Confinement : à bas les soutifs ! Et après ?

illustration par Marion Barraud

Un mois (et 25 jours) sans soutien-gorge.

Par Apolline Wittig.

Que ce soit pour tenter l’expérience du « no bra », ou bien par confort, le confinement a été l’opportunité pour plusieurs d’entre nous de ne plus porter de soutien-gorge durant 1 mois ( et 25 jours !). Cet évènement marque-t-il un réel renvoi des soutifs au placard ou bien n’était-ce qu’une parenthèse enchantée pour nos seins libérés ?  C’était l’occasion d’en discuter avec quelques-unes d’entre vous qui ont accepté de répondre à mes questions.

Les noms des personnes figurant dans cet article ont été en partie modifiés. De plus, pour rappel, les personnes ayant répondu aux questions étaient majoritairement des femmes. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas que des femmes qui portent des soutifs ! Léo m’a par exemple rappelé que des personnes transmasculines sans forcément de dysphorie au niveau de la poitrine peuvent en porter un.

Relation pré-confinement : entre habitude, gêne et militantisme.

Avant le confinement, il y avait celles qui n’avaient aucun souci avec leur soutif : elles le portaient quotidiennement, sans se poser de question et parfois même, ce maintien était synonyme de confort, comme pour Céleste. D’autres mettaient leur soutien-gorge tous les jours alors même qu’elles éprouvaient une gêne : une fois à la maison, plus question de le porter, mais d’un autre côté il était inconcevable de sortir sans. Alors pourquoi donc s’infliger ça ? Morgane nous rappelle les injonctions ancrées en nous, qui la poussaient inconsciemment à porter un soutien-gorge – quand bien même celui-ci était source d’inconfort : « sans soutif ça fait vulgaire ! », « Dans 5 ans, si t’en mets pas, tu vas avoir les seins qui tombent ! » ou bien encore « porter un soutif, c’est mieux pour le dos ».

Bralette, American Eagle, 2015

Quelque unes ont essayé, il y a quelques années déjà, de porter moins en moins souvent un soutien-gorge car elles se sont rendu compte, que pour elles, ce sous-vêtement n’était qu’un signe (supplémentaire !) de la pression sociale pour correspondre à l’archétype de la femme. Margaux avait par exemple essayé de ne plus en porter à la fin du lycée, mais elle a recommencé à en mettre une fois entrée à Sciences Po « pour répondre aux standards de la femme aux seins ronds, mais aussi de la femme qui porte des soutien-gorge ». D’autres, comme Diane, ont pris conscience que physiquement, pour elles, ce n’était pas nécessaire d’en porter et qu’elles en mettaient surtout pour que leurs seins aient l’air beaux, c’est-à-dire qu’ils correspondent à l’idéal des seins ronds et toujours plus gros. Paradoxalement, Ninnea se sentait obligée d’en porter afin de cacher sa poitrine imposante. Et puis il y a celles pour qui le soutien-gorge représentait un rempart aux regards des autres. Chiara avait commencé à ne plus en porter sous des pulls mais la peur du regard des autres l’empêchait de l’enlever quand ce non-port du soutif devenait visible : « En quelque sorte, avoir un soutien-gorge me rassurait plus qu’autre chose ». La réaction de Chiara n’est pas isolée et n’est d’ailleurs pas si étonnante quand on sait que 20% des Français jugent que le fait qu’une femme laisse paraître ses tétons sous un haut est une circonstance atténuante lors d’une agression sexuelle1.  Sinon, d’autres avaient tenté une solution intermédiaire à savoir porter des brassières ou des bralettes ( sous-vêtement alternatif à la brassière mais plus couvrant qu’un soutien-gorge) comme le faisait Mélanie, avant qu’elle n’arrête totalement de porter quoi que ce soit sous son t-shirt.

Puis il y avait celles qui avaient déjà adopté le no bra depuis longtemps, à l’instar de Julia M. qui a arrêté de mettre des soutien-gorge en classe de première par pur militantisme, même si au début ce n’était pas facile : « je trouvais que porter des soutifs contribuait à diffuser l’image de seins ronds et parfaits. Cela cachait totalement la réalité d’un corps de femme ». Même parmi celles qui n’en portaient plus depuis longtemps, certaines reconnaissent parfois avec une pointe de regret qu’elles en mettaient un quand le vêtement était jugé « trop moulant », comme le fait Mona.

Confinement : entre le jogging et le pyjama, de la place pour nos soutifs ?

Pour la grande majorité des femmes interrogées, le non-port du soutien-gorge s’est généralisé durant la période de confinement.

Il est vrai que quand on ne s’habille pas vraiment ou qu’on reste en pyjama, porter un soutien-gorge peut sembler inutile. Certaines n’en ont donc pas porté, un peu par flemme. On peut aussi se sentir plus à l’aise sans. Pourtant, il est parfois difficile d’affronter le regard des autres au sein même de son propre foyer. Morgane, qui aurait voulu tenter l’expérience du no bra pendant cette période, a par exemple préféré porter des brassières sans armature chez elle, à cause du regard de ses parents.

A l’instar de ce qu’aurait voulu faire Morgane, certaines ont réellement choisi de ne pas porter de soutien-gorge pendant le confinement. Elles voulaient tenter le no bra, un peu comme l’expérience du « mois sans ». C’est le cas notamment de Maylis qui en a profité pour essayer – entre autres – de ne plus porter de soutien-gorge et de se re familiariser avec ses seins.

Par moment, certaines jugeaient nécessaire d’en porter, en particulier pour faire un peu de sport ou quand la matière d’un haut qu’elles portaient était peu agréable au contact de la peau. Par ailleurs, d’autres encore voulaient continuer à en porter quotidiennement car cela rappelait un cadre normal, de travail, de routine.

Et alors, ça fait quoi d’avoir les seins à l’air ?

Ce qui ressort de tous les témoignages de celles qui n’ont pas porté de soutif pendant le confinement, c’est la prise de conscience. Elles ont pris conscience que, pour elles, le soutien-gorge ne leur était pas nécessaire. Que ce soit nécessaire au sens physique (leurs seins n’ont en finalement pas besoin) ou alors dans un sens plus large de détachement aux normes sociales.  Elles ont pu s’en débarrasser pendant presque deux mois et elles n’en sont pas mortes pour autant. Dans l’ensemble, elles ont acquis une plus grande confiance en elle et en leurs convictions.

Quelques-unes ont même constaté des effets jugés comme positifs du non port du soutif : une poitrine plus grosse, des seins qui sont légèrement remontés. Il faut pourtant souligner que ces effets peuvent parfois se voir mais principalement sur le long terme, comme pour Anaïs qui avait déjà arrêté de mettre des soutien-gorge il y a quelques années

Dessin de Flo Perry, Buzz Feed.

Mais attention, il ne faudrait pas voir cette libération comme un processus totalement indolore pour les esprits emprisonnés dans des carcans patriarcaux. Une (re)découverte des seins naturels peut, par moment, s’avérer être une expérience pas toujours très agréable : ils paraissent plus petits sans soutif, plus tombants et …. Non, ils ne sont pas tous ronds ! Ce processus d’acceptation est plus ou moins long, plus ou moins compliqué. Chiara, par exemple préfère ses seins comme ça, tandis que Maylis a plus de mal pour l’instant.

Finalement, la plupart de celles qui avaient laissé tomber le soutif pendant ce court laps de temps souhaitaient continuer cela une fois déconfinées. Mais une fois cette parenthèse terminée, est-ce vraiment aussi facile de sortir sans porter de soutien-gorge ?

L’heure du test 

A l’issu du confinement, certaines ont donc pris une décision claire : elles ne veulent plus porter de soutien-gorge et n’en porteront plus, comme Maylis qui a choisi de ne plus se plier aux injonctions patriarcales. Et parmi elles, certaines sont heureuses de maintenant pouvoir choisir. Elles n’en mettent plus, ou seulement quand elles le décident comme Clara : « maintenant, quand je mets un soutien-gorge, j’apprécie le mettre et je ne le vois plus comme un fardeau ou un truc qui serre et qui gêne ». Le soutien-gorge peut donc devenir un accessoire, une coquetterie.

Illustration My Little Beauty.

Toutefois, plusieurs ont expérimenté une difficile confrontation de leur décision avec la réalité des choses. Morgane par exemple reconnaît que ce n’est pas toujours facile d’accepter ses seins à l’état naturel. D’autres, comme Emma qui essaye aussi de ne plus en porter depuis l’expérience du confinement, sont mal à l’aise avec l’idée de ne pas mettre de soutien-gorge quand elles portent quelque chose de moulant, notamment à cause du regard des autres quand leurs tétons pointent. Margaux souligne que c’est une sensation nouvelle que de sentir les seins se mouvoir en même temps que soit, et que parfois cela engendre une sexualisation de la poitrine sans même que la principale intéressée l’ait souhaité. Nolwenn et Adèle ont aussi arrêté de porter des soutien-gorge maintenant, mais elles se posent des questions quant à l’avenir de leur décision dans un cadre professionnel. « Je me demande si dans quelques situations je ne vais pas me sentir obligée d’en porter un. Par exemple, pour un entretien d’embauche » (Nolwenn). Cependant, Adèle estime que quoi qu’il en soit il faut habituer les gens à ne plus voire une once de sexualité dans un téton féminin qui pointe sous un chemisier.

D’autres encore ont repris leur vie comme avant, comme si l’expérience du non-port du soutien-gorge n’était qu’une parenthèse. Quand on a pu sortir à nouveau, reprendre une vie semblable à celle d’avant le 17 mars 2020, elles ont remis des soutien-gorge quotidiennement, par choix ou par ancienne habitude. Mais elles se sont souvenues, plus tard, qu’elles avaient réussi à se passer du soutien-gorge pendant presque deux mois, et ont alors voulu à nouveau s’en débarrasser. C’est notamment le cas d’Adèle et Nolwenn qui, au cours de l’été qui a suivi le confinement, ont définitivement décidé qu’elles n’en porteraient plus.

Il ne faut pas oublier les personnes qui aiment toujours porter des soutien-gorge, même après avoir expérimenté un temps où elles en portaient moins. Le rapport de Léa au soutien-gorge n’a pas changé après le confinement : « les porter me donne la sensation d’être active, productive. Puisque j’en porte, c’est que je bouge, que je vois des gens, et ça c’est positif selon moi ».

Dans mon monde à moi

Les femmes qui ont décidé de ne plus porter de soutien-gorge à l’issu du confinement, ou bien celles qui n’en portaient déjà pas avant s’accordent toutes sur un point : ne pas porter de soutif serait bien plus simple dans un monde idéal dénué d’injonctions patriarcales ou de misogynie intériorisée. Quasiment toutes les personnes interrogées décideraient de ne pas porter de soutien-gorge dans un monde idéal, et ce, même en cas de tenues moulantes ou transparentes. Anaelle et Ninnea sont d’accord quant au fait que, dans un monde idéal, la sexualisation de manière systématique des seins n’existerait pas. Ninnea rajoute : « Chaque individu aurait enfin une liberté de disposer de son corps comme il l’entend, sans être hypersexualisé au moindre petit bout de chair apparent ».

Margaux, elle, souhaiterait qu’il n’y ait pas de normes de beauté imposées aux seins, à l’instar de Maylis : « Tout simplement, on serait détaché.es de l’idée de comment nos seins devraient être, puisqu’il n’y auraient pas de normes car la différence de tout.te.s serait enfin reconnue ». 

Défilé Dries Van Noten,
printemps été 2016, AFP
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Enfin, il y en a d’autres qui continueraient à porter des soutien-gorge, comme Léa qui aime réellement la forme de ses seins quand elle en porte un. Ou d’autres qui apprécient la belle lingerie. On a même pu voir des défilés de mode où les mannequins portaient leur soutien-gorge au-dessus de leur haut, comme lors du défilé Dries Van Noten (printemps été 2016).

Conclusion

En somme, dans leur monde idéal, chacune aimerait juste pouvoir faire ce qu’elle veut de ses seins. Ainsi, il y a celles qui portent des soutifs tous les jours, souvent, un peu, ou en fonction de la tenue. Il y a celles qui n’en portent plus. Il y a celles qui sont à l’aise avec leur décision, et celles qui se posent encore des questions. L’important, ce n’est pas vraiment ça. L’important c’est de faire ce que vous voulez avec vos seins, avec votre corps. Alors, prenez peut-être du temps lors de ce nouveau confinement pour réfléchir, tester ce qui vous correspond. Et soyez fières, qu’importe votre décision.


1 . étude sur l’abandon du soutien-gorge, IFOP, 22 juillet 2020.