vincent Luis, s’avançant « des étoiles pleins les jeux » dans la compétition. Sans expérience olympique mais avec un soutien fort de son club, le franc-comtois et ses vingt heures d’entrainements par semaine enfilent le dossard, s’accrochant à ce rêve d’enfant. Finalement 11ème pour ses premiers Jeux, derrière le médaillé d’or et référence mondiale Alistair Brownlee, Vincent en tire des leçons.

L’analyse, l’introspection et le repérage des erreurs pour les annihiler constituaient la routine des semaines qui suivaient les JO. « Faut arrêter de te mentir, tu ne sais pas courir » se disait le triathlète. S’entourer des meilleurs, augmenter la cadence des entrainements à 35 heures par semaine : voici les clés que Vincent saisissait pour s’ouvrir les portes de la réussite. « Les journées, on ne les rallonge pas », il faut donc se lever plus tôt pour travailler davantage, s’investir plus que les autres pour les devancer. La progression, nette et indéniable, est prometteuse, notamment en course à pied. Multipliant les stages, les sessions d’entrainements et les courses, il joue les premiers rôles dans la discipline même des demi-fondeurs, déposant Morhad Amdouni et talonnant Hassan Chadi, champion d’Europe de crosscountry, au championnat de France de cross du Mans en 2016. Le second souffle est là. Le mental se façonne et l’expérience lui confère une intelligence de course supérieure aux autres : « Celui qui gagne la guerre n’est pas celui qui tire le premier, c’est celui qui fait croire à l’autre qu’il a le plus gros fusil » prononçait métaphoriquement le triathlète. Pourtant, l’absence de médailles aux Jeux de Rio en 2016 (6ème) vient couper court un rêve, un chapitre qui devait s’inventer dans ces Jeux. L’or olympique était-il inatteignable ou le rêve synonyme d’utopie ?

La dernière chance : Tokyo 2021, projection utopique ou réalisme ? Le choix du pragmatisme.

« Je ne me vois pas faire du triathlon encore 15 ans, il me reste entre 7 et 8 ans » disait Vincent Luis en 2015, face à la caméra de Canal +. L’échéance ultime est là, la prophétie annoncée. Rio n’a pas enterré le triathlète, elle n’a fait que cultiver sa détermination à endosser l’or. Dorénavant, il s’agit de redoubler d’effort et de tourner le dos à des échecs, certes formateurs, pour triompher à Tokyo. Le changement d’entraineur après Rio lui permet de gravir une nouvelle marche, qui trouve accomplissement dans sa victoire à Lausanne en 2019, à l’issu des World Series Triathlon, une première pour le triathlon français. Il détrône Mario Mola, triple tenant du titre, et écrit sa propre histoire, celle des « concessions » préférées aux « sacrifices », pour atteindre un unique but, l’or olympique. Au sommet de sa forme, Vincent Luis qui n’a « jamais été aussi fort » écrase la concurrence en 2020, réitérant l’exploit de 2019 à Hambourg cette fois-ci, s’imposant aussi à la coupe du monde de Karlovy Vary, d’Arzachena et de Valence. Plus que jamais, le sportif français semble épouser du bout de ses lèvres son rêve d’enfant. Transcendant la discipline du triathlon en lui donnant un nouveau relief, Vincent Luis redéfinit les codes du possible et du réalisable. Le 27 juillet 2021, le drapeau se dressant au-dessus de la première place du podium sera bleu, blanc et rouge, aboutissement de 32 années de concessions, consécration d’une vie.