Français d’autres terres, Français d’Outre-Mer

Témoignages. Lintégration des étudiants ultramarins de lInstitut dEtudes Politiques de Strasbourg en métropole. 

Carte des DROM-COM français.es

Par Marion Cécile Dieudonné.

Le passage par la métropole est souvent nécessaire pour les étudiants ultramarins en raison de l’offre limitée de formations universitaires dans leurs territoires d’origines. Cette mobilité géographique peut cependant s’avérer compliquée. 

Cela fait maintenant cinq ans que je suis installée en métropole pour mes études. J’ai vécu à Lyon, à Strasbourg et brièvement à Paris. A chaque nouvelle installation, j’ai été confrontée à une même interrogation dichotomique : “suis-je Française ou Réunionnaise”. Ce questionnement identitaire est apparu progressivement, au fil de mes rencontres au cours desquelles mes origines métissées sont rapidement devenues un sujet récurrent de conversation. D’une part, parce que je suis fière de l’histoire de mon métissage et que j’aime la faire découvrir à mes amis, mais aussi parce que ma peau couleur café au lait et mes cheveux bouclés ont souvent interrogés mes interlocuteurs. “Tu viens d’où ?”, question inévitable lorsque l’on intègre un nouveau groupe de pairs. Une question banale à laquelle ma réponse “de La Réunion”, suscitait tantôt des réactions bienveillantes “ah, génial, je n’y suis jamais allé, c’est comment là-bas ?” tantôt des propos que je jugeais racistes “ah, je me disais, ça se voit”. Alors, j’ai voulu comprendre, savoir si j’étais la seule à vivre mon adaptation en Hexagone comme un élément qui renforçait mon identité régionale. Pour cela, j’ai d’abord adhéré à des groupes de “réunionnais en métropole” sur les réseaux sociaux, puis, l’année dernière, j’ai rencontré des étudiants qui avaient également fait le choix de la mobilité géographique. Certains se sont installés en métropole d’autres au Québec, mais le constat était le même : partir, c’était reconstruire voire découvrir son identité au fur-et-à mesure des interactions sociales. Ainsi, en organisant un appel aux témoignages et, en collectant les récits d’intégration de trois étudiantes de l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg, j’ai voulu savoir si l’affirmation de l’identité régionale était également une problématique que rencontraient mes camarades de promotion ultramarines récemment installés en Hexagone. Cet article a pour but d’apporter un aperçu sur l’intégration des étudiants ultramarins de l’IEP de Strasbourg en France métropolitaine. 

L’éloignement géographique

Cirque de Mafate, Marion Cécile Dieudonné, août 2020.

« Le 15 août 2019, je ravale mes larmes en regardant mon île natale s’éloigner par le hublot de l’avion qui m’emmène vers ma nouvelle vie en métropole. Mwin la saut’la mer. En créole réunionnais, ça signifie que j’ai traversé les 10 000 km de distance qui nous séparent de l’Hexagone. » (Rachel, étudiante en master à l’IEP de Strasbourg). 

Quitter l’environnement dans lequel on a grandi est un déchirement nécessaire pour de nombreux ultramarins. En effet, pour pouvoir se former ou encore étudier, le passage par l’Hexagone est souvent indispensable. Emilie, Salomé et Rachel ont ainsi quitté leurs terres de cœur afin de pouvoir poursuivre leurs études et préparer au mieux leurs futures carrières professionnelles. Il faut dire que le choix des filières universitaires dans les Outre-Mer est limité. 

« (…) mes parents sont partis à mon âge, ainsi que beaucoup de mes amies, mon tour était tout simplement venu. » (Rachel, étudiante en master à l’IEP de Strasbourg). 

 

Quid du « partir pour réussir »

Saint-Leu depuis le site du Musée du sel, Marion Cécile Dieudonné, août 2020.

Le chômage frappe les jeunes de pleins fouet, nombreux sont les étudiants qui pensent que le salut est ailleurs. En Outre-Mer, un jeune sur deux n’a pas de travail contre un jeune sur cinq en métropole. Partir, est donc l’opportunité pour les jeunes ultramarins de trouver un emploi, mais aussi de poursuivre leurs rêves en accédant à certaines formations universitaires présentent exclusivement en Hexagone. De plus, le côté insulaire ou très fermé des territoires ultramarins joue également en faveur du départ pour la métropole voire, pour l’étranger. Cependant, si partir est souvent une évidence, le retour des ultramarins sur leurs territoires n’en reste pas moins espéré par la plupart des étudiants ayant fait le pari de la mobilité géographique pour booster leur carrière professionnelle. 

« Après quatre ans d’études en France, je rêve de retourner vivre en Polynésie, où j’ai encore une partie de ma famille, mais il est extrêmement difficile de trouver un emploi dans cette Collectivité d’Outre-Mer avec environ 15% de chômage qui touche particulièrement les jeunes » (Emilie, étudiante en troisième année à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg). 

Le chômage dans les Outre-Mer peut être expliqué par plusieurs facteurs dont la forte croissance démographique ou les problèmes d’appariement de l’offre et de la demande du travail dus à un nombre restreint d’infrastructures de transports et de formations correspondantes à la demande de travail. D’une part, l’offre limitée de formations en Outre-Mer contraint les ultramarins à la mobilité et, d’autre part, il encourage le recrutement extraterritorial, c’est-à-dire l’embauche de main-d’œuvre venues expressément de métropole. Enfin, la politique de retour des domiens dans les territoires ultramarins n’est pas suffisante : les aides à la mobilité vers la métropole sont nombreuses, mais celles soutenant le retour vers les territoires ultramarins se font rares. Partir, c’est l’assurance d’accéder à une offre plus variée de formations, mais c’est surtout l’incertitude d’un retour sur sa terre d’origine. Partir, c’est aussi être audacieux, c’est-à-dire, détenir le courage et la détermination nécessaire pour s’adapter à un mode de vie diffèrent, à une météo inhabituelle et à la solitude résultant de la distance qui sépare les ultramarins de leurs familles et amis restés au « peï ». 

 

« Laudace ultramarine»

Ville de Saint-Denis de la Réunion.

« Il est difficile de s’adapter en métropole après avoir vécu dans un Outre-Mer en général. En Polynésie par exemple, le vouvoiement n’existe quasiment pas, au lycée il était normal de tutoyer les professeurs et même le proviseur. » (Emilie, étudiante en troisième année à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg). 

Ce sont des modes de vies différents qui distinguent la métropole des Outre-Mer : rareté du vouvoiement, désignation « ethnique » assumée pour les populations ultramarines, ou encore rudesse du climat métropolitain. C’est l’esprit et le corps qui doivent s’acclimater ensemble à ce nouvel environnement. Au-delà de ces éléments qui compliquent parfois l’adaptation des domiens en métropole, il faut prendre en compte la distance importante qui séparent les étudiants ultramarins de leurs familles. La solitude s’immisce dans le quotidien d’une jeunesse en quête d’un avenir meilleur en terres lointaines. 

« Pour ma part, et sans surprise, les difficultés réelles de mon intégration en métropole ont été l’éloignement non négligeable avec ma famille et l’indépendance imposée par cette nouvelle situation qui s’est avérée ne pas être aussi facile qu’espérée. En venant de la Réunion, chaque problème d’apparence gérable pour un métropolitain s’avère tout de suite beaucoup plus complexe. » (Salomé, étudiante en deuxième année à l’IEP de Strasbourg). 

Vivre seul pour les ultramarins est parfois synonyme d’isolement. Certaines tâches peuvent dès lors devenir de véritables fardeaux pour l’étudiant. Déménager seul dans une ville que vous ne connaissez pas sachant que votre famille ne pourra vous être d’aucun secours en cas de problème, signer un bail à distance, se retrouver sans carte bancaire pendant un mois parce que vous avez oublié de faire votre changement d’adresse… Et oui ! Malheureusement, même au temps de la mondialisation qui a permis une nette amélioration des moyens de transports, il arrive que l’acheminement du courrier entre l’Hexagone et les Outre-Mer prenne le temps d’une traversée de l’Atlantique en voilier… Heureusement que pour conserver le lien avec leurs proches restés au « peï » les domiens peuvent désormais compter sur les réseaux sociaux. Vous l’aurez compris être domiens en métropole c’est souvent rencontrer les mêmes difficultés qu’un étranger fraîchement arrivé en France mais, tout en étant Français. De plus, les clichés et propos racistes à l’encontre des ultramarins sont, hélas, encore fréquents en métropole. S’intégrer en métropole quand on est ultramarin, c’est aussi comprendre que l’on n’est pas totalement de culture Française, voire, Français. 

« Je peux ainsi dire sans aucune hésitation que je me sens à 100% domienne, chose qui n’était pas le cas avant que je m’en rende naturellement compte par l’éloignement. » (Salomé, étudiante en deuxième année à l’IEP de Strasbourg). 

L’affirmation de l’identité régionale des ultramarins a souvent lieu lors de leur intégration en métropole. Les rencontres avec d’autres étudiants orientent généralement les discussions sur les régions d’origines de leurs pairs. « Et toi, tu viens d’où ? », question inévitable à laquelle chaque arrivant à l’IEP doit répondre. Mais lorsque l’on est issu d’un territoire d’Outre-Mer, les clichés et propos relevant du racisme ordinaire sont fréquents et nous poussent à défendre nos territoires, cultures et modes de vies, voire, notre francité quitte à renforcer notre identité régionale. 

Un jour durant lequel Rachel faisait du covoiturage en bla-bla car et qu’elle discutait avec la conductrice, elle prend soudainement conscience de l’existence d’un « imaginaire collectif, dun fantasme» qui existe sur La Réunion, et plus largement, sur les Outre-Mer lorsque la conductrice soutient :

« (…)[à]La Réunion, il y a beaucoup de Soleil, vous devez être des gens très solaires, je suis sûre que vous êtes des gens hyper accueillants, voilà, vous avez beaucoup le sourire, vous êtes pas speed comme nous en métropole, vous avez pas tous ces problèmes qu’on a. » 

Effectivement, les problématiques propres aux territoires ultramarins peuvent différer de celles qui existent dans l’Hexagone. Le terrorisme, n’est pas une menace majeure et le racisme n’est pas aussi présent qu’en métropole, sûrement en raison du métissage des populations ultramarines et de leur caractère multiconfessionnel. Cependant, le coût de la vie est bien plus élevé dans les Outre-Mer qu’en métropole. Par exemple, en mars 2016, le niveau général des prix à la consommation en Polynésie Française était de supérieur de 39 % à celui de la métropole. A la Réunion, l’écart global entre les prix métropolitains et les prix réunionnais est d’environ 7% selon un rapport de l’INSEE parut en 2015. De plus, les territoires ultramarins disposent d’infrastructures de transports limitées qui constituent un obstacle pour le déplacement des habitants les plus précaires au sein de ces territoires, mais également au-delà de ceux-ci puisque le caractère insulaire ou isolé de ces terres (semblerait) justifier les prix élevés des billets d’avions, d’autant plus que les compagnies aériennes effectuant les itinéraires Outre-Mer-Métropole sont peu nombreuses. Enfin, en raison du taux de chômage important et du coût de la vie dans ces territoires, le taux de pauvreté y est souvent élevé: environ 55% de la population de Tahiti vit sous le seuil de pauvreté. Cela concerne 38 % de la population réunionnaise alors qu’en France métropolitaine, ce taux avoisine 14% de la population. Ainsi, «limaginaire collectif» qui semble penser les Outre-Mer comme des paradis épargnés de toutes difficultés est une fiction qui s’est construite progressivement, probablement en raison de la distance qui sépare les Outre-Mer de la Métropole, mais aussi de l’exotisme à partir duquel on les conçoit. 

L’audace ultramarine, c’est donc tenter de rétablir une certaine dose de réalité sur les croyances populaires, mais, c’est aussi faire face au racisme ordinaire. 

 

Racisme ordinaire et renforcement de lidentité régionale

Port de Saint-Pierre, La Réunion, Marion Cécile Dieudonné, janvier 2020.

Rachel, Salomé et Emilie sont de type caucasien, elles ont pour certaines subit des clichés et un racisme ordinaire propre à leurs origines ultramarines, mais qui n’était pas relatif à leurs apparences physiques. Ce type de discrimination raciale, basé sur la carnation est à la fois à dénoncer et à prendre en compte de le processus d’intégration des ultramarins en métropole. N’ayant pas pu recueillir de témoignage de domiens concernés par cette forme de discrimination, je me suis permise de joindre mon témoignage à ceux d’Emilie, Rachel et Salomé. 

Je ne compte plus le nombre de fois où l’on m’a demandé mon origine « exacte » dans des situations qui ne le nécessitait pas : à la caisse d’un magasin, à l’Assemblée Nationale durant une simulation parlementaire, dans la rue… J’adore parler de mes origines métisses avec mes camarades et mes amis, mais lorsqu’un inconnu vous aborde dans la rue en vous demandant « d’où tu viens ? » ou que votre voisin de palier franco-Français vous « salue » d’un « Salam alaykoum », vous commencez vraiment à vous demander ce qui, en vous, rend impossible votre identification en tant que Française. J’ai l’impression qu’en France, il y a toujours une tension entre le fait d’être Français et des éléments culturels, ethniques ou religieux jugés comme appartenant à des cultures ou civilisations étrangères. Finalement, ma construction identitaire, comme celle de beaucoup d’ultramarins, a débutée lors de mon arrivée en métropole car j’ai été rapidement confrontée au fait que ma francité n’égalait pas ma créolité. 

« Mais t’es pas Française, tu viens de La Réunion. » 

Au cours d’un rassemblement étudiant, il y a quelques années, alors que je me présentais à des amis en omettant – volontairement – de préciser mes origines ultramarines, car j’étais agacée de devoir, à chaque rencontre démonter les clichés sur mon île, une de mes camarades m’a identifié, devant un groupe de plusieurs étudiants comme n’étant pas « Française » car je venais d’une région d’Outre-Mer. Cela a été un choc : j’ai alors pris conscience du fossé qui existait dans l’esprit de certains métropolitains entre « Français métropolitains » et « ultramarins ». C’est grâce à cette anecdote que je me suis intéressée à mon histoire, à celle de mes ancêtres et que j’ai cessé de négliger mon identité régionale. Aujourd’hui, je ne me présente plus comme « Française » mais comme réunionnaise. Je suis fière d’être Française, mais, je suis généralement d’abord perçue comme métisse et donc, venant d’ailleurs. J’ai appris au fur-et-à mesure à défendre ma francité face au racisme ordinaire qui consiste souvent à créer et à justifier une démarcation entre « Français métropolitains » et « Français ultramarins ». Or, nous sommes tous Français au même titre : nous sommes tous semblables mais différents. Je suis réunionnaise, métisse mais, je suis aussi Française qu’un métropolitain et je ne devrais pas avoir à le justifier sous prétexte que mon apparence physique ne soit pas de type caucasien, or c’est encore trop souvent le cas. La France est plurielle, les populations Françaises sont multi-ethniques et multiculturelles, mais, nous ne formons qu’un peuple : le peuple Français.

Ainsi, les clichés et le racisme ordinaire que nous rencontrons sur nos territoires créent une dichotomie entre l’identité régionale et nationale des étudiants ultramarins. L’affirmation de l’identité régionale chez les domiens a souvent lieu lors de leur processus d’intégration en métropole lequel implique la prise de conscience des différences de perceptions qu’il existe entre les Français métropolitains et les Français d’Outre-Mer. Les territoires ultramarins restent encore mal connus des métropolitains, ils sont peu visibles dans les médias et, quasiment absents des programmes scolaires. A l’IEP, nous n’avons jamais abordé ces terres pourtant stratégiques pour la France, il serait intéressant d’y remédier. 

Marion Cécile Dieudonné.

Bibliographie (le texte initial est enrichi par des notes de bas de pages explicatives, il est disponible sur demande !).

Ultramarins, Ultraterriens. 2019. Directed by C. Maxime. France Ô. 

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Fagnot, O. and Paillole, P., 2016. Les Prix Sont Plus Élevés De 7,1% À La Réunion – Insee Analyses Réunion – 14. [online] Insee.fr. Available at: <https://www.insee.fr/fr/statistiques/1908449> [Accessed 8 June 2020].