Le bien-être à Sciences Po Strasbourg

Par Carla Brulet.

Le mardi 7 mars, j’ai publié un questionnaire construit avec Google Form sur les groupes Facebook propre aux promotions de Sciences Po Strasbourg (hormis celui des cinquièmes et sixièmes années que je n’ai pas trouvé). Il portait sur la perception du bien-être des étudiants à l’IEP. La raison provient du fait que j’ai constaté depuis ma rentrée à Strasbourg en septembre que mon état mental s’est progressivement dégradé, et je n’ai pu imputer certaines causes propres à l’école qu’au moment du confinement, lorsque j’ai eu le temps de prendre de la distance avec cette année remplie d’émotions, positives comme négatives. J’ai voulu savoir si cette dégradation était propre à mon histoire ou un phénomène plus généralisé au niveau de l’école, et malheureusement la deuxième hypothèse s’est confirmée avec les résultats que je vais exposer ci-dessous, avec l’autorisation que vous m’avez donné de le faire dans le questionnaire (voir le premier diagramme). Je tiens à rassurer ceux qui ont pris le temps de répondre à chacune des questions, je n’avais accès à aucun nom et les résultats étaient totalement anonymisés. Cet article sera donc divisé en trois parties : le profil des répondant.e.s, les problèmes liés au bien-être à Sciences Po Strasbourg et les actions possibles.

1. Le profil des repondant.e.s

La première question posée portait sur votre année d’étude à Sciences Po. Parmi les 325 réponses, une grande majorité (56%) sont des élèves de premières ou deuxièmes années, et 19,7% sont de troisièmes années, ce qui représente le troisième plus grand effectif ayant répondu au questionnaire. De manière décroissante, un certain nombre de quatrième années (12,9%), de cinquième années (8,9%) et de sixième années (8 personnes) ont pris le temps de répondre. Cette répartition a influencé les résultats suivants ce que j’expliquerai dans l’analyse des autres diagrammes. Il est évident que l’expérience à Sciences Po Strasbourg n’est pas la même pendant la troisième année et durant l’orientation que l’on peut adopter au fur et à mesure que les années passent, nous éloignant d’un enseignement généralisé dans lequel certaines matières peuvent nous déplaire.

Pour sonder de manière générale les répondant.e.s, j’ai posé la question suivante : « Comment jugez-vous votre bien-être à Sciences Po Strasbourg ? ». Parler de bien-être était important pour moi, parce que cela englobe notre impression générale, notre motivation, nos projets mais également ce qui peut les limiter.

Les réponses sont en majorité relativement positive, avec 9,2% de « très bien » (30 personnes) et 37,5% de globalement bien (122 personnes). A l’opposé, 23,7% (77 personnes) se sentent globalement mal à Sciences Po Strasbourg et 6,2% (20 personnes) se sentent très mal, donc un peu moins d’un tier des répondant.e.s se sentent mal à l’IEP. De plus, 22,2% des répondants ne se sentent ni bien ni mal à Sciences Po Strasbourg.

Avant de sonder les problèmes, j’ai voulu savoir ce qui apportait de la joie à Sciences Po parmi les élèves, qui pouvaient cocher plusieurs cases, s’ils le souhaitaient, ou ajouter une réponse dans « autre ».

Parmi les 325 réponses, 266 élèves (81,8%) considèrent que les sorties et l’environnement social (famille/amis) leur permettent de se sentir bien. Le deuxième score est celui de la ville de Strasbourg et de l’expérience à l’étranger qui rendent heureux 231 des répondants (à savoir que 64 troisièmes années ont répondu au questionnaire).  Puis les associations sont également une source de bien-être puisque près de la moitié des répondant.e.s (154 ou

47,4%) ont coché la case. Par la suite et de manière plus restreinte, « l’ambiance générale » satisfait 86 des répondant.e.s, « le repos » 77, « une passion personnelle » 72 et « les cours » 70 élèves. Les principales sources de bonheur proviennent donc de l’environnement social, des associations et de l’environnement géographique. L’ambiance générale, le repos, une passion personnelle et les cours satisfont un nombre beaucoup plus restreint de personnes. J’ajoute à cela que 4 personnes ont répondu « ne sait pas », et parmi les autres catégories dans laquelle une réponse personnelle pouvait être inscrite, l’activité associative/professionnelle/sociale hors de Sciences Po est évoquée quatre fois, l’apprentissage des TD est souligné ainsi des activités/groupes plus spécifiques (le TD2, l’alcool, les memes).

Nous pouvons aborder à présent les problèmes qui affectent le bien-être à Sciences Po Strasbourg.

2. Les problèmes qui affectent le bien-être

La première question à propos du mal-être à Sciences Po étant la suivante : « Qu’est-ce qui vous rend mal à Sciences Po Strasbourg ? ». Encore une fois j’ai proposé une liste de choix et une possibilité d’en rajouter dans « Autre ». Étant donné le nombre de réponses « autres », j’imagine avoir mis de côté un certain nombre de sources de mal-être.

Commençons par les résultats les plus visibles. La pression des examens et des concours est la source de mal-être qui concerne le plus de personnes (145 avec 44,6% des sondé.e.s) et est suivie de près par la pression des notes qui inquiète 142 personnes (43,7%). La troisième source de mal-être provient de la formule vague qu’est « L’ambiance générale » qui mériterait d’être précisée puisque 133 personnes (40,9%) des 325 sondé.e.s la considèrent comme nuisance au bien-être. Je suppose que cela provient en grande partie du fait que l’ambiance générale est affectée par la pression constante des notes et des examens, par la compétition entre les élèves et l’ambiance élitiste de l’école, mais la réponse mériterait tout de même d’être précisée. La quatrième source de mal-être provient de la qualité des cours (100 personnes, 30,8% des sondé.e.s) qui doit probablement en décevoir et décourager plus d’un.

De manière plus restreinte mais inquiétante, 58 élèves (17,8%) considèrent la solitude et l’isolement comme un facteur de mal-être, ce qui ne doit être négligé. Enfin, la perte de repères, sûrement liées aux premières années, représente 13,5% des réponses, l’après-Sciences Po 16% des réponses et l’ambiance « études supérieures » 31% des sondés.

Il est à noter cependant que parmi les 325 répondants, 64 (19,7%) considèrent ne pas connaître de sources spécifiques de mal-être à Sciences Po et que 11 personnes (3,4% des sondés) disent avoir un mal-être qui ne provient pas de Sciences Po Strasbourg, une information précisée dans une prochaine question.

J’ajoute également mes conclusions à la partie « autre » dans les sources de mal-être, qui était très chargée. Le mal-être est lié également pour certains à :

  • La pression sociale : avec le corporatisme, une sorte d’injonction à sortir (8 personnes)
  • La déception liée à Sciences Po, qui concerne le système dans sa globalité, l’attitude des professeur.e.s ou la forme/le contenu de leurs cours, et également le nombre de master à disposition (8 personnes). Cette déception est liée au fait que le concours des IEP communs est difficilement accessible et demande beaucoup de ressources et de temps, ce qui fait que les attentes envers l’école sont élevées.
  • L’ambiance entre les élèves : la concurrence, l’entre-soi et le commérage (7 personnes)
  • La quantité de travail et le stress des dead-lines (6 personnes)
  • Le côté élitiste de l’école et parmi les élèves (4 personnes)
  • Le sentiment pour les boursiers de ne pas être à leur place et qui se sentent incompris, peut-être lié au contexte élitiste et le fait que la majorité des élèves de l’école fassent partie des classes moyennes supérieures ou classes supérieures (3 personnes)
  • L’angoisse des notes qui provoque une perte de confiance (2 personnes)
  • Le conformisme à Sciences Po : l’école manquerait d’innovation dans les cours (les idées partagées et le fait qu’ils ne soient pas actualisés), dans les épreuves (le fait qu’il n’y ait qu’un format qui ne conviennent qu’aux personnes qui maîtrisent le par cœur), et du dialogue général (2 personnes)
  • L’accumulation du travail et des responsabilités associatives qui laissent peu de temps à soi (2 personnes)
  • Le manque de soutien de la part de l’administration (2 personnes)
  • Handicap (1 personne) et phobie sociale (1 personne) qui ne se sentent pas soutenus

Les prochaines questions portaient sur le moment et la durée de ressenti d’un mal-être à Sciences Po Strasbourg.

Les résultats du premier diagramme ont été influencés par le profil des répondant.e.s puisqu’une majorité est issue de la première et deuxième année. Il est à observer que la troisième année n’est pas connue comme une source de mal-être.

Le deuxième diagramme est le plus inquiétant. En effet, 70 personnes (21,5%) des répondant.e.s indiquent que leur mal-être dure depuis très longtemps, 88 (27,1%) pendant une longue période donc plus longue que deux mois et 50 personnes (15,4%) ont ressenti un mal-être pendant 2 mois ou moins. Enfin des élèves ont également ressenti un mal-être pendant une petite période de quelques semaines (41 personnes ou 12,6%). Par conséquent, la majorité a ressenti un mal-être à un moment à Sciences Po Strasbourg (249 personnes) et 72 personnes affirment aller globalement bien ou très bien.

Il est intéressant de relier ces résultats à la question « Votre mal-être est-il renforcé ou dû à Sciences Po Strasbourg » où une majorité l’affirment, ce qui représente 177 personnes, tandis que 40 personnes n’ont pas su et 29 ont répondu non.

En se penchant sur la description du mal-être, une question dont les réponses pouvaient être cochées plusieurs fois, on obtient ces résultats :

La première ligne correspond à ceux qui affirment aller globalement bien ou très bien (73 personnes). Sans étonnement la grande majorité des élèves (176 personnes ou 54,2% des sondés) accusent l’anxiété/l’angoisse et le stress comme source de mal-être, ce qui correspond aux résultats de la question sur les raisons de mal-être, dans laquelle la pression des notes et des examens affectait 145 personnes. Ensuite, 114 (35,1%) personnes se sentent affectées par la tristesse/le désespoir, 103 (31,7%) par la lassitude/l’ennui et 95 (29,2%) par la colère/le dégoût/la révolte, qui s’apparente à la déception.

Pour les réponses « autres », voici comme je les ai regroupées :

  • Maladies/troubles psychologiques connu.e.s : dépression/trouble obsessionnel : 3 personnes
  • Sentiment de mal-être : démotivation, sentiment d’être submergé par la pression due aux rendus, fatigue émotionnelle, détresse par période sans savoir quoi faire : 7 personnes
  • Déception de l’école et des élèves à cause de l’image élitiste, décalage entre l’image que donne l’école/les enseignements/les attentes des élèves/le besoin de professionnalisation : 3 personnes
  • Soulagement de la 3eme année mais expérience pire avant/après y aller/y être allé : 2 personnes
  • Procrastination car pas de vrai cadre scolaire : 1 personne
  • Honte du comportement des élèves (chants antisémites, comportements limites lors des évènements organisés par les associations…) : 1 personne
  • Honte de ne pas être intégré.e : 1 personne

3. Les actions

La prochaine question portait sur la mise en place de cadres à Sciences Po Strasbourg. Par « cadres », j’entendais une entité mise en place entre les élèves ou par l’administration, qui appelle des professionnels ou non, afin que les élèves puissent être suivis psychologiquement

Les réponses sont plutôt réservées, 57,2% sont d’accord pour mettre en place des cadres, tandis que 27,4% ne savent pas et 15,4% ne sont pas d’accord. La grande proportion des hésitations provient probablement de l’incertitude sur la forme que cette aide doit prendre.

La question donnait également la possibilité d’expliquer pourquoi avoir répondu oui et pourquoi avoir répondu non. Parmi les personnes qui sont d’accord, voici ce qu’elles proposent et affirment :

  • Le problème de santé mentale n’est pas marginal dans l’IEP. Par conséquent, il est nécessaire de réfléchir et de s’interroger collectivement sur le mal-être à Sciences Po.
  • La santé mentale est aussi importante à traiter que la santé physique.
  • L’accompagnement psychologique/handicap est nécessaire pour soi et pour les autres, d’autant plus avec l’entrée dans la vie estudiantine dans une grande école. De plus, le sentiment de solitude et d’incompréhension devant le mal-être est plutôt commun, il faut donc aider les élèves à trouver les causes de leur mal-être.
  • Le sentiment de solitude est d’autant plus fort avec le fonctionnement d’entre-soi à Sciences Po.
  • Les aides psychologiques extérieures à Sciences Po doivent davantage être rendues visibles, sachant qu’elles sont peu accessibles rapidement, et l’état psychologique des élèves doit être régulièrement sondé.
  • L’aide doit pouvoir agir au sein de Sciences Po et remonter le mal-être des étudiant.e. s auprès de l’administration qui l’écoute (peut-être l’intégrer au conseil d’administration ?).
  • Des cadres peuvent être mis en place à Sciences Po. L’aide doit pouvoir être plus active que 30 minutes/1h par semaine sinon inutile. Elle peut en plus prendre la forme d’ateliers, de conférences…
  • Certains évoquent un système déshumanisé, qui humilie l’élève et n’encourage pas l’échange entre les professeurs et les élèves&les élèves et l’administration, qui est accusée d’être passive voire fermée après les nombreuses alertes des étudiant.e.s qui n’ont pas été retenues.
  • La mise en place de cadres redonnerait de la légitimité et de la confiance en l’administration. Cela améliorait l’ambiance générale également puisque moins sous pression.

D’autres proposent également un réaménagement des cours, puisque l’angoisse est la principale cause du mal-être à Sciences Po :

  • Débloquer plus de créneaux dans les emplois du temps pour les associatifs
  • Actualiser le contenu des cours
  • Coordonner les devoirs demandés puisque la charge de travail cumulée entre toutes les conférences de méthode est trop importante
  • Produire un récapitulatif des notes et accélérer le rendu des notes pour éviter l’angoisse et permettre à chacun de se rattraper pendant le semestre
  • Revoir le système de notation qui met une trop grande pression sur les élèves, par sa sévérité et son manque de contrôle continu, et le système des épreuves qui devrait introduire des modalités d’évaluation différentes.
  • Ne pas créer de compétition entre les élèves par les classements pour chaque choix
  • Mettre en place des aménagements d’examens pour ceux qui ont des maladies/troubles psychologiques reconnus, au même titre que les troubles physiques.

Les refus de la mise en place de cadres affirment au contraire ceci :

  • Certaines évoquent le fait d’une perte de confiance en l’administration pour mettre en place quelque chose pour les élèves.
  • D’autres affirment qu’il existe déjà des institutions existantes comme le Camus (qui a des problèmes d’effectifs) ou alors proposent de mettre en place une entité hors de Sciences Po et en informer de l’existence.
  • D’autres encore disent que la mise en œuvre d’aides face au mal-être est inutile puisque chez certains il est déjà trop insidieux, il faut donc traiter les causes du mal plutôt que les symptômes. Des propositions parmi les sondés qui sont favorables à la mise en place de cadres ont été énoncées, et les causes se situent en grande majorité dans la trop forte pression scolaire qui est exercée par Sciences Po.

Il est à noter que cet article sera envoyé à l’administration et aux professeur.e.s après une grande approbation des sondés. J’ai donc transmis cet article d’avance aux représentant.e.s des élèves et aux professeur.e.s présent.e.s au conseil d’administration qui m’ont indiqué qu’ielles parleront des résultats à la prochaine réunion avec un personnel de l’administration, réunion portant sur les pratiques pédagogiques à Sciences Po Strasbourg.

Conclusion

Globalement, les élèves dénoncent une trop forte pression scolaire et en appellent à d’autres formes d’évaluation. Je pense personnellement que davantage de contrôle continu et qu’une harmonisation systématique des notes pourrait régler une partie des problèmes. Également, Sciences Po devrait selon moi s’éloigner du modèle d’examen de l’université, qui n’est pas adapté au volume de travail exigé et au temps disponible des élèves à Sciences Po, deux modalités opposées à celles des élèves en faculté.

Je pense que combattre véritablement le mal-être dans l’école serait grandement bénéfique pour les résultats des élèves, l’image que l’école crée dans l’esprit des étudiant.e.s à Sciences Po Strasbourg mais également celle des médias puisqu’une telle action serait saluée comme progressiste, innovante, et renforcerait grandement le prestige ainsi que l’attractivité de l’école. Il doit être mis en place des cadres pour soutenir les élèves dans l’entrée dans les études supérieures, puisqu’ils doivent faire à des contraintes financières, sociales avec l’intégration, l’isolement et la perte de repère, scolaires avec la pression des notes et le cadre spécifique des cours à Sciences Po. Également, les élèves aimeraient avoir davantage de liens avec les professeurs, peut-être en changeant le format des cours ou en mettant en place un dialogue élèves/professeurs institué. Néanmoins, des actions au sein des élèves se mettent petit à petit en place avec les deux listes candidates pour le bureau des élèves qui proposent un pôle bien-être qui laisse à présager l’éclatement du non-dit autour du mal-être à Sciences Po.