H. P. Lovecraft

par Loris Schaeffer.

Peut-on avoir raté sa vie mais brillamment réussi son œuvre ? Ardue question, que peu d’entre nous serons à même d’expérimenter, et sur laquelle nous ne pouvons que donner un avis tronqué, nous basant sur une poignée d’Hommes aux destins extraordinaires. Parmi la race de ces personnages atypiques, un nom résonne plus que d’autres : celui d’Howard Phillips Lovecraft. Longtemps resté dans l’anonymat, dont il souffrit, Lovecraft enfanta un univers ténébreux, marquant d’une empreinte de géant le fantastique, continuant encore aujourd’hui, et plus que jamais, de déchaîner les passions et d’exciter les imaginaires.

Il n’est pas anodin que le natif de Providence, où il naquit et mourut respectivement en 1890 et 1937, se passionna pour des domaines vertigineux mais aussi éblouissants que l’astronomie, la chimie et la poésie, qui structurèrent son œuvre et lui apportèrent les ressors immatériels dont elle se nourrit voracement. Si ses écrits sont ainsi semblables à une poésie déroutante, intrigante mais terriblement fertile en trouvailles, sa vie fut pourtant misérable. Issu d’une ancienne famille aristocratique de la Nouvelle-Angleterre, Lovecraft est maladivement fasciné par une Amérique coloniale qu’il n’a pourtant pas connue, et tient en horreur sa propre époque. Et pour cause ! Qu’est Lovecraft, sinon le témoin du déclin financier et social de sa famille, obligée de céder son antique demeure coloniale, ou des vagues d’immigrations asiatiques, italiennes et slaves, qui défigurent son Amérique anglo-saxonne et protestante ? Ce profond sentiment de malaise trouve son paroxysme lors de son séjour à New York, qui l’affecte profondément. Vivant dans la misère, il est tour à tour captivé par le gigantisme de la Grosse Pomme et horrifié par son cosmopolitisme, le conduisant à établir un parallèle très prononcé entre New York et la Babylone d’Hérodote, vertigineuse mais rongée par des mœurs décadentes et par sa mixité ethnique. Précisons-le, l’auteur de L’Affaire Charles Dexter Ward est un homme de paradoxe : aryaniste et antisémite, il n’en épouse pas moins une juive ; amoureux de l’Amérique coloniale et esclavagiste, au point de volontairement employer des expressions déjà surannées à son époque, il n’en vote pas moins pour le Démocrate Franklin Delanoo Roosevelt avant de sincèrement regretter d’avoir été raciste une fois arrivé dans le crépuscule de son existence.

Intellectuellement brillant, Lovecraft peine pourtant à se faire un nom. Vivant de réécritures, il commence néanmoins la rédaction de nouvelles morbides et horrifiques qu’il publie dans Weird Tales, à vingt reprises, entre 1923 et 1927. Ce profond pessimisme, cette cruelle sensation de passer à côté d’un destin qui semblait pourtant évident, cette violente mélancolie se retrouvent en filigranes dans son œuvre. Il ne trouve pas sa place dans ce bas-monde ? Ainsi soit-il ; le monde sera rabaissé dans ses écrits, remis à sa place infinitésimale, moquée pour sa prétention à se penser important alors qu’il n’est qu’insignifiant. Devant la grandeur du cosmique, l’Homme n’est rien. Athée, Lovecraft tourne en ridicule la vision anthropocentrique de l’univers, qu’il perçoit comme n’étant régi que par des lois physiques apparues ex nihilo, et dont la révélation aux Hommes leur est insoutenable tant elle leur fait prendre conscience de leur futilité. Ce cosmicisme se manifeste dans sa mythologie par les épilogues brutaux réservés à ses héros, qui ne connaissent comme destin que mort violente ou folie démesurée. L’appel de la vengeance, avant celui de Cthulhu, le conduit à mettre aux prises les Hommes avec des entités démoniaques (issues de l’ouvrage fictif qu’il bâtit pour ses écrits, le Necronomicon) ou célestes, aux caractéristiques similaires aux céphalopodes ou mollusques. Dans son univers amoral et tragique, Lovecraft punit les Hommes pour leur arrogance. 

Ce puissant relativisme se doit en partie à l’œuvre étourdissante d’Oswald Spengler. Dans Le Déclin de l’Occident (1918 et 1922), Spengler décortique la culture occidentale et la compartimente en saisons. Il prophétise alors, à l’aide de formidables connaissances philosophiques et historiques qu’il ne se lasse pas de mobiliser, que l’Occident entre petit à petit dans l’hiver civilisationnel, caractérisé par le noyautage de la politique par la finance, de la montée en puissance de la diversité ethnique qui paralyse les systèmes démocratiques, de l’assèchement culturel et spirituel des masses (concept d’ailleurs repris par Ortega y Gasset), tout ceci menant inéluctablement au chaos. L’avilissement physique et mental des personnages de Lovecraft entre parfaitement en résonance avec cette idée de délabrement cyclique développée par Spengler. Très souvent, le monde civilisé se trouve aux prises avec des forces inhumaines et barbares, qui, graduellement, le dépècent. Le parallèle est saisissant, troublant même, à bien des égards, tant dans la tonalité profondément obscure que dans la critique de l’arrogance humaine ; Spengler considérait en effet l’Occident comme Faustien, reprenant à son compte le mythe de Faust, cet alchimiste qui mise son âme avec Méphistophélès en échange d’un savoir et d’un pouvoir sans limites, pacte qui le draine de son énergie créatrice… le lecteur avisé aura remarqué la profonde similitude du destin Faustien avec le synopsis de L’Affaire Charles Dexter Ward, précédemment cité.

La portée de l’œuvre lovecraftienne est pharaonique. Considéré de manière unanime comme un des auteurs majeurs du fantastique, Lovecraft ne fut encensé qu’à titre posthume. Atteint par un cancer de l’intestin, il décède le 15 mars 1937, deux mois seulement avant la naissance d’un autre auteur fantastique américain, Roger Zelazny, cela étant évidemment une autre histoire.