Accords d’Abraham : un engouement démesuré ?

De gauche à droite : Le ministre des Affaires étrangères de Bahreïn Abdullatif al-Zayani, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le président américain Donald Trump et le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis Abdullah bin Zayed Al-Nahyan.

Par Jules Buzon.

Mardi 15 septembre 2020, Washington : les accords d’Abraham sont signés, les Emirats arabes unis et le Bahreïn normalisant leurs relations avec Israël. Après l’Egypte avec le traité de paix de Camp David en 1978, puis les Jordaniens en 1994, c’est donc au tour des Emirats arabes unis et du Bahreïn de passer un cap pourtant si tabou dans le monde arabe. Ces accords, accompagnés d’une déclaration tripartite à laquelle le président américain Donald Trump appose sa signature en tant que témoin, font grand bruit dans l’actualité internationale. Cérémonie en grande pompe dans les jardins de la Maison Blanche, médias parlant d’un « jour historique », réjouissance de l’Europe et de nombreux pays arabes : tout est réuni pour faire de ces accords un véritable tournant historique dans une région du monde malmenée, déchirée, paralysée dans son développement par les guerres et les crises depuis déjà de nombreuses décennies. Mais ces accords, bien que positifs et encourageants, changent-ils réellement la donne au Moyen-Orient ?

Un accord symbolique

Ces accords d’Abraham sont avant tout une action symbolique, électoralement intéressée du côté de la Maison blanche ; politiquement intéressée du côté d’un premier ministre israélien en proie à des poursuites judiciaires ; et enfin géopolitiquement intéressée du côté des pays du Golfe ; mais peu bouleversante finalement.

Quoi de plus symbolique que le nom, tout d’abord ? Abraham, patriarche de la Bible, est l’aïeul du judaïsme, du christianisme et de l’islam. On comprend tout de suite l’utilité d’un tel nom pour ces accords, réunissant deux religions monothéistes incarnées par Israël d’un côté et par les Emirats arabes unis et le Bahreïn de l’autre. Par ailleurs, lesdits accords parlent de « déclaration de paix », de « traité de paix », mais est-il nécessaire de rappeler qu’aucune guerre entre les Emirats arabes unis et le Bahreïn opposant Israël n’a jamais existé ? Jamais une logique de guerre entre ces pays ne fut présente, et bien au contraire, des relations implicites étaient déjà patentes bien avant ce mardi 15 septembre. En effet, depuis les accords d’Oslo, une coopération officieuse était connue entre Israël et Abou Dabi sur plusieurs plans : économique, politique, militaire (l’industrie militaire israélienne fournit du matériel militaire à l’armée émirienne), sportive et même culturelle (Israël devait tenir un stand à l’exposition universelle de Dubaï cet automne, sans toutefois afficher son drapeau, mais l’événement a été reporté pour cause de coronavirus). Vous l’aurez compris, cet accord est certes une avancée, mais il rend seulement officielle une relation déjà implicite.

Une realpolitik des pays du Golfe sclérosant la cause palestinienne

Manifestations dans les rues de Gaza, les jeunes palestiniens brandissant des pancartes « La Palestine n’est pas à vendre ».

Avant tout, il faut souligner la différence notable entre les pays du Golfe et les pays proche de la Palestine. En effet, les pays du Golfe, plus éloignés tout autant géographiquement qu’historiquement de la Palestine que d’autres pays arabes comme le Liban ou la Syrie, ont, certes, toujours défendu la cause palestinienne, mais jamais d’une manière virulente – a contrario des pays belligérants en 1948 ou en 1967. D’autant plus que le discours palestinien passant par le truchement des pays du Golfe n’a jamais été très convaincant. Mais en réalité, le traité ne change pas l’équation géopolitique du Proche-Orient ni n’atténue la tragique atteinte aux droits des Palestiniens à laquelle nous assistons depuis des années. Il s’agit avant tout d’un arrangement stratégique face à l’expansionnisme iranien. Face à un Hezbollah toujours aussi présent, au mouvement houthiste du Yémen et aux milices du Comité populaire d’Irak, qui sont tous vus comme des alliés indéfectibles de l’Iran, la défense nationale et régionale devient prioritaire, et a fortiori surpasse la cause palestinienne. C’est justement cette hiérarchisation des priorités nationales et arabes qui tend à déchirer encore un peu plus les rapports entre l’Autorité Palestinienne et les pays arabes – car il ne fait pas l’oublier, d’autres pays arabes pourraient très prochainement suivre la démarche des deux monarchies du Golfe. Il est clair que dans un tel contexte, se placer du côté des Etats-Unis et de la capacité de défense israélienne est plus que compréhensible face à au régime chiite iranien, du fait de leur aversion commune. A travers la signature de ces accords, les Emirats et le Bahreïn s’offrent un bouclier de protection non négligeable. Les Etats-Unis leur permettent d’externaliser leur défense (bien trop faible en cas de conflit armé) afin de se sentir plus fort face à l’éventuelle menace iranienne. Rien d’étonnant donc que, parallèlement à ces accords, les États-Unis se sont engagés à vendre des avions de chasse furtifs F35 aux Émirats arabes unis, malgré l’opposition israélienne. Dans le Golfe, seuls le Koweït et le Qatar ont été disposés à rejeter tout « accord du siècle » parrainé par les États-Unis, ce qui diminue substantiellement la priorité de la résolution du conflit palestinien. Ainsi, ces accords ne se réfèrent ni à l’initiative de paix arabe, ni au concept d’une solution à 2 Etats : les Palestiniens sont à peine mentionnés. En effet, on assiste à un rupture avec l’initiative de paix arabe signée en 2002, et confirmée en 2007, selon laquelle la normalisation des relations avec Israël est inconcevable tant que l’Etat hébreu ne se sera pas retiré des territoires occupés en Cisjordanie. Les israélites sont actuellement on ne peut plus présent en Cisjordanie, ce qui n’a en rien empêché les accords d’Abraham. Alors, certes, les pays arabes ont reçu « l’assurance » qu’Israël ne progresserait pas dans son plan d’annexion de larges zones de la Cisjordanie, faisant toute fois preuve d’une certaine candeur. En effet, déjà le 15 septembre lors de la signature à Washington, le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis remerciait Netanyahou d’avoir « arrêté » les plans d’annexion de la Cisjordanie dans le cadre de l’accord alors que le Premier ministre israélien déclarait que l’annexion était simplement « reportée » et qu’Israël n’y avait « pas renoncé ». La cause palestinienne, jadis centrale mais rétrogradée depuis quelques années déjà au second plan, pâtit donc de l’animosité généralisée face à l’ayatollah Khamenei.

Une victoire électorale pour Donald Trump 

Carte des pays ayant établis des relations diplomatiques ou ayant une coopération officieuse avec Israël.

Les accords d’Abraham résultent donc d’un choix géostratégique de la part des pays du Golfe, nous venons de le voir, mais également d’un choix électoral de la part du président américain. En effet, ces accords bonifient le bilan diplomatique de Donald Trump, à quelques semaines des élections présidentielles. La carte du « faiseur de paix », tant chérie par le président américain est déjà jouée sans retenue par ce dernier, et le sera tout autant durant les prochains débats contre son adversaire démocrate, Joe Biden. Revenons un moment sur la linguistique de ces accords dits de « paix » entre Israël et ces deux monarchies du Golfe. Ces termes emphatiques rendent bien compte d’une volonté américaine (et israélienne dans une moindre mesure) de s’ériger en faiseur de paix – même là où la guerre n’est pas –, toujours dans l’ambition cachée de s’attirer un triomphe médiatique. On assiste donc avant tout à un choix stratégique et électoral de la part de Donald Trump, à la recherche d’arguments de campagne avant les élections du 3 novembre. Et cela marche : un élu norvégien de l’OTAN a proposé le nom du président américain pour le Prix Nobel de la paix, l’intéressé critiquant depuis plusieurs années l’obtention de ce même prix par son prédécesseur Barack Obama en 2009. Parallèlement, ces accords d’Abraham sont également le produit de l’omniprésence iranienne dans la pensée américaine. En effet, ces accords sont une nouvelle preuve de la volonté américaine d’isoler l’axe d’islam politique regroupant la Turquie, le Qatar et l’Iran, dans l’interprétation d’un nouvel ordre régional au Moyen-Orient. En attirant des pays arabes dans une coalition anti-iranienne, les Etats-Unis et Israël s’assurent un soutien fort dans la région en cas d’escalade des tensions.

Ainsi, mieux vaut le dire plutôt deux fois qu’une, ces accords sont une (très) bonne chose pour le processus de pacification du Moyen-Orient. Cependant, ils ne constituent pas un changement majeur et crucial, dans le sens où la paix – si chétive et précaire pour le moment – au Moyen-Orient reste malheureusement encore ligotée à de nombreux « accords historiques » comme ceux d’Abraham. Les paroles de la journaliste Noa Landau résument bien la situation : « Il s’agit de ‘déclarations de paix’ avec des amis. En revanche, le conflit israélo-palestinien, le véritable conflit du Moyen-Orient que personne n’a résolu du tout, est encore loin devant nous ». Car, toujours, Israël annexe des pans entiers de la Cisjordanie, action pourtant contraire au droit international et au plan de partage de l’ONU en 1947. Toujours, les pays arabes écrivent en majuscule sur leurs ardoises que la question palestinienne est au centre de leur politique étrangère, avant que des intérêts économiques, militaires ou géostratégiques font de cette même ardoise un palimpseste, effaçant par la même occasion une solidarité arabe – bien qu’embryonnaire elle aussi. Toujours, les Etats-Unis se proclament faiseurs de paix au Moyen-Orient, sans que celui-ci devienne un eldorado de stabilité politique. Toujours, le conflit israélo-palestinien tue, blesse et meurtri les civils et les sociétés, depuis bien trop longtemps déjà.