Le mouvement anti-masque dans le monde

par Eléonore Desfeux.

Des Etats Unis à l’Allemagne en passant par la France, les anti-masques n’ont cessé d’élever la voix ces derniers mois contre une mesure qu’ils jugent inutile, liberticide, voire tyrannique. Décryptage d’une contestation globale.

La manifestation du mouvement selon les pays

Alors que de nombreux pays ont pris des mesures visant à imposer le port du masque dans les lieux publics, certains réfractaires, minoritaires cependant, s’y sont opposés. Ils se sont d’abord fait connaître aux Etats-Unis, pays qui a récemment dépassé la barre des 200 000 morts, et dont le président lui-même s’était longtemps montré retissant au port du masque. En démontre encore la conférence de presse du 7 septembre durant laquelle Donald Trump avait demandé à un journalise de retirer son masque. De nombreuses manifestations ont eu lieu durant l’été dans plusieurs états et se sont notamment inscrites dans un mouvement plus général anti confinement. Il y a quelques jours encore, le gérant d’un bar en Floride, l’un des états les plus touchés par le virus, a placardé sur la devanture de son établissement une pancarte indiquant « masks prohibited ». C’est appuyé par les encouragements du mouvement anti-masque qu’il a justifié sa décision, expliquant entre autres qu’il ne croyait pas à l’efficacité du masque, et qu’il serait plus aisé pour lui de reconnaître un cambrioleur s’il n’a pas le visage à moitié recouvert.

Manifestant brandissant une pancarte contre le masque le 18 juillet 2020 à Colombus (Ohio) – AFP

Ces oppositions au port du masque sont par ailleurs comparables à des réticences observées durant la grippe espagnole qui avait frappé le monde en 1918. C’est à cette époque que s’était créée la ligue anti-masque de San Francisco, suite à une ordonnance rendant obligatoire le port du masque dans les lieux publics. La ligue visait à organiser un mouvement de désobéissance civile souhaitant prouver sa légitimité par le biais de pétitions notamment.

Un siècle plus tard, les anti-masques, organisés, ne se sont cette fois pas cantonnés aux Etats-Unis, s’exportant notamment en Europe ou encore au Québec. A Berlin, 38 000 manifestants ont battu le pavé le 29 août, à l’occasion de la « fête de la liberté et de la paix », aussi rebaptisée manifestation « anticorona ». Cette manifestation qui visait à protester contre le masque, mais aussi conte toutes autres mesures prises pour lutter contre l’épidémie, a reçu le soutien direct de Robert Francis Kennedy Jr, neveu de l’ancien président américain, qui n’a cessé de prôner des thèses complotistes restrictives de la liberté des citoyens. Des manifestants ont par la suite tenté d’entrer dans le bâtiment du Reichstag, symbole de la démocratie allemande.

Dans d’autres pays comme la France ou l’Espagne cependant, le mouvement est demeuré largement marginal, et a davantage suscité des regroupements sur les réseaux sociaux plutôt que dans les rues. Pour autant, des violences ont tout de même eu lieu dans ces pays. On pense évidemment au tragique évènement qui s’est produit à Bayonne, ayant conduit à l’agression et à la mort d‘un chauffeur de bus qui avait demandé à des passagers de porter leur masque.

Une controverse sur fond politique aux Etats-Unis et en Allemagne

Derrière ces manifestations, on peut entrevoir des enjeux politiques en filigrane dans ces pays phares du mouvement anti-masque que sont les Etats-Unis et l’Allemagne. En effet, au début de l’épidémie surtout, la question du port du masque a été en quelque sorte un outil de réaffirmation du clivage politique aux Etats-Unis dans un contexte d’élections présidentielles. Bien que Trump ait progressivement adouci sa position quant au port du masque, il a longtemps critiqué son rival Joe Biden qui portait toujours le sien. Ce dernier lui a rendu la pareille, dénonçant « l’imbécilité » du candidat républicain et son manque de préoccupation pour la vie des plus à risques. Cette polarisation s’était ensuite déclinée dans certains états, où les gouverneurs démocrates et républicains avaient mené une bataille politique il y a quelques mois sur la question de l’imposition ou non du port du masque. Aussi, des sondages ont montré que la controverse du masque avait contribué à creuser le clivage politique à l’échelle des citoyens américains, comme si leur position quant au port du masque permettait d’affirmer leur appartenance au parti républicain ou démocrate.

En Allemagne, la politisation du mouvement semblerait plutôt relever de la récupération politique plutôt que de la simple radicalisation. Alors que les partisans du mouvement s’étaient présentés comme apolitiques, on remarque depuis la manifestation du 29 août notamment, un glissement du mouvement vers l’extrême droite. C’est en effet à l’occasion de cette manifestation que, en plus de la tentative d’envahissement du Reichstag, de nombreux drapeaux aux couleurs de l’ancien Reich allemand avaient été brandi.

Manifestant exposant son drapeau aux couleurs de l’ancien Reich. John MACDOUGALL – AFP

Les différents arguments des anti-masques

Ce mouvement, depuis son émergence n’a cessé d’interroger. Pourquoi refuser de se protéger et de protéger les autres malgré les recommandations scientifiques ? Des recommandations qui font d’ailleurs presque consensus au sein de la communauté scientifique. L’OMS affirme notamment que le port du masque réduirait d’environ 85% les risques de contamination du coronavirus. Alors pourquoi tant de résistances face à un virus qui a provoqué plus d’un million de morts dans le monde ? En réalité, la réponse existe, mais sous des formes différentes chez les militants anti-masques qui avancent plusieurs justifications.

Il y a d’abord l’argument sanitaire de l’inutilité du masque. Selon certains, le masque ne serait pas suffisant à protéger du virus. Il ne suffirait en effet pas à filtrer les virus et bactéries présents dans notre environnement. Le gilet jaune Maxime Nicole, dans une vidéo postée sur son compte Facebook le 29 juillet, a notamment cherché à prouver cette inefficacité en montrant que son masque laissait passer sa fumée de cigarette. Il affirme que si la fumée peut s’en échapper, alors rien n’empêche le virus de le traverser, réduisant le masque au simple rôle « d’anti projection de gouttelettes ». D’autres anti-masques partisans de cet argument sanitaire vont même plus loin, affirmant que le masque augmente nos chances de contamination en ce qu’il ne serait ni plus ni moins qu’un nid à bactéries, et qu’il affaiblirait notre système immunitaire en augmentant l’apport en dioxyde de carbone.

D’autres prônent un argument politique. Selon eux, le masque asservirait la population et entraverait les libertés individuelles. Ils clament être nés dans un pays libre et devraient donc pouvoir avoir la liberté de choisir. Celle de choisir d’être ou ne pas être un « mouton » et surtout celle de choisir de ne pas être soumis aux décisions du gouvernement. Cette défiance de l’Etat et des autorités semble effectivement être partagée par une grande partie des anti-masques, criant au complot et à la manipulation institutionnelle. Certains expliquent même que l’épidémie n’a jamais existé et qu’elle sert uniquement à asservir la population aux décisions étatiques et à l’industrie pharmaceutique.

Manifestants anti-masques dans Paris le 29 août prônant la liberté d’expression. Christophe ARCHAMBAULT – AFP

Au-delà de ce décryptage, cela nous amène à la question du curseur entre individualisme contemporain ainsi que liberté et sécurité d’autrui. Selon Venki Ramakrishnan, prix Nobel de chimie et président de la Royal Society de Londres, le refus du port du masque est aussi antisocial que de prendre le volant après avoir bu de l’alcool. Pour lui, refuser de porter un masque reviendrait à mettre en danger la vie des autres et la sienne par la même occasion. Alors, en se basant sur cette idée, et sur l’acceptation générale et majoritaire du port du masque dans le monde, peut-être faut-il voir au-delà de ces controverses et considérer la crise sanitaire comme l’occasion d’éviter ce risque, et de privilégier la solidarité et la protection d’autrui.