Arménie et Artsakh : prendre soin des familles déplacées et des soldats blessés.

Carte de la région avant l’accord de rédition signé

1 mois sans paix 

Par Anna Agopyan et Rob Mushegyan.

Le matin du 27 septembre ne fut pas un matin comme les autres pour les Arméniens du monde entier. La nouvelle tomba comme un couperet : la République du Haut-Karabakh était bombardée par les forces armées de l’Azerbaïdjan, aidée de la Turquie, avec l’objectif affiché de reconquérir ce territoire et d’en éliminer tous les Arméniens. Ce territoire arménien avait en effet été donné par Staline à la République Soviétique d’Azerbaïdjan, en 1921, avant de retrouver son indépendance en 1994 au terme d’une guerre sanglante.

Cela fait plus d’un mois que tous les Arméniens d’Arménie et d’Artsakh, ainsi que la diaspora, se mobilisent, chacun selon leurs compétences, afin d’aider civils et soldats. Plus d’un mois donc, à vivre dans l’angoisse de la perte définitive de sa maison ou de ses proches. Un mois sans paix. 

 Nous avons eu la chance de recueillir deux témoignages très précieux sur cette guerre : celui d’une Française d’origine arménienne, qui organise la vie musicale des enfants réfugiés à Erevan depuis le début de la guerre, et d’un chirurgien français, actuellement en Arménie pour la deuxième fois afin de secourir bénévolement les soldats blessés. 

Sevana Tchakerian, chanteuse dans le “Collectif Medz Bazar”, s’est installée à Erevan [capitale de l’Arménie] en 2015, pour y mener divers projets d’éducation et de production musicale. Depuis les premiers jours de la guerre, elle crée des ateliers artistiques pour les familles déplacées et les blessés dans les hôpitaux. Elle a répondu à nos questions par messages vocaux. 

Quelles ont été les premières réactions de la population à l’annonce de la guerre ? 

Le premier jour on était sous le choc. On ne comprenait pas si ça allait être quelque chose qui allait durer quelques jours comme en 2016 [ la guerre dite de 4 jours qui a eu lieu du 1er au 5 avril 2016] ou si ça allait être une attaque beaucoup plus importante. Et on a compris très vite que ça allait être une vraie guerre, et une guerre préparée depuis longtemps. 

Peux-tu décrire comment, où, et avec quels moyens les réfugiés d’Artsakh sont accueillis à Erevan et dans les autres villes ? 

Les hébergements se font à plusieurs niveaux. La première réaction, ce sont les individus grâce aux réseaux sociaux. Sinon, tous les hôtels, b&b, dortoirs de camps de vacances etc accueillent à capacité pleine. Et il y a un numéro vert, rattaché au Ministère des affaires sociales, qui s’occupe de trouver des logements pour ces familles qui sont déplacées ou réfugiées – je ne sais pas encore quel est le terme officiel d’ailleurs… Donc c’est vraiment divisé entre l’Etat, les associations et les individus. L’Etat est un relai, et aide à trouver un hébergement, à donner de la nourriture mais les individus et les associations sont très actifs.

J’ai vu que tu travaillais au Nexus center for the arts : qu’organisez-vous exactement pour les enfants ? Quels effets constatez-vous sur eux ? 

Nexus center for the arts, c’est un centre que j’ai aidé à ouvrir en 2016. Au début de la guerre, très vite, on s’est dits qu’il fallait qu’on lance des ateliers musicaux aux enfants, dans le centre. Donc on a lancé un appel spontané sur Facebook, encore. Il y a des enfants et des adolescents qui viennent dans notre centre, qui ont accès aux classes, on fait des ateliers avec eux, on les enregistre dans nos studios d’enregistrement. On a déjà enregistré une chanson qui a été écrite par une jeune fille de 17 ans de Stepanakert, et tourné un clip aussi. On organise aussi les ateliers directement dans les hôtels et les refuges parce que parfois les familles ne peuvent pas venir au centre. Et également on a très vite compris qu’en dehors de Erevan il y a plein de réfugiés, plein d’enfants qui ont encore moins d’opportunités, malheureusement, qu’à Erevan.

Comment ça se passe ? Nous on va voir le groupe, et on est très vigilants à sentir à ce que les gens veulent. Ça nous est arrivé une fois que les enfants ne voulaient pas chanter, ils voulaient dessiner et faire des origamis. Donc même quand on n’a pas une personne qui s’occupe des ateliers d’arts, on apporte avec nous du matériel d’art, des crayons, des albums, pour colorier. Et puis à la fin on leur laisse, parce qu’ils n’ont pas grand-chose dans ces hôtels-là, c’est assez triste. Mais on voit que y a un grand effet sur eux, les enfants ils adorent, on mélange un peu des activités de musicothérapie d’éveil musical, d’éveil sensoriel, de travail sur le rythme également. On voit que ça les aide beaucoup. Déjà, ils ont les yeux qui brillent. Et c’est la même chose pour les mamans ou les grands-mères [qui les accompagnent], en général ce sont des femmes, qui nous disent “merci on a un peu oublié notre douleur pendant ce moment-là”. 

Allez-vous aussi chanter dans les hôpitaux ? 

Depuis peu, on va aussi chanter dans les hôpitaux pour les soldats blessés ; soldats qui sont en général des étudiants, des gens comme toi et moi, tu vois. Et vraiment ça a un effet thérapeutique, on va continuer, et d’ailleurs on prévoit d’aller chanter dans les hôpitaux autour de Erevan là, prochainement. 

Peux-tu nous décrire un petit peu l’atmosphère dans les rues ? 

On sent bien que tout s’est arrêté, tout le monde ne pense qu’à ça, et engage tous ses efforts pour aider. 

Avez-vous régulièrement des nouvelles du front, et en particulier des soldats ? 

Pour des raisons de sécurité, ils n’ont pas trop le droit d’appeler leurs familles. Ils disent juste parfois “je vais bien”, par téléphone il n’y a pas grand chose de personnel qui se dit. Donc on suit surtout les nouvelles officielles. 

De quoi avez-vous le plus besoin, présentement, dans les villes? 

Franchement ça dépend. Certains hôpitaux sont très précaires, donc par exemple hier on a fait une collecte pour faire des kits de premières nécessités pour les soldats qui n’ont pas ces produits de base. Bien entendu il y a besoin d’habits chauds car l’hiver va arriver. Et surtout, en ce moment, on est en train de s’organiser avec les ONG et le ministère de l’éducation pour que les 30 000 enfants, adolescents et jeunes adultes qui avaient une éducation en Artsakh puissent continuer d’aller en école élémentaire, au lycée etc. Le gros soucis, c’est le covid. Premier jour, 27 septembre, il y avait 180 cas. Aujourd’hui, il y en a 2400 par jour environ. Donc maintenant tout le monde fait plus attention, on porte tous des masques etc. Les gens essaient de ne pas trop se mélanger dans les centres d’hébergement, mais évidemment c’est compliqué. 

4500 kilomètres plus loin, début octobre, Patrick Knipper, chirurgien français, spécialiste en chirurgie plastique installé à Paris, et président d’une ONG internationale de chirurgie réparatrice (“Chirurgie Sans Frontières”), décide de rejoindre la petite République arménienne avec cinq collègues afin d’apporter des fournitures médicales et surtout son savoir-faire de chirurgien. Il a accepté de répondre très brièvement par mail à nos questions, la veille de son deuxième départ en Arménie. 

Pouvez-vous expliquer en quoi consiste précisément la chirurgie réparatrice ?

La chirurgie réparatrice est une spécialité chirurgicale qui consiste à réparer toutes les destructions du corps après un accident, une brûlure, l’ablation d’une tumeur, une malformation congénitale, etc.

Pourquoi avez-vous décidé de partir en Arménie ? 

Parce qu’il y a la guerre et que les guerres engendrent beaucoup de blessures nécessitant d’être réparées chirurgicalement.

Comment avez-vous préparé ce premier voyage ? Avec quelle équipe (origine arménienne, domaines de spécialité…) êtes-vous parti ? 

Pas de préparation… La décision a été vite prise entre confrères : deux arméniens (Levon Kachatryan en chirurgie  cardiaque, Mikael Tchaparian en orthopédie), quatre français (Professeur Berger en chirurgie viscérale, Docteur Girard en orthopédie, Madame Petit en infirmière de bloc opératoire et moi).

Comment avez-vous été accueilli sur place et intégré aux équipes? Dans quelles conditions avez-vous travaillé ? 

Accueil sympathique car nous venons pour aider… Dans ces moments, il existe souvent une réelle solidarité entre les soignants. Nous avons travaillé à Erevan [capitale de l’Arménie], Goris [ville arménienne frontalière au Haut-Karabakh], et Stepanakert [capitale du Haut-Karabakh]

Quel est le type de blessures que vous avez observé ? Diffèrent-elles de celles que vous avez l’habitude de voir et d’opérer ? 

Les blessures observées sont des blessures graves qui ne sont observées que pendant les guerres (brûlures graves, amputations, arrachement des membres par explosion, hémorragie mortelle, etc).   Nous n’avons pas l’habitude de voir ce genre de patients dans notre quotidien à Paris.

Comment gérer moralement les horreurs que vous voyez ? Comment garder son sang-froid et être efficace quand les bombes pleuvent sur la ville ?

Nous avons l’habitude de gérer ce genre de situation chirurgicale (par exemple, nous avons pris en charge les blessés du Bataclan) mais l’importance des lésions et la quantité des blessés a rendu l’expérience pesante. On ne garde pas son sang-froid sous les bombes ; on subit, on a peur mais on continue son job parce qu’on n’a pas le choix…

Quelle est l’évolution de la situation pandémique récemment ? Cela joue-t-il sur l’organisation dans les villes, ou même sur le front ? 

A Goris , sur la frontière, ce n’était pas le problème… L’attention était sur la guerre, l’exode des réfugiés et les blessés …

Quels sont selon vous les besoins matériels et humains les plus urgents à procurer là-bas ? des médicaments, des machines nécessaires aux opérations, des chirurgiens, des infirmiers ?

La priorité pour le Haut-Karabakh est, sur le plan médical, de sauver les blessés. Il faut donc des réanimateurs et des chirurgiens… et des consommables pour la prise en charge. L’autre priorité est l’évacuation de la population. Il faudra aider les réfugiés!!!

Pouvez-vous nous parler de votre prochaine mission là-bas ?

Je repars le 07 Novembre 2020 avec une équipe de quatre chirurgiens dont un arménien. Il s’agit d’une mission sous l’égide du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Nous allons travailler à l’hôpital Erebuni d’Erevan. Nous allons essayer également, avec le Docteur Levon Kachatryan, d’apporter beaucoup de matériel médical à Stepanakert si les bombardements s’arrêtent.  

[Note : depuis, dans la nuit du 9 au 10 novembre, un cessez-le-feu total a été conclu sous l’autorité de la Russie].