Un mois sans rire ?

Sean Connery chaussant ses lunettes dans  »Le nom de la Rose », Jean-Jacques Annaud (1986)

Par Théo Da Silva.

Où ont bien pu passer rire et insouciance ? Voici une question que je ne cesse de me poser tous les matins, une tasse de café à la main, depuis quelques temps. La morosité est ambiante avec chaque jour des nouvelles plus mauvaises les unes que les autres : reconfinement, seconde vague de coronavirus, décapitation d’un enseignant, attentat dans un édifice religieux à Nice, tensions aux Etats-Unis… Deuil et appréhension doivent-ils être notre pain quotidien durant ces longs jours cloîtrés entre quatre murs ? Puisque cela fait maintenant une semaine complète que je n’ai pas mis un pied en-dehors de chez moi, je décide de me mettre un film ce soir. Quoi de mieux qu’un bon petit Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud pour « s’évader » ? En plus, Sean Connery joue le rôle-titre. Ce sera une belle occasion de se remémorer le grand acteur qu’il était.

Alors je vois Guillaume de Baskerville (interprété par Sean Connery) arriver dans une abbaye bénédictine du nord de l’Italie au début du XIVe siècle, accompagné de son disciple. Des moines meurent mystérieusement les uns après les autres dans une ambiance tendue où tous les autres frères sont méfiants. Baskerville, qui ne croit pas à l’intervention du diable dans les meurtres comme les autres frères, décide de mener l’enquête et finit par découvrir que tous les moines décédés avaient, quelques heures avant leur mort, consulté un ouvrage très bien dissimulé dans la bibliothèque de l’abbaye : le second volume de La poétique d’Aristote, consacré à la comédie. Guillaume de Baskerville finit par comprendre que c’est le bibliothécaire aveugle de l’abbaye, Jorge de Burgos qui a provoqué la mort de ses frères en empoisonnant les pages du manuscrit grec.

Pourquoi le vieillard a-t-il tenté de cacher ce volume précis de La poétique ? Si Jorge essaie de dissimuler ce volume des écrits aristotéliciens, c’est parce qu’il croit fermement en la véracité de l’existence du diable. Dans sa pensée, le rire – dont l’ouvrage d’Aristote s’attache à montrer les rouages – est ce qui peut amener à mettre fin à la crainte du diable, à détourner les croyants de cette vérité. C’est le premier pas qu’il fait vers le fanatisme car en imposant une croyance sans examen et en l’imposant donc comme une vérité, il est précisément dans ce qu’Emmanuel Kant définit comme un dogmatisme. C’est la fonction corrosive du rire que Jorge tente de définitivement annihiler en dissimulant La poétique aux yeux de ses frères. En somme, il tente de faire taire toute critique éventuelle à la croyance qu’il érige en vérité définitive, de faire taire toute critique au dogme qu’il porte.

Que font les terroristes lorsqu’ils assassinent des caricaturistes ? Lorsqu’ils assassinent des professeurs pour un cours sur la liberté d’expression ? Lorsqu’ils assassinent des gens dans un espace religieux ? Rien d’autre que la même chose que Jorge dans Le nom de la rose : ils tentent de faire taire toute critique qui viendrait à l’encontre de leur dogmatisme.

Se rappeler de rire est essentiel. Pas seulement parce que cela nous permet de nous détendre après une longue journée passée à essayer de faire convenablement un TD de comptabilité. Mais parce que se rappeler de rire est essentiel pour nous permettre de ne pas verser dans l’obscurantisme et le dogmatisme.

Comme le dit un jour Shimon Peres : « La démocratie est un rassemblement de gens en désaccord, dont les vues divergent mais qui n’essaient pas d’imposer leurs vues aux autres » (Shimon Peres, Discours en tant que président du Peres Center for Peace à l’université de Liège, janvier 2009). Parce qu’il érode le dogme, le rire est un instrument de la démocratie. Alors ne nous retenons pas de rire pour que vive à travers nous un peu de démocratie.