Un mois sans œuvres patriarcales

par le Collectif Arc en Ci.elles – Lilas Zekri-Hammer.

« Créer du female gaze, c’est se défaire d’un inconscient patriarcal », annonce Iris Brey au cours d’une interview. Cette phrase fait écho au récent livre d’Alice Coffin, Le Génie lesbien, dans lequel elle dit vouloir s’éloigner des productions culturelles faites par des hommes. A l’occasion du « mois sans » le collectif a voulu s’interroger sur l’intérêt de décider de s’émanciper de l’imaginaire masculin, retranscrit dans les productions qu’ils créent.

Le monde de la culture est composé, en majorité, d’artistes hommes. Du moins, c’est ainsi qu’on nous l’enseigne. Ainsi, on étudie au collège les œuvres de Victor Hugo, ou en histoire les « grands hommes » qui ont marqué les générations précédentes. Autrement dit, partout dans l’éducation les femmes sont absentes, ou très minoritaires, comme passées sous silence. Et si mettre les femmes à l’honneur dans notre vie personnelle, par la consommation exclusive d’œuvres qu’elles ont créé, n’était pas une manière de simplement cesser de les effacer ? Souvent, une question se pose : pourquoi ne pas décider de simplement faire la moitié ? Mais, faire la moitié ne suffirait jamais à contrebalancer avec tout ce que nous avons intégré d’imaginaire masculin. L’apprentissage de la culture, de l’histoire, se fait à travers ce que les hommes ont créé : on nous montre donc un monde façonné à leur image, issu exclusivement de leur vision. Dès lors que l’on cesse d’intégrer ces œuvres, on découvre toute une partie de l’histoire culturelle qui était jusque-là passée sous silence. Combien d’œuvres furent réduites au silence car elles furent créées par des femmes ? C’est aussi, d’une certaine manière, rendre justice et hommage à toutes ces femmes qui n’ont jamais eu le succès qu’elles méritaient, la carrière qu’elles auraient pu avoir ou encore la reconnaissance qui leur était due.

Les œuvres sont le reflet d’un certain imaginaire, d’une vision du monde façonnée par le patriarcat. Décider de vivre sans – même pendant un temps – ces œuvres, c’est s’émanciper de cet imaginaire patriarcal. C’est ne plus intégrer d’une manière inconsciente ces schémas de domination. L’art raconte des histoires : un livre, un film ou encore une chanson nous permettent de nous plonger hors de la réalité. Cette culture est le fruit d’un imaginaire créé à partir d’une influence du réel. Or, la réalité est elle-même constituée de patriarcat. Il parvient à s’établir comme « naturel » s’il n’est pas remis en cause. Cette certaine vision du monde se retranscrit dans les œuvres, imprégnées dès lors par les schémas de domination.

Ne pas s’émanciper de cet imaginaire, c’est ne pas pouvoir remettre en cause cette domination inscrite dans la réalité, c’est comprendre qu’elle est nécessaire car inculquée dans chaque produit culturel que nous consommons. On comprend alors que l’art, qui est habituellement séparé du politique, hormis les œuvres engagées, en est en réalité une partie intégrante. Les messages qui passent par ces imaginaires, de manière inconscientes, ont de réelles répercutions dans le monde social.

Au bout de ce mois à ne consommer qu’exclusivement des œuvres d’artistes féminines, il est apparu une chose : décider de ne plus s’informer ou se divertir à travers cet imaginaire masculin, c’est d’abord s’en émanciper. Faire ce choix est acte purement personnel, sans conséquences politiques en soi. Le sexisme, ça n’est pas seulement des gestes ou des paroles explicites. Tout un imaginaire lui est consacré, qui permet de le faire vivre à travers le temps. Mais un militantisme actif n’est possible qu’à condition d’une mise à distance des représentations des schémas de dominations.