L’insoluble question catalane

Par Marie Christen 

Mardi 16 juillet 2019, 16h42. Le bleu du ciel recouvre lentement la traînée blanche laissée par l’avion entrain d’atterrir. La chaleur est étouffante, mais les visages radieux. Barcelone se dévoile à nous dans toute sa splendeur estivale. Ici, tout semble n’être que lumière, effluves de nourriture, agitation fourmillante ; le soleil de plomb s’efface sous l’ombre salvatrice des platanes, les ruelles étroites regorgent de bar à tapas et d’attrape-touristes, les vendeurs à lasauvette tentent désespérément d’écouler leurs chapeaux et bouteilles d’eau, la cathédrale semble briller sous l’éclat du jour, les embruns marins ravissentles narines des passants de la Barceloneta. La vie semble si paisible. Mais mes yeux butent sur un ruban jaune. A ses côtés, ces mots : « Llibertat presos polítics ». «Libérez les prisonniers politiques ». Alors, au milieu de cette joyeuse effervescence, je comprends que Barcelone n’est passeulement la capitale de la fête. Elle est avant tout la capitale de la Catalogne et, par ce statut, le cœur d’un drame politique loin de s’achever.


Un ciel azur, une myriade de rubans jaunes, trois mots :
la crise catalane résumée en une image.

Une indépendance manquée

 Il y a deux ans de cela, le 1eroctobre 2017, le gouvernement de Catalogne organisa un référendum d’autodétermination en dépit de son interdiction par le Tribunal constitutionnel espagnol. « Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une République ? », s’enquirent les autorités catalanes. Le « oui » l’emporta à 90 %, score cependant nuancé par la très faible participation électorale (seulement 42,4 % de votants). Le 27 octobre, le Parlement de Catalogne proclama l’indépendance. Alors se déclencha une massive répression de la part de l’Etat espagnol, en application de l’article155 de la Constitution : Mariano Rajoy, alors Premier ministre, mit la Catalogne sous tutelle, destitua le Parlement catalan et fit poursuivre les organisateurs du référendum. Une auto détermination avortée, une indépendance niée, un peuple opprimé : l’émoi fut immense en Catalogne. La tutelle exercée par le gouvernement espagnol dura jusqu’en juin 2018 ; à cette date, de nouvelles élections régionales furent organisées, donnant lieu à une victoire incontestable des partis sécessionnistes menés par Quim Torra. Ce n’est qu’au mois de février suivant que commença le procès des douze dirigeants indépendantistes accusés d’avoir tenté de « fracturer l’ordre constitutionnel » à travers leur référendum d’autodétermination. 

« La répression ne nous arrêtera pas » : octobre ou le renouveau de la cause catalane

Aujourd’hui, la sentence du procès des dirigeantscatalans est imminente. « Octobre arrive, et le bruit arrive », écrivait le quotidien argentin La Nación il y a quelques jours de cela. Et de fait, à l’approche du second anniversaire du référendum d’autodéterminationet de la probable condamnation des anciens dirigeants indépendantistes, le gouvernement espagnol craint une vague de protestations massives en Catalogne.Cette dernière a en réalité déjà commencé, déclenchée par un nouveau rebondissement dans le camp des indépendantistes : l’arrestation par la Guardia Civil, le 23 septembre dernier, de neuf personnes soupçonnées d’actes terroristes dans plusieurs localités catalanes. Ces derniers auraient tenté demettre au point des explosifs dans le but de couper les communications en Catalogne entre le 1er octobre et la date – encore inconnue – de la sentence du procès. Et ce n’est pas là leur premier agissement à l’encontre dugouvernement espagnol : ces neuf personnes sont membres des Comités dedéfense de la République, structures anarchisantes habituées à agir sans seconformer aux stratégies institutionnelles. Trois jours après leur arrestation,sept de ces suspects ont été accusés de terrorisme et incarcérés ; le juge du Tribunal national espagnol, Manuel García-Castellón, a dénoncé leur volonté d’instaurer la République catalane « de n’importe quelle façon, même violente ».

 Il s’agit là d’un ébranlement majeur pour les partisans de l’indépendance catalane. Leur cause est, par cette accusation, rabaissée à un déploiement deviolence, à une action terroriste ; cela fait voler en éclat le pacifisme que les indépendantistes se targuent d’avoir préservé depuis les débuts de leur mobilisation, vers 2011. Néanmoins, les Comités de défense de la République onttrouvé une parade à l’accusation de terrorisme qui les menace : selonleurs dires, le gouvernement espagnol n’est pas non plus exempt de reproches dans le cadre de l’incarcération des sept suspects. En effet, la Guardia Civila diffusé dans la plupart des médias espagnols une vidéo des fouilles mettanten évidence le matériel supposément utilisé pour fabriquer des explosifs. Or, d’après les indépendantistes les plus virulents, la vidéo aurait été tournée dans un entrepôt utilisé quelques jours auparavant pour stocker des pièces pyrotechniques destinées aux fêtes populaires de la ville de Sabadell, enconséquence de quoi les preuves seraient truquées. À la suite de cette accusation, les Comités de défense de la République ont appelé à une grande manifestation dans les rues de Sabadell le 28 septembre ; des milliers de personnes ont ainsi défilé, scandant le mot « Llibertat » et brandissant des pancartes ornées du slogan « La répression ne nous arrêtera pas ». 



Photo prise à Barcelone cet été. L’indépendance est partout : dans les bouches, dans les rues, aux fenêtres, tout rappelle la lutte du peuple catalan.

La résolution de la crise catalane ne semble donc pas à l’ordre du jour, alors que se profile un mois d’octobre inévitablement mouvementé. La politique espagnoleest entrée dans un cercle vicieux : l’incessante convocation de nouvelles élections législatives – quatre fois en quatre ans – rend impossible la résolution des problèmes de l’Etat et de la Catalogne, mais dans le même temps,ces problèmes sont précisément la cause de l’instabilité politique espagnole.Dans la tragédie catalane, il n’y a finalement pas de réel coupable ; il ya surtout d’innombrables victimes, tant du côté de l’Espagne que de la Catalogne. Le peuple espagnol et son gouvernement souffrent d’une crise mettant en danger la Constitution et la stabilité politique ; quant à la Catalogne, elle dénonce une répression perçue comme illégitime. La douce quiétude qui semble se dégager de cette si belle région catalane n’est doncqu’une chimère. Et tant que volera ce ruban jaune au vent barcelonais, la tourmente perdurera.