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À Sciences Po, M. Mélenchon donne le tempo

À Sciences Po, M. Mélenchon donne le tempo

En novembre dernier, le chef de la France insoumise a donné une conférence à Strasbourg avec des morceaux biens choisis. Par Léo Hoerter


M. Jean-Luc Mélenchon, député et figure de proue de la gauche radicale, est intervenu jeudi 28 novembre dernier au soir à Sciences Po Strasbourg. sur une invitation de l’association Sciences Po Forum. Malgré un bref retard qui a failli lui coûter des applaudissements à son arrivée, l’invité de Sciences Po Forum a joué sa réinterprétation de l’Internationale avec brio et à guichet fermé. Les morceaux étaient bien choisis, il ne manquait plus que l’hymne à la joie.
La conférence de Jean-Luc Mélenchon a porté sur sa « théorie de l’ère du peuple et de la révolution citoyenne ». Après avoir présenté les principales composantes du discours, la clef de voûte, le peuple, pourra être discutée plus en détail. Finalement, certains thèmes que l’orateur a omis recevront l’attention qu’ils méritent.


Symphonie du nouveau monde révolutionnaire


La théorie de l’ère du peuple et de la révolution citoyenne de M. Mélenchon se fonderait sur ses constations concernant deux faits moteurs de l’histoire : le « nombre » et le « fait social ». Sur une toile de fond malthusienne, le conférencier a dépeint l’explosion démographique que nous connaissons à l’échelle mondiale et qui exacerberait les défauts inhérents au capitalisme, à savoir l’exploitation exponentielle des ressources naturelle. La critique du capitalisme s’est poursuivie à travers la présentation du fait social, en particulier le phénomène de financiarisation du capitalisme. La déconnexion de l’économie financière de l’économie réelle aurait accentué les inégalités en terme de revenu et conduirait à une « sécession des riches ». Ce sont ces excès qui auraient conduit à une nouvelle ère géologique, sur laquelle M. Mélenchon a mis un point d’orgue : l’anthropocène, dans lequel l’Homme pourrait modifier le devenir de la Terre –et surtout détruire son propre devenir.
Puisque les humains ont un pouvoir aussi grand, le député Mélenchon a proposé ensuite une série de solutions ambitieuses en proportion. Ce programme repose sur un principe général qui, bien que seulement brièvement évoqué, s’est avéré d’une valeur fondamentale : l’harmonie. C’est notamment celle-ci qui recommanderait une « planification écologique » sur le long terme. C’est aussi au nom de cette harmonie qu’il faudrait ralentir le temps et gérer de meilleure façon l’espace, cet espace et ce temps étant à comprendre à la fois dans un sens physique et un sens social. Pour finir, M. Mélenchon a fait une revue de l’actualité des « révolutions citoyennes », en particulier au Chili et en Algérie. Il a illustré ses propos avec des anecdotes de ses voyages en Amérique latine, rappelant par là qu’il n’était pas seulement un théoricien, mais aussi un praticien des révolutions. Les trois questions que le conférencier a acceptées de son public, bienveillantes, ont été l’occasion de gagner l’adhésion des derniers réticents dans l’amphithéâtre. Le député a fait preuve de clairvoyance en admettant que les syndicats ne poursuivaient pas toujours des buts louables, même s’ils restaient une composante clef de la révolution citoyenne. Il a finalement prôné la non-violence et a assuré sa loyauté au système démocratique, déclarant : « moi, je ne crois qu’aux élections ».


Sonate pour sciences-pistes


Malgré toutes les bonnes intentions affichées et le succès remporté auprès de son auditoire, certains passages de la pièce méritent d’être examinés de plus près. En particulier, le concept de « peuple » sur lequel repose l’intégralité du discours n’a pas été clairement défini. Au début de la conférence, le peuple est présenté comme une entité universelle qui malheureusement se morcellerait de plus en plus, la dernière fragmentation en date étant celle des « États-nations ». Malgré la critique des « segmentations » du peuple, par la suite, le fondateur du parti politique La France insoumise encourage l’utilisation des drapeaux nationaux lors des insurrections populaires. Le peuple n’est alors plus vu comme une entité universelle, mais bien dans son sens posé par le nationalisme romantique comme ethnie fondant la légitimité de l’État -c’est bien autours de leur drapeau tricolore que les nations allemande et italienne se sont unies en État. Rappelons aussi que cette revendication de légitimité populaire n’est pas l’apanage de la gauche. En Allemagne de l’Est, le slogan « nous sommes le peuple » (« Wir sind das Volk ») est utilisé par des militants de droite populiste, en particulier le mouvement PEGIDA à Dresde. Avons-nous affaire à un ex-eurodéputé fin connaisseur du Maghreb et de l’Amérique du Sud, mais qui ignore ce qui se passe de l’autre côté du Rhin ? Finalement, le problème de la segmentation des populations n’est plus apparue du tout à la fin du discours, où au contraire c’est bien la mondialisation, c’est-à-dire l’homogénéisation des peuples, qui est attaquée : que l’intention soit ou non louable, le discours perd de sa cohérence. L’orateur a conclu par une critique du « régime globalitaire ». Encore un beau concept, simple et esthétique : M. Mélenchon sait enchanter les foules.
Pour captiver son auditoire, le maestro a savamment allié des grandes idées et des principes simples avec des perspectives pratiques, et quelques boutades (« Il n’y a pas de différend entre François Hollande et moi… Moi j’ai mes convictions… lui n’en a pas !»). Si les airs ont plu au public, ce n’est pas seulement dû au fait que le public lui était presque gagné d’avance (les rares récalcitrants s’étaient retrouvés dans un événement axé sur les entreprises, organisé par Sciences Po en parallèle). En réalité, les thèmes joués par M. Mélenchon ont été choisis sur mesure. Le député a su développer les sujets que les sciences-pistes intéressaient : le développement durable, la propriété collective et l’actualité dans des pays exotiques, pour ne citer que les principaux.. L’immolation par le feu d’un étudiant à Lyon en début de novembre a habilement été comparée au suicide du Tunisien Tarek Bouazizi en 2011, qui avait alors été considéré comme l’élément déclencheur du Printemps arabe. Cependant, d’autres thèmes n’ont pas été abordés et ont cruellement manqué au discours. Premier bémol, dans un établissement de sciences politiques en province, la question des régionalismes auraient mérité davantage qu’une critique de la Catalogne en passant. Nonobstant, on a cru comprendre que la VIème République dont le député des Bouches-du-Rhône s’est fait l’apôtre ne sera pas décentralisée.


Mise en sourdine de l’hymne à la joie


Surtout, après avoir rapidement exprimé sa déception concernant les dernières élections parlementaires européennes, le chef d’orchestre de la France insoumise s’est éloigné aussi vite que possible du thème de l’Europe. Ce sujet tient pourtant beaucoup à cœur aux Strasbourgeois. De plus, l’actualité en politique européenne ne manque pas : la plupart des présidences des institutions européennes sont renouvelées, avec depuis le 1er novembre Christine Lagarde à la Banque centrale européenne, et depuis le 1er décembre Ursula von der Leyen et Charles Michel respectivement à la Commission européenne et au Conseil de l’Union européenne. Par ailleurs, la question de la pérennité de l’OTAN a été remise à l’ordre du jour avec l’intervention de la Turquie en Syrie. Pourtant, dans tous ces domaines, l’ancien eurodéputé a préféré s’abstenir de commentaire. Après tout, cette conférence à Sciences Po Strasbourg n’avait pas pour objectif de prouver la combattivité de Jean-Luc Mélenchon : comme le joueur de flûte de Hamelin, M. Mélenchon a voulu charmer son public.