Penser la mode autrement

Par Juliette Corbin.

Rapidité, Productivité, Quantité. Tels sont les mots d’ordres de la fastfashion. L’industrie de la mode est désormais devenu un empire qui exerce sur nous, un pouvoir exacerbé. Elle est partout, tout le temps, difficile d’y faire face.

Et là encore, en toute connaissance de l’actualité et l’intérêt grandissant des gens pour la cause environnementale, l’industrie de la mode manie à la perfection le greenwashing, parce que pourquoi ne pas en tirer des bénéfices… Effectivement des initiatives se mettent en place pour produire et consommer autrement avec par exemple l’achat en friperie, l’up-cycling, les circuits courts et la limite de la production…

Cela constitue un sujet évidemment important et nécessaire tant bien pour notre planète que pour la survie de la mode, elle-même.  Sans renouvellement, avec une répétition accélérée des cycles cette industrie pourrait bien se perdre et lasser les consommateurs noyés face à cette cadence infernale.

Il y a espoir, les alternatives sont en cours. Patience, la mode doit prendre une pause afin de retrouver du sens… Mais la patience a ses limites et il serait sûrement judicieux d’accélérer le rythme du changement à défaut de celui de la production.

Toutefois, j’ai la sensation qu’il n’y a pas que du point de vue environnemental que la mode doit faire autrement. Faire la mode autrement c’est aussi la penser hors des schémas que l’on a intériorisés.

Parce que notre relation avec la mode peut nous faire sentir différent, notre vestiaire nous permet d’incarner le personnage que l’on souhaite être agissant à la manière d’un costume afin de pouvoir incarner un rôle en société.

Il conditionne la manière dont on se dévoile au monde mais aussi et surtout l’image que l’on a de soi. Il peut témoigner du milieu social d’où l’on vient mais aussi permettre de s’en détacher. Toutefois, plus les années et les siècles évoluent, plus cette stratification de l’espace sociale par le vêtement s’estompe et il devient alors plus délicat de définir le milieu d’origine par la simple apparence extérieure.

Parce qu’elle reste le reflet de notre société et de nos avancés sociales, la mode habille les corps mais aussi le corps social. Dès lors, faire de la mode autrement est évidemment politique. Elle gouverne nos corps pour créer des codes, des conventions. Elle traduit des luttes, des combats marquant une époque et des générations. Elle est d’une aide non négligeable au charisme, à la captation de son public et une manière de marquer les esprits.

C’est à partir de là que la mode doit aussi être pensé de manière différente.

En effet, c’est surtout pour les femmes que l’habit va permettre de faire entendre leur voix. À défaut de « former » les femmes à être « l’épouse », « la mère » et de leur apprendre à toujours devoir se faire désirer par les hommes, on ne les initie pas ou peu à faire de la politique. Donc si les hommes peuvent se contenter du traditionnel costume-cravate aux tons des plus originaux (noir, bleu, gris), les femmes ne disposent pas de la même place et de la même écoute dans la sphère publique (comme dans la sphère privée d’ailleurs). N’ayant pas la même place que les hommes, ces accessoires représentent alors une arme pour elles. Une arme que l’on peut d’ailleurs comparer à un cadeau empoisonné, source de critique, d’injonction à la beauté, toujours trop ou pas assez…le refrain reste la même. Finalement, on passe plus de temps à analyser la tenue, le maquillage, le corps d’une femme politique plutôt que de prendre au sérieux son discours et d’analyser ses paroles.

Alors découle de cette construction sociale, pleins de schémas de pensées et de décrédibilisassions de la mode et de l’intérêt que l’on peut y porter. Ce n’est de toute façon que des futilités, des artifices, du superficiel…facile à dire lorsqu’on a pas besoin de cela pour s’imposer et faire porter sa voix en société.

Jusque-là, rien d’étonnant, socialisation genrée entraîne mode genrée. En outre, la mode et la monotonie du vestiaire masculin sont victime d’un mythe de la virilité qu’il faut déconstruire. Dans la fabrique de l’identité virile, il existe une codification au sein de leur vestiaire pour ne pas être apparenté à tout ce qui est perçu comme inférieur dans la société (femmes, tabou de l’homosexualité, minorités…). 

Pourquoi donc s’intéresser et soigner le choix vestimentaire lorsqu’il n’a jamais été une nécessité pour s’imposer socialement ?

On parle de la Grande Renonciation masculine, terme, quelque peu solennel, en opposition à la futilité féminine de l’attention porté à leur apparence. C’est le psychanalyste britannique John Carl Flügel qui a étudié ce phénomène dans son ouvrage, publié en 1930, The Psychologie of the clothes. Selon lui, cette Grande Renonciation est le fait qu’à la fin du XVIIIe siècle, le vêtement masculin renonce aux formes brillantes, raffinées devant être désormais des caractéristiques exclusives au vêtement féminin. Ainsi les hommes renoncent à la coquetterie.

Mais si l’on fait abstraction de ces codes vestimentaires qui sont ancrés dans nos mentalités, on pourrait affirmer qu’on habille les corps en fonction de la logique de dimorphisme sexuel. Un corps de femme ne devrait pas être habillé comme celui d’un homme pour des raisons d’ordres pratiques liées à la morphologie ?

Selon l’universitaire et écrivain français Fréderic Monneyron, il existe deux formes de systèmes : le système ouvert et le système fermé. Chaque système est consacré de manière différente aux femmes et aux hommes, mais on s’accorde pour dire que le système fermé (insinuant fermé à l’entre jambe comme le pantalon) est attribué aux hommes, tandis que celui ouvert aux femmes (faisant référence au port de jupes ou robes).

Dans son ouvrage  La frivolité essentielle, Monneyron  présente l’évolution des deux vestiaires de la manière suivante :

«Sans contestation possible, la caractéristique la plus immédiatement repérable de la création vestimentaire des trois dernières décennies est la remise en cause du dimorphisme sexuel (système ouvert pour les femmes, système fermé pour les hommes) sur lequel le vêtement occidental reposait depuis le Moyen Age et que le XIXème siècle avait contribué par ailleurs à renforcer, en plaçant l’austérité du côté masculin et en laissant au féminin seul la couleur et la fantaisie.»

Cependant, il n’est pas possible d’avancer l’idée d’un vestiaire totalement androgyne. Sous prétexte qu’une femme va porter un pantalon, on ne va pas la confondre avec un homme. Le vêtement permet de classer, ranger les individus comme dans un rayon, qui lui-même est marqueur de différenciation selon les sexes : le rayon « femme » et le rayon « homme ». Instantanément, chacun se dirige dans son allée.

Monneyron insiste aussi sur le fait qu’en réalité, il n’y a aucune explication d’ordre morphologique pouvant être liées aux caractéristiques sexuelles (forme d’un vêtement spécifique adapté à une poitrine, des épaules carrées, des hanches développées). Ainsi l’indicateur de sexe agit seulement en tant qu’indicateur de genre.

L’industrie de la mode se charge de créer un large choix de vêtements pour les femmes au détriment de celui des hommes. Une nécessité de s’habiller c’est OK, mais si cela devient un loisir, un centre d’intérêt pour la gente masculine, cela s’avère plus compliqué ou bien alors il faudra qu’ils aient une carrière triomphante ( cf : les couturiers de maison de haute couture)  

Nathalie Heinich présente très bien cela dans son ouvrage, États de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale :

« Le vêtement est […] une question beaucoup plus féminine que masculine, comme en témoigne ne serait-ce que l’embarras du choix existant en matière de tenues pour femmes, ou la teneur des conversations […] cette dimension féminine de la question vestimentaire est l’indice d’une sensibilité particulière à une condition identitaire plus difficile, plus problématique, plus délicate à gérer pour les femmes qu’elle ne l’est pour les hommes.»

La suite logique, les femmes sont sans cesse ramenées à leur condition de corps. Rien d’étonnant non plus que dans les années 1920, on observe un abaissement de la frontière entre le vestiaire masculin et féminin. Cela s’illustre par le célèbre « style à la garçonne », on utilise le vêtement pour revendiquer une égalité des sexes.

C’est donc là qu’il faut s’interroger. Pourquoi, comme dans tous les champs de la société, la femme s’adapte au repère de l’homme ? Pourquoi est-il difficile de prendre la parole si l’on possède des signes ostentatoires de féminité ? Pourquoi, en tant que femme, adopter l’apparence dite masculine, serait signe de réussite ?

Il y a, ici, la nécessité de faire autrement. Alors, depuis quelques années les marques cherchent à contrer ce vestiaire divisé par le sexe avec l’influence grandissante du « gender neutral » ou de « la mode unisexe ». Cela part d’une bonne initiative certes, mais ne relève pas réellement de la neutralité où les deux vestiaires mettraient, de manière égale, des pièces de côté. Existe-t-il des collections « unisexes » composées de crops-tops, de jupes, de robes, de hauts moulants… ? Non. La femme s’adapte au vestiaire de l’homme : t-shirt larges, vestes de costumes oversize, baggys…tout pour cacher les formes, s’effacer.

Alors il est nécessaire d’aller au-delà de ces codes que la mode fasse autrement pour qu’on est la possibilité d’avoir conscience de notre corps et de se montrer de manière différente.

Cette industrie, aussi créative qu’elle soit, devrait mettre à profit son potentiel afin d’innover pour ne pas continuer à surproduire encore et toujours dans le même schéma de binarité. Les mentalités évoluent, de nouveaux combats politiques font surfaces et la mode, dans tout ce qu’elle a de plus extraordinaire, devrait suivre le chemin que notre société est en train de prendre. Alors, certes la déconstruction s’avère être un processus long et fastidieux, mais si nous ne bâtissons pas de nouveaux modèles ces normes resteront figées dans nos gardes robes.