Sociologie de la séduction

Esquisse pour une sociologie de la séduction

Chaque année, la Saint Valentin revient, inexorablement ! Journée de la célébration de l’amour et de la culpabilisation des célibataires ! Personnellement, c’est la deuxième partie de la phrase précédente qui me concerne depuis bien longtemps. A défaut d’être occupé par la préparation d’une soirée romantique, j’avais décidé, le 14 février dernier, de me consacrer à l’écriture d’un article pour Propos. En restant dans le thème de la journée : l’amour.

Certes, mais nous sommes à Sciences Po ! Nous n’avons pas de TD, mais des « Conférences de Méthode », nous ne parlons pas de corruption, mais de « transactions collusives », nous ne jouons pas au Shifumi, mais à « papier-caillou-ciseaux » ! Alors il convient que j’apporte quelque chose de plus à mon article, parler d’amour n’est pas suffisant… Je vais donc essayer d’analyser la séduction à travers le prisme de la sociologie (NB : cet article ne prétend pas être le fruit d’une démarche sociologique absolument rigoureuse. Sa rédaction ne s’appuie pas sur des statistiques, mais sur une sorte d’observation de longue durée, plus ou moins consciente, plus ou moins participative, du processus de séduction).

Contexte et définitions

Je crois que je suis tombé sous le charme de cette fille. Cela fait déjà plusieurs fois que l’on se parle, et à chaque fois je suis frappé par sa beauté, sa gentillesse et son intelligence. A quoi ressemble-t-elle ? Oh, eh bien, je trouve son visage magnifique, il fait partie de ceux qui ne peuvent être conçus que par le plus talentueux des orfèvres : un sourire de diamant, des yeux de saphir et des cheveux d’or. Quoi ? Ringard ? Old school ?On a le droit d’être un peu poétique dans ce monde de brutes !

J’ai ainsi entrepris de commencer un exercice tout aussi ardu, tout aussi difficile, tout aussi complexe et délicat qu’un test du khi-2 d’indépendance : la séduction.

Mon premier réflexe, aussi étrange qu’il puisse paraître, fut de regarder la définition que le dictionnaire donnait du mot « séduire » :

« 1. Attirer fortement quelqu’un, le tenir comme sous un charme, s’imposer à lui par telle qualité. Ex : Une femme qui séduit par sa beauté.

2. Enchanter, tenter quelqu’un, lui plaire

3. Exercer sur quelqu’un tous les moyens de plaire, en particulier pour l’abuser, faire illusion, le faire agir dans un sens bien précis, etc. Ex : Ces hommes politiques nous séduisent par leurs promesses. »

Source : www.larousse.fr

« Ces hommes politiques nous séduisent par leurs promesses »

Mon objectif est donc de me conformer aux deux premières définitions. J’ai décidé de garder la troisième au chaud pour la réappliquer une fois lancé dans la politique après mes études. Je dois donc l’attirer fortement, la charmer, l’enchanter, la tenter, lui plaire, « m’imposer à elle » grâce à l’une de mes qualités. Or cela n’est pas simple si, comme moi, on perd toute confiance en soi quand il s’agit de séduire.

Je dois tout d’abord recenser mes « qualités » avant d’entreprendre quoi que ce soit. Je dois donc prendre du recul afin d’avoir un point de vue objectif sur ce qui peut me mettre en valeur. Cette première étape n’est pas facile, car il s’agit de « s’auto-appliquer » une neutralité axiologique, et de ne pas se laisser convaincre par des prénotions et des préjugés concernant ses qualités. Il s’agit d’arriver objectivement à un jugement de fait.

Une fois passée cette étape, j’aurais pu me livrer à l’exercice de ce qu’on appelle le « stalking numérique » (« prédation numérique » pour les amoureux de la langue française). Regarder tous ses profils sur les divers réseaux sociaux. Observer ses photos. Vérifier qui sont ses « amis » (encore que cette information ne soit pas bien exploitable ni très fiable, quand je vois que certaines personnes ont des centaines voire des milliers d’« amis » sur les réseaux, alors que l’anthropologue Robert Dunbar a établi que le nombre maximum de personnes avec lesquelles on peut entretenir une relation stable est 148). Taper son nom dans une barre de recherche. Découvrir qui sont les membres de sa famille et quelles sont leurs activités. Or je trouve cette pratique particulièrement déplacée et dévalorisante, elle s’apparente plus à la traque d’un meurtrier qu’à la séduction. Il s’agit de ne pas se transformer en agent du FBI.

Stratégie(s) et objectif

Puisque, dans ces moments-là, mieux vaut être bien entouré, je suis parti voir les membres de mon groupe de pairs (aussi appelés « amis » en langage non-sociologique) afin de leur donner rendez-vous dans un « lieu de socialisation ». Aussi, nous sommes allés dans un bar du centre-ville afin de faire et de refaire le monde, mais aussi de parler de ce pourquoi j’avais convoqué cette réunion de crise : la séduction. Ils m’ont conseillé et m’ont donné leurs normes en la matière. De toute façon, si cela ne suffit pas, il y a toujours les vidéos de « William, coach en séduction sur Bordeaux et Arcachon » sur YouTube !

William, coach en séduction sur Bordeaux et Arcachon

Bien, j’ai assez pris mon temps. Si la théorie semble acquise, la pratique reste un saut dans l’inconnu. Aussi, alors que j’essayais de m’endormir l’autre jour, de nombreuses questions sont venues se bousculer dans mon esprit. Comment vais-je l’aborder ? Que vais-je lui dire pour l’intéresser ? Comment mettre en valeur mes « qualités » ? Comment ne pas paraître trop « suspect » aux yeux de son groupe de pairs ? Et si je dis un truc qui ne lui plait pas ? Aurais-je une seconde chance ? Ou au contraire n’ai-je pas le droit à l’erreur ? Que se passera-t-il si je lui dis que je fais du golf ? Va-t-elle me prendre pour un vieux ultrariche qui joue à « un sport de faibles » ?

Toutes ces questions, il me faudra bien les résoudre. Plus ou moins consciemment. Avec plus ou moins d’efficacité. Tout cela dans un seul et unique objectif : l’approbation de la « personne désirée » à initier, avec la personne jouant le rôle du « séducteur » (j’utilise le terme de « séducteur » par simplification. Il peut s’agir d’un homme ou d’une femme), une relation stable de type amoureuse. En gros, se mettre en couple. Mais la phrase d’avant faisait plus classe.

Typologie des séducteurs

Nous n’avons pas tous la même aisance ni le même comportement face à l’exercice de la séduction. Ainsi, certains vont ressentir une plus grande compétence, ou un « sentiment de compétence » (si l’on reprend les termes de Gaxie sur la politique) dans le domaine de la séduction. Ces deux critères peuvent servir à établir une typologie, non exhaustive, des individus face à la séduction :

  • Une partie des individus est effectivement compétente, et ressent un « sentiment de compétence », dans ce cas, cela se renforce mutuellement : le sentiment d’être à l’aise en la matière créé effectivement de l’assurance, qualité requise pour être compétent dans sa tentative de séduction. J’appelle ces individus les « séducteurs-Casanova » : la séduction est un jeu plutôt facile pour eux, et, le plus souvent, ils arrivent à leurs fins.
  • Parfois, une personne est compétente mais n’a pas le sentiment d’être compétente, elle s’auto-inhibe alors qu’elle pourrait tout à fait bien séduire. Je désigne ces individus par le terme de « séducteurs-fantômes » : ils pourraient arriver à séduire s’ils le souhaitaient, mais ne le font pas car ils ont le sentiment de ne pas pouvoir le faire de manière efficace.
  • Une personne peut avoir le sentiment d’être compétente alors qu’elle ne l’est absolument pas ; c’est ce que j’appelle les « séducteurs-beaufs » ou « séducteurs-lourds » ! Ils vont essayer, à tout prix, de séduire parce qu’ils ont le sentiment de pouvoir le faire avec aisance, alors qu’ils n’ont pas les codes de la séduction ! Ils multiplient les lourdeurs et les erreurs jusqu’à leur disqualification par l’être désiré, qui joue en quelque sorte le rôle « d’arbitre » distribuant les cartons, jusqu’au rouge.
  • Enfin, une personne peut ne pas être compétente et sentir qu’elle n’est pas compétente. Ce sont des « non-séducteurs », ils restent hors du jeu de la séduction.
Exemple-type d’un « séducteur-lourd »

Comment ? A laquelle j’appartiens ? Eh bien, je suis sans doute un mélange de plusieurs de ces catégories.

Dans certains cas, extrêmement rares, voire utopiques, on peut parler de « coup de foudre », ou « love at first sight » en anglais, mais alors il s’agit de la « surpondération de l’attirance physique ». En effet, le coup de foudre suppose un amour au premier regard, dès que nos yeux se posent sur un(e) inconnu(e). Or, avec un simple regard, sans aucune communication, on ne peut atteindre que l’extériorité d’autrui, et pas son intériorité. On ne voit que son corps, mais on ne sait rien de ce qu’il est, de ce qu’il pense, de ses goûts, de ses activités, de ses qualités intrinsèques. En vérité, le « coup de foudre », c’est réduire autrui à un corps, à une chose. La plupart du temps, il faut accéder à l’intériorité d’autrui afin de pouvoir déterminer s’il nous plait, s’il nous correspond ou pas.

Les acteurs, les arènes, les arbitres et les trophées

Si, comme F. G. Bailey l’a fait avec la politique, on s’intéresse « aux acteurs, arènes, arbitres et trophées » de la séduction, on peut dresser le tableau suivant :

  • Les acteurs : au centre, le séducteur/la séductrice et l’être désiré. Parfois, les groupes de pairs et la famille comme soutiens et conseillers
  • Les arènes : les lieux de socialisation : lieu d’études, lieu de résidence, clubs, associations… 
  • Les arbitres : l’être désiré. Parfois, on l’a dit plus haut, ses groupes de pairs -voire sa famille- lui servent de conseillers quant à la décision à rendre
  • Les trophées : pour le séducteur, réussir à se mettre en couple. Pour l’être désiré, établir la relation qui correspond le mieux à son niveau de satisfaction potentielle (cf plus bas).

Notons, à ce stade, que la séduction peut aller dans les deux sens si les deux individus sont attirés l’un par l’autre. Dans ce cas, ils sont les deux « séducteurs » et les deux « êtres désirés ». L’attirance réciproque a une fonction, bien évidemment, de rapprochement accéléré entre les deux personnes, et débouchera, dans la grande majorité des cas, à un couple plus ou moins durable.

Le cahier des charges social

Au fur et à mesure que je lui parlerais, des activités et interactions que nous aurons ensemble, la fille que je tente de séduire va remplir les cases d’une sorte de « cahier des charges social ». Je TrAdUIs cE qUE Je DiS (©Laurent Weill). Comme lors de la socialisation anticipatrice, où le groupe de référence a un ensemble d’exigences à satisfaire pour que l’individu qui y convoite une place puisse y rentrer (en quittant ainsi son groupe d’appartenance), elle va remplir -en fonction de ce qu’elle pourra constater, observer de moi- plus ou moins consciemment les cases de ce cahier d’exigences composé de normes, de valeurs auxquelles elle croit, d’activités qu’elle aime pratiquer, de codes particuliers, de passions, de goûts, etc… Chaque individu tient un cahier des charges social sur chaque individu qu’il fréquente. Le contenu de ce cahier peut évoluer au fur et à mesure des étapes de socialisation, tout au long de la vie, dès lors que nos valeurs, codes, passions évoluent. Il est clair que si je veux lui plaire, je dois me conformer, autant que faire se peut, à un maximum, voire à l’intégralité des exigences de son cahier des charges social. C’est mon seul espoir de pouvoir former un couple avec elle.

Le problème est : comment savoir de quoi est composé son « cahier des charges social » ? Eh bien, au travers de nos interactions, elle pourra laisser transparaître certaines de ses exigences. Par exemple : « Ça te dit qu’on aille voir le nouveau film de Scorsese au ciné ce week-end ? » ; « Tu sais, je suis bénévole aux Restos du Cœur depuis deux ans ». Certes, elle ne dévoilera pas toutes ses exigences ; car il est toujours opportun de laisser une part de mystère sur nous-même. Toutefois, à travers des indices qu’elle laissera, je verrai à quelles exigences je pourrais me conformer. Dans certains cas, lorsqu’un trop grand nombre d’exigences est contraire aux caractéristiques du « séducteur », alors celui-ci pourra renoncer, et abandonner l’exercice de séduction. C’est un « séducteur auto-disqualifié » (SAD).

Bon j’ai plus d’idées pour les illustrations. Je vous ai choisi une photo bien niaise histoire d’avoir quelque chose à mettre
Tableau 1 : exemple de cahier des charges social

Imaginons que le cahier des charges de Madame X soit composé de ces trois seules exigences. Monsieur Y, en remplissant 2 des 3 exigences, se conforme à 66.67% du cahier des charges de Madame X.

Notons que ce cahier des charges est simplifié : il est évident qu’un individu possède plus de 3 exigences, que chacun a une combinaison unique de normes, de valeurs, de passions, qui font sa singularité au sein du monde social. Enfin, dans un travail de simplification, nous avons dichotomisé les « items de réponse » ; or un individu, lorsqu’il remplit son cahier des charges vis-à-vis d’un autre, va pouvoir nuancer (ex : l’autre remplit « partiellement » cette exigence).

De plus, certaines exigences de ce cahier des charges peuvent acquérir une importance plus ou moins grande en fonction de la pondération qu’en fait l’individu.

J’ai ici négligé l’aspect physique, mais il est bien évidemment important pour une grande partie des individus. Un cahier des charges « physique » peut également être rédigé et complété.

A la vérité, ce « cahier des charges social » est quelque chose de très égoïste : nous définissons nos exigences par rapport à nos propres normes, nos propres valeurs, nos propres activités, et si l’autre ne remplit pas ces exigences, que nous avons nous-même posées, alors il ne peut prétendre à entretenir une bonne relation avec nous-même. L’amour est en quelque sorte soumis à l’amour de soi : on cherche à retrouver dans la personne aimée le reflet de soi-même. L’amour d’autrui reflète ainsi en grande partie l’amour propre. C’est pour cette raison que l’on utilise souvent l’expression « trouver son âme sœur ».

La jauge de satisfaction potentielle ou « l’heure de vérité »

Enfin, lorsque l’on aura suffisamment interagi ensemble, et qu’elle aura rempli, « considérant » les normes, les valeurs, les passions, les activités que je lui aurais dévoilé, une très grande partie de son « cahier des charges » vis-à-vis de moi, alors elle officialisera notre niveau de relation. Plus on partagera de caractéristiques communes, plus on aura de chances de former un couple. Pour cela, elle doit remplir une « jauge de satisfaction potentielle ». Ainsi, plus je répondrai à ses exigences comprises dans son cahier des charges (cf tableau 1), plus cette jauge va se remplir et tendre vers le 100% ; et inversement, moins je répondrai à ses exigences, moins cette jauge va se remplir, et va ainsi tendre vers 0%. Cette jauge va donc déterminer quel niveau de relation elle doit décider d’adopter vis-à-vis de moi, en fonction de la satisfaction potentielle qu’elle pourra en tirer.

  • Si la jauge est à 0% (aucune exigence satisfaite) ou légèrement au-dessus, vous l’aurez deviné, c’est la douloureuse expérience du « râteau » assurée ! Les ponts seront coupés entre les deux individus, ils n’auront (presque) aucune nouvelle interaction. C’est le « casse-toi t’es lourd », « ne me parle plus jamais », ou encore le « va crever en enfer sale chien ».
  • Si elle se situe dans une vaste zone autour des 50% (la moitié des exigences satisfaites), le « séducteur » se trouvera dans la fameuse (et douloureuse elle aussi) « friendzone » (« zone d’amitié » devrait-on dire pour ne pas froisser l’Académie Française…). C’est le « Je préfère qu’on reste amis… » qui en a traumatisé plus d’un. Une fois piégé dans la « friendzone », il est extrêmement difficile d’en sortir ! On parle souvent de « trappe à pauvreté » en parlant du Revenu de Solidarité Active, ici il s’agirait d’une « trappe à amitié ». Si la jauge est inférieure à 50%, les échanges seront plus limités entre les deux individus, mais plus son niveau augmente, plus les échanges seront fréquents, ce qui débouchera dans certains cas au passage dans la zone supérieure…
  • … à savoir celle où la jauge passe le cap des 2/3 (67%) ou des 3/4 (75%) et tend vers 100%. La personne séduite va alors officialiser son niveau de relation avec le séducteur au stade de « couple ». L’objectif de la personne séduite coïncide avec celui du séducteur, à savoir se mettre en couple. Et là, c’est la happy end (la fin joyeuse), le « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », etc, etc…

De manière générale, la « personne désirée » par le séducteur va lui dévoiler le niveau de relation qu’elle souhaite entretenir avec lui -suite à une sorte de « délibération » avec elle-même- après sollicitation, demande du séducteur. Dans certains cas, plus rares, elle prendra l’initiative et dévoilera elle-même au séducteur, sans sollicitation préalable de ce dernier, le niveau de relation qu’elle veut avoir avec lui.

Cet homme vient de prendre un râteau. Et pourtant, il a l’air radieux ! Un bel exemple de courage face à l’adversité

Conclusion

Vous êtes encore là ? Pardon, mon article était un peu long, mais il y a tellement à dire sur le sujet. Bon, c’est l’heure de faire une petite conclusion. J’ai donc tenté, ici, d’analyser la séduction avec des lunettes de sociologue. Cela peut paraître incongru, or je considère que la séduction est une interaction sociale comme une autre, et, qu’à ce titre, elle peut, voire doit, être analysée par les sociologues (c’est un « fait social »). J’ai aussi raconté ma vie (je suis un peu mégalo, je sais), tout en respectant l’anonymat dans mon article, afin de ne pas être accusé dans un procès en diffamation.

Certes, j’ai essayé de faire une analyse, d’apporter des termes nouveaux, de réfléchir sur le sujet, or je suis intimement convaincu qu’il y a une part d’inexplicable dans la séduction, et, plus généralement, dans l’amour ; c’est ce qui fait sa beauté et sa force. Il est futile de vouloir percer tous ses mystères en utilisant une méthode scientifique.

Comment ? Et moi ? Oh, ne vous en faites pas pour moi, on verra bien ce qui se passera. Peut-être qu’avec un peu de chance, dans un prochain article, j’écrirai une « sociologie de la vie en couple »…