Primaire démocrate aux USA : Pas de printemps pour Bernie

Par Charlie Vairetty

Depuis le mois de Février dernier, le parti démocrate Américain organise sa primaire afin de choisir le candidat qui affrontera Donald Trump lors des élections présidentielles de 2020. Au début des hostilités, ils étaient onze à se battre pour emporter l’investiture. Parmi les candidats les plus remarqués on note notamment le millionnaire Michael Bloomberg, la virulente Elizabeth Warren, l’ancien vice-président d’Obama, Joe Biden ou encore l’éternel gauchiste du parti Bernie Sanders. Alors que la victoire de ce dernier semblait de plus en plus envisageable, le « Super-Tuesday » de la primaire démocrate a remis Joe Biden en pôle-position. Si son principal adversaire est connu pour son programme très ancré à gauche, Biden se place lui en réformateur plus modéré. Dans la perspective des élections présidentielles de 2020 et du combat annoncé face à Donald Trump, le parti démocrate doit choisir le candidat qui saura réunir une famille politique morcelée : Sanders, le héros de la jeunesse de gauche ou Biden le réformateur du centre, telle est l’alternative offerte aux électeurs démocrates. Portait des deux hommes forts du parti et analyse d’un revirement pragmatique de situation.

Joe Biden, le candidat démocrate en lice pour les présidentielles américaines

Sanders et Biden : des candidats diamétralement opposés

Bernie Sanders débutait pourtant parfaitement cette primaire. Après ses victoires dans le New Hampshire, le Colorado ou encore l’Utah, le candidat de 78 ans semblait avoir toutes les cartes en main pour s’imposer. Incarnant le renouveau par un programme fondamentalement progressiste, Bernie Sanders a su séduire par des idées tranchées et ambitieuses. C’est bien ce qui le distingue de Biden qui s’inscrit lui dans la ligne réformatrice classique du parti démocrate. Face à Donald Trump, Sanders était donc considéré comme un candidat atypique mais pouvant déjouer les pronostics en donnant un souffle nouveau aux démocrates que ceux-ci attendaient depuis la fin de l’ère Obama.

Face à lui s’élève Joe Biden qui entend incarner un progressisme réaliste. Réformateur convaincu et se revendiquant « au centre », il finit par s’assurer l’adhésion des ténors du parti, ce qui, à 77 ans, semblait pourtant bien mal engagé pour lui il y a encore quelques semaines. Initialement grand favori de l’opinion, il a pourtant longuement peiné à décoller dans les sondages. L’ancien vice-président de Barack Obama a notamment marqué le pas suite à l’entrée en lice de candidats démocrates modérés à l’image de Pete Buttieg. Pourtant, c’est bien lui qui est désormais l’indiscutable favoris de la primaire. Sa victoire lors du caucus de Caroline du Sud a relancé totalement sa campagne. Grâce à ce leadership retrouvé, Joe Biden a réalisé un coup double : D’une part, il a non seulement montré à tous qu’il pouvait créer la surprise mais, surtout, sa victoire a entraîné le retrait successif de Pete Buttigieg et Amy Klobuchar à son profit. Ces deux candidats démocrates eux aussi du « centre », ont en effet préféré la « raison » à « l’aventure ». Enfin, le retrait de la primaire du milliardaire Michael Bloomberg au profit de Biden a fini d’enfoncer le clou et propulsé ce dernier en tête de tous les sondages d’opinion.

Mais au-delà de cette dynamique des alliances, il semble intéressant de s’intéresser aux différences fondamentales entre les programmes des deux candidats. En effet, si la problématique actuelle paraît se résumer aux chances de l’un ou l’autre de battre Donald Trump aux présidentielles, le vrai débat, celui des idées, est pour le moment le grand sacrifié de la campagne. Pourtant, il y a matière à réfléchir. Ainsi, diamétralement opposés en matière de santé publique, Biden défend farouchement l’Obamacare tandis que Sanders propose une assurance maladie universelle et totalement gratuite. Dans le domaine de l’environnement, Bernie Sanders affiche un programme des plus ambitieux et propose un « Green New Deal » dont l’objectif principal serait de passer au 100 % d’énergies renouvelables pour 2030. Pour sa part, Biden se contente de s’engager en faveur d’une « réduction de l’émission des gaz à effet de serre ». Un copié-collé des propositions de Barack Obama voici maintenant une dizaine d’années. Enfin, Sanders se bat pour une politique de gratuité totale des enseignements universitaires et une hausse importante du salaire minimum alors que Biden se pose lui en faveur d’une politique sociale beaucoup plus nuancée.

La lecture de ces programmes traduit en fait l’opposition entre un candidat soucieux de restaurer les années présidentielles d’Obama et un adversaire beaucoup plus radical affirmant vouloir « mettre un coup de pied dans la fourmilière », mais dont le programme peine à convaincre les plus pragmatiques. C’est donc chez Biden que la majorité des démocrates retrouvent désormais de l’assurance et la possibilité de voir la gauche l’emporter à nouveau dans une élection majeure. Ainsi, à l’excès et la démesure de Trump, les démocrates ont finalement choisi de répondre par la stabilité et la continuité, non pas par conviction, mais par crainte de perdre d’avance le combat décisif.

Un candidat crédible pour affronter Trump : Le pragmatisme électoral s’impose face au débat des idées

La récente montée en puissance du candidat démocrate s’explique en outre par un contexte plus général, qui, de l’avis de certains observateurs, pourrait se révéler favorable à un candidat mesuré tel que Joe Biden. Après trois années à la tête de l’État américain, Donald Trump donne le sentiment d’avoir joué à une forme de « chamboule tout ». De sorte qu’aujourd’hui, la vie politique américaine est plus que jamais divisée entre une droite forte, sans concessions, et une gauche qui se cherche mais peine à trouver « the right men at the right place », c’est à dire le candidat qui saura faire perdre Trump.

D’où la question fondamentale : qui choisir pour le déloger de la Maison blanche ? Un homme modéré, centriste, dans la tradition des anciens présidents démocrates ou le candidat plus radical préconisant un réel « virage à gauche » ? Malgré une volonté certaine de renouveau – notamment parmi la jeunesse du pays – le pragmatisme semble l’emporter. Bien que Sanders se révèle, sinon tout à fait convaincant, néanmoins séduisant par ses idées, la possibilité de le voir défier Trump aux présidentielles a sonné comme une alarme pour la grande majorité des démocrates. C’est d’ailleurs cette crainte de voir Sanders gagner les primaires qui a poussé les candidats les plus modérés à se retirer de la course à l’investiture au profit de Biden. Même au sein des plus progressistes, le combat annoncé entre Sanders et Trump effraie. Le raisonnement est purement mathématique et peut se résumer ainsi : même si Sanders parvient à convaincre une majorité de démocrates, il sera bien en peine pour rallier à sa cause une majorité d’Américains. Le pays, connu pour son ancrage à droite n’est sans doute pas prêt à accepter qu’un ancien partisan du Cuba de Castro s’installe à sa tête.

Un nouveau rendez-vous raté pour l’aile gauche du parti démocrate :

C’est désormais pratiquement inéluctable, Bernie Sanders ne sera sans doute pas le candidat démocrate pour les présidentielles. Si la stratégie du choix d’un candidat plus modéré semble logique, c’est tout de même une nouvelle désillusion pour le camp progressiste. Le choix d’un programme fortement ancré à gauche n’a surpris personne mais c’est sans doute un des éléments qui a coûté très cher à Sanders. S’il sait bien que sa défaite est d’ores et déjà annoncée, il entend cependant peser de tout son poids dans l’élection présidentielle. Il est d’ailleurs vital que Sanders et Biden fassent un pas l’un vers l’autre sans quoi l’affrontement avec Trump pourrait s’avérer perdu d’avance pour le parti démocrate. C’est ce que soulignent logiquement la plupart des politologues américains. Pour eux, un rapprochement serait non seulement bénéfique en termes de calcul électoral mais aurait aussi l’avantage de redonner un peu d’ambition au programme réformateur de Biden. Ceci étant, un élément fondamental joue en la défaveur des démocrates. Si Sanders se veut progressiste et incarnant le renouveau, il est, tout comme Biden, un homme blanc, septuagénaire provenant d’une classe sociale aisée. Bien qu’il semble évident qu’on ne puisse pas s’arrêter à cet aspect purement « physionomiste » de l’analyse électorale, force est de constater que le renouvellement de la classe politique peine à trouver sa voie, même à gauche.

Ainsi, au terme d’un combat honorable sur le fond comme sur la forme, Sanders a indiscutablement manqué son pari tout comme en 2016. En choisissant Biden, les démocrates américains ont peut-être accompli un pas vers le Maison Blanche mais manquent, une fois encore un rendez-vous crucial : celui du renouvellement. Après la défaite face à Trump en 2016, les démocrates choisissent de répondre par un simple retour en arrière qui traduit au mieux un manque d’ambition et, au pire, une faiblesse politique maladive.