Un mois sans patriarcat

Par Ambre Lagraulet.

Un mois sans patriarcat, voici le monde utopique dans lequel je vous propose de plonger. Je dis utopique, parce que je doute que l’abolition du patriarcat ne se réalise sans de violentes contestations. Si l’égalité des genres est une idée valorisée dans notre société, force est de constater qu’elle suscite toujours autant de réprobations. Le mouvement #BalanceTonPorc en France ? Il est suivi de la victoire de Polanski, (TW viol) condamné pour avoir drogué et violé une mineure, comme meilleur réalisateur aux Césars 2020. Et de la nomination de Darmanin en tant que Ministre de l’Intérieur, alors qu’il est accusé d’abus de pouvoir en ayant monnayé l’attribution d’un logement contre des faveurs sexuelles. Et d’un sondage publié dans Marianne où les français donnaient leurs avis sur la tenue de jeunes filles mineures, le tout agrémenté de dessins hypersexualisés.

Bref, la patriarcat ne s’effondrera pas sans peine, et encore moins dans les jours à venir. Mais concrètement, qu’est ce que serait une société où l’égalité des genres est totale ? Où le privilège masculin n’est plus qu’un lointain souvenir ? Je vous propose un récit fictif, et qui, par conséquent, ne pourra bien sûr pas traiter de toutes les oppressions que subissent les femmes mais qui sera agrémenté de chiffres qui, eux, sont bien réels.


Village de Saint-Priest-en-Murat

En descendant de chez elle, au 15 rue Hubertine Auclert, nommée en l’honneur de la militante féministe pour le droit de vote des femmes, Laura tire légèrement sur sa jupe. Un vieux réflexe, hérité d’anciennes habitudes de ses prédécesseures. Mais elle se rassure car à présent, elle n’a plus à craindre le regard des hommes, ni les sifflements, ni les insultes, ni d’être suivie, ni d’être agressée. Avant, 81%[1] des femmes avaient déjà subi du harcèlement de rue. Maintenant, Laura n’a plus à mettre des stratégies en place pour éviter d’être harcelée. Elle choisit sa tenue, son trajet, son attitude, uniquement en suivant ses envies personnelles, et non plus selon un calcul du risque d’agression qu’elle pourrait subir.

Elle arrive enfin à la rue Gisèle Halimi, cette avocate franco-tunisienne qui s’est battue pour le droit à l’IVG, qui mène vers l’institut d’études politiques de Strasbourg, dans ce beau bâtiment Simone Veil. De 2% des noms de rue qui portent le nom de femmes[2], on est passé aujourd’hui à 50%. Une représentation paritaire en somme, mais nécessaire pour rétablir l’égalité. Le patriarcat avait effacé les femmes de l’histoire, les rendant invisibles, même dans la rue. Et dans les livres également. Lorsque Laura laisse son regard pour parcourir la bibliographie de son cours de sociologie, ses yeux s’arrêtent sur un bon nombre d’autrices : Danièle Kergoat, Céline Braconnier, Nassira Hedjerassi, Ágnes Heller… Un joli glow up, puisque les femmes représentaient auparavant 4,2 % des auteur.es utilisé.es[3]. Entre deux cours, Laura fait un saut chez elle. La routine, petit encas devant une émission d’information. A son étonnement, le plateau fait preuve d’une stricte parité. Oui, il faut croire que les femmes expertes, ça existe. Elles ont pourtant longtemps été absentes des plateaux télés, 40% de femmes invitées, un chiffre qui chute à 29% aux heures de fortes audiences[4]. Plus surprenant encore, ces femmes ne sont pas interrompues au beau milieu de leurs phrases, on s’adresse à elles en utilisant leur prénom et leur nom, et aucun homme ne les arrête pour leur expliquer que LUI, il sait mieux qu’ELLES [5]. La parole des femmes est valorisée, crue, entendue. Les femmes sont enfin réellement présentes dans les médias.

Plus tard dans la soirée, avant de rentrer chez elle, Laura pense aux courses qu’elle doit faire, mais aussi au ménage qui l’attend, au fait de devoir vider le lave-vaisselle et de plancher sur les vacances qu’elle organise avec son petit ami. Mais bonne nouvelle, puisque le patriarcat n’est plus, la charge mentale des femmes s’est évaporée.  Ce phénomène qui n’est pas réellement quantifiable mais que toutes les femmes vivaient, avant. Le fait non seulement de devoir penser à tout, mais aussi de devoir faire les tâches ménagères. Avec le patriarcat, les femmes passent deux fois plus de temps que les hommes à faire le ménage et s’occuper des enfants[6] : une réelle deuxième journée de travail. A présent, les tâches sont réparties. Laura partage le ménage, la cuisine, le rangement avec son petit-ami. Elle n’a plus à lui rappeler d’aller faire les courses, ni à lui dire d’aller déposer ce chèque à la poste, et plus besoin de lui rappeler d’appeler l’hôtel pour réserver leurs vacances.

Parce que oui, aussi triste que ça l’est, le patriarcat s’immisce aussi dans la vie privée. Pour les femmes, le privé est politique. Et la disparition du patriarcat, c’est aussi la fin de phénomènes qui ne sont pas vraiment quantifiables et qui opèrent plus sournoisement dans les foyers, loin de l’exposition médiatique, loin des caméras, loin des enquêtes.


Cette fiction est en soit, assez légère. Mon but n’est pas de dépeindre toutes les oppressions que subissent les femmes, et d’ailleurs, je ne traite même pas d’intersectionnalité (il m’aurait fallu bien plus qu’un article Propos pour cela et je ne suis pas certaine d’être assez compétente pour le faire). Ce que je souhaite mettre en avant, c’est que les oppressions que subissent les femmes sont partout. Pour les hommes, le simple fait de pouvoir marcher dans la rue sans porter attention à leur tenue, c’est un privilège. Pouvoir rentrer chez eux sans se soucier de qui fera le ménage, c’est un privilège. Pouvoir partir en vacances avec leur copine qui a tout préparé c’est un privilège. Etudier des hommes savants dans les manuels, voir des hommes experts à la télévision, c’est un privilège. Et la seule chose que demande les femmes c’est de pouvoir en dire de même, de transformer ce récit de fiction en une réalité.

Ce texte a été écrit en s’inspirant de beaucoup des recherches de Lauren Bastide dans son livre Présentes, paru cette année aux éditions Allary. Un livre que je considère d’utilité publique et que je recommande à toutes et à tous.


[1] Sondage de l’IFOP du 11 Avril 2018.

[2] Enquête de l’ONG Soroptimist du 22 janvier 2014.

[3] Enquête de l’Observatoire des Inégalités du 7 mai 2013.

[4] Rapport du CSA sur la représentation des femmes à la télévision et à la radio de Mars 2018.

[5] Dans son ouvrage Men Explain Things To Me paru en 2018, Rebecca Solnit explique ce phénomène de « mainsplaining ».

[6] Enquête de l’Observatoire des inégalités du 29 avril 2016.