Trois perspectives sur les Césars. Trois plaidoyers féministes qui soulignent tour à tour l’immobilisme des hommes du monde du spectacle — sinon leur défiance, le courage immense à dénoncer devant un parterre hostile tantôt l’omerta qui règne ou l’illusion de la diversité, pour lesquels il reste encore beaucoup à faire. Trois lettres d’amour aux femmes fortes qui servent de modèle aux luttes féministes d’aujourd’hui et de demain. Le futur du cinéma sera féminin.


Par le Collectif Arc En CI.ELLES

Césars de la Honte, où sont les hommes ?


Aïssa Maïga, Adèle Haenel, Florence Foresti, Céline Sciamma, Lyna Khoudri. Plaidoyer engagé, subtile ironie, mentions implicites, chacune de ces femmes a su faire preuve de l’audace nécessaire à l’expression de leur lutte, de leur ras-le-bol, de leurs prétentions pour l’avenir, lors de leur prise de parole à l’occasion de la cérémonie des Césars. Qu’il s’agisse de dénoncer la pédophilie ou le manque de représentativité du milieu, c’était sur les femmes qu’il fallait compter. C’était sur celles sur qui les oppressions s’appliquent le plus sévèrement qu’il fallait compter pour ne pas se dérober devant la possibilité de « faire des vagues », provoquer du grabuge, la possibilité de recevoir des remontrances. Parce qu’elles ont décidé de ne plus se cantonner au silence morne que les puissants voulaient leur imposer.
Les allusions à de telles problématiques dans les discours masculins des Césars ? Absentes. Lacunaires. Ceux-là leur ont préféré la complaisance crasse. Divertir, rire, tomber dans le politiquement incorrect peut-être mais sans jamais mettre réellement en cause l’ordre établi. Nicolas Bedos indique en effet sa volonté de ne pas tomber dans « l’ironie bravache » puisqu’en tant que « mâle blanc, [sa] voix est totalement décrédibilisée ». Plus facile de s’accrocher à ses privilèges qu’à des luttes intestines pour plus de dignité de près de la moitié de la profession – et de la société. Les femmes assument encore une fois seules, le fardeau de leur oppression. Si les hommes n’aspirent qu’à l’invisibilité, qu’il en soit ainsi.


Foresti funambule


Depuis quelques jours, le cachet perçu par la maîtresse de cérémonie des Césars, Florence Foresti cristallise plus d’attention que ne l’ont fait sa performance et son départ après qu’ait été annoncé le prix du meilleur réalisateur. Il est par ailleurs intéressant de noter cette focalisation excessive sur le montant reversé à la comédienne pour son rôle d’hôte — les années passées lorsque des hommes ont officié en lieu et en place de l’humoriste, leur salaire n’avait pas été communiqué, encore moins discuté.
On pourrait, peut-être, reprocher à Florence Foresti l’entretien d’un mythe selon lequel un violeur dispose nécessairement d’un physique ingrat révélateur de son ignominie – elle a notamment comparé Polanski à un nain avant de s’horrifier du physique de Weinstein. Le violeur n’a ni visage ni caractéristiques qui le prédisposent à commettre les exactions qui sont les siennes. Mais il faut néanmoins reconnaître à cette dernière le bigre courage qu’il lui aura fallu pour s’essayer à un exercice périlleux : celui d’animer une soirée mondaine dans l’antre sacrée d’un cinéma hexagonal en pleine tourmente. Il est aussi intéressant d’imaginer un scénario alternatif : celui où celle-ci se serait vue remplacée par un homme, peut-être lui-même issu du milieu, qui aurait préféré un numéro d’équilibriste à celui qui consiste à mettre les pieds dans le plat. Les Césars actuels reflètent une industrie à bout de souffle : poussifs, désormais incapables de dissimuler ses escarres à coup d’artifices. Les enjeux étaient d’ores et déjà corrompus : il n’y avait pas grand-chose à sauver de cette cérémonie. Mais Florence Foresti a su se faire entendre et mettre le doigt sur l’omerta élevée au rang de règle du milieu et l’hypocrisie en résultant « Vous savez de qui je parle. Ne faites pas comme lui, ne faites pas les innocents ». L’audience affichait alors une mine déconfite. Ce ne sera pas la dernière fois de la soirée.
Sous couvert d’humour, la comédienne a nommé l’innommable, celui dont le monde porte le nom du bout des lèvres sans pourtant joindre la parole à la pensée. Les seules mentions de Polanski n’auront été qu’au travers de ces “Roro” ou “Popo” durant la soirée. Plus tard, l’humoriste réfléchit à une autre question : « Il y a 12 moments où il va y avoir un souci » faisant référence aux 12 nominations du réalisateur qui avaient déjà fait l’objet de nombreuses protestations occasionnant notamment la démission à la mi-février de la direction de l’académie des Césars. Il faut retenir de tout cela – ce que dit en partie la tribune de Virginie Despentes, que si cette dernière a pu s’émanciper des conventions officieuses imposées par un tel exercice, c’est parce qu’elle n’est pas une femme du cinéma, qu’elle ne risque pas de voir ses salles de spectacle se désemplir substantiellement. Mais elle a surtout et avant tout pris la parole en tant que femme, solidaire des violences subies par ses congénères, consciente de la condition qui la place, elle aussi bien que n’importe quelle autre femme et plus que la plupart des hommes, au statut de potentielle victime.

La grande famille de la diversité

En plein tumulte post-Cesars, après qu’Adèle Haenel et d’autres femmes aient décidé de se lever, de crier leur indignation, après que les manifestantes de la Salle Pleyel aient montré leur colère, malmenées par les policiers dépêchés sur place, après que la tribune de Virginie Despentes sobrement intitulée « Désormais on se lève et on se barre » ait provoqué un émoi tout particulier, il est resté une chose demeurée confidentielle. Le plaidoyer courageux et saisissant de vérité prononcé lors de la remise du césar du meilleur espoir féminin – celui de l’actrice Aïssa Maïga.
Devant une audience composée essentiellement de personnes Blanches – qui plus est, issues d’un milieu qui brille par son archaïsme, la comédienne s’est risquée à la dénonciation d’un fait d’arme pourtant bien connu du cinéma français : l’essentialisation et l’invisibilisation des personnes racisées, tout particulièrement des acteurs et actrices noires. Quand iels ne sont pas dépeints.e.s en « dealers, femmes de ménage, terroristes ou filles hyper sexualisées », iels brillent par leur absence. Le chiffre plus tard énoncé par Aïssa Maïga ne saurait être plus éloquent : sur près de 1600 personnes présentes à la cérémonie, elle ne dénombre que 12 Noir.e.s – un « chiffre magique ». En dépit du sacre des Misérables et de Papicha, le 7e art hexagonal peine encore à livrer des représentations suffisantes – et plus laborieusement encore, adéquates, des personnes non Blanches. Si des progrès substantiels sont à noter, ils demeurent tout relatifs en même temps que les tentatives de discussion autour de la diversité continuent de susciter des réactions perplexes sinon embarrassées. En témoignaient les expressions confuses, au mieux interloquées, au pire interdites, parmi le parterre de célébrités réunies à l’occasion, lors du discours de la comédienne.
Le racisme en France n’existe qu’en tant qu’objet lointain, étranger, nourri par un universalisme républicain en perte de vitesse – ce que la jeune femme souligne avec cynisme au retentissant « On est une famille on se dit tout, non ? ». Remettre en cause un tel dogme, c’est s’exposer au joug de la sanction, du blâme et de la mise au ban. Prendre la parole comme l’a fait Aïssa Maïga c’est risquer l’évanouissement d’opportunités futures, c’est repousser la récompense aussi facile que docile. C’est être vulnérable aux rafales critiques des médias conservateurs prompts à dégainer l’argument racialiste. D’autant plus en tant que femme Noire. Lucide sur la situation qui est la sienne, Aïssa Maïga invite à l’action – elle enjoint celleux devant elle, l’industrie dans son ensemble à « l’inclusion » : « vous, qui n’êtes pas forcément impactés par les questions liées à l’invisibilité ou aux stéréotypes et à la couleur de la peau ». La diversification des castings ne saurait être suffisante. La chaîne de fabrication cinématographique entière, de la production à la réalisation, du financement à la distribution, doit consentir à un retour sur elle-même avant de prétendre à une production véritablement protéiforme et capable de battre en brèche des imaginaires dominants et de fournir des récits qui s’en écartent. Cette dernière conclut « Quand vous êtes dans les instances de décision, dans les lieux où on décide où vont les financements, pensez inclusion. Vraiment, ça passera par vous aussi, parce que nous, on n’est pas assez nombreux et on n’a pas toutes les clés. ». Aïssa Maïga a raison : il ne faut pas laisser le cinéma français tranquille.