Le modèle économique allemand dans la tourmente

Par Antoine Billy

« Ce qui les rend riches, c’est en grande partie qu’ils vivent comme des pauvres, ne construisent rien, ne s’habillent pas, n’ont aucun meuble chez eux; il leur suffit d’avoir pain et viande en abondance, et un poêle pour échapper au froid » 
« Il en résulte de ce comportement qu’il ne sort pas d’argent de leur pays puisqu’ils se satisfont de ce qu’il produit, et dans leur pays entre constamment l’argent apporté par ceux qui veulent bien de leurs articles manufacturés, dont ils inondent pratiquement toute l’Italie » 
« En salaires et autres choses, ils dépensent peu, si bien que chaque commune se retrouve riche en argent public »  

Ces phrases font références à l’Allemagne. Mais vous seriez bien étonné d’apprendre qu’elles datent de 1508 et qu’elles émanent du célèbre Nicolas Machiavel. Et oui, les siècles ont passé mais l’austérité allemande est toujours là. Une vertu mais aussi un défaut…

La fin d’une décennie dorée

Aujourd’hui, nous assistons bien à la fin d’une décennie dorée pour l’Allemagne, décennie pendant laquelle, malgré le choc de la crise de 2008, la 4ème puissance économique continuait de manière presque indécente à arborer une santé économique sans faille. En effet, au deuxième trimestre 2019, le PIB de notre voisin d’outre Rhin s’est contractéde 0,1% (La France se console à +0,3%). Il faudrait une deuxième contractionpour que le pays soit officiellement en « Rezession » et étant donné le contexte, cela semble probable. C’est son point traditionnellement fort qui lui fait actuellement défaut, sa production industrielle a reculé de 1,8%. Plus alarmant, sur les douze derniers mois, les exportations allemandes ont chuté de 8% ! Bien que le taux de chomage semble bien impavide à seulement 3,1% en juin dernier, les effets sur l’emploi se font déjà lourdement ressentir. BASF annonce 3 000 suppressions de postes, Thyssenkrupp : 4 000,Bayer : 4 500 (qui pourrait d’ailleurs faire face à plusieurs milliards dedollars d’amendes aux US pour ses produits à base de glyphosate), et enfin, la Deutsch Bank, première banque du pays, en risque de faillite, va supprimer 18 000 emplois. Quant à la puissante industrie automobile allemande, elle est désormais victime de plein fouet de l’essoufflement des ventes en Chine et de ses manipulations illégales sur les émissions de CO2. La Chancelière Angela Merkel, tremble à l’image de l’économie allemande. Après 2,5% de croissance en 2017 et 1,5% en 2018, la commission européenne ne prévoit plus que 0,5% decroissance pour cette année (en décembre 2018, elle prévoyait encore 1,6% pour2019), loin derrière la France (1,3%) et surtout des Etats-Unis (2,3%). Comment expliquer une telle décélération ? 

Une économie victime du protectionnisme  

L’Allemagne est depuis longtemps une machine exportatrice (« export-driven economy ») qui lui a permis de largement profiter de la libéralisation des échanges à l’échelle du globe. Le pays est le 3ème exportateur mondial de marchandises, talonnant deprès les Etats-Unis qui ont pourtant un poids économique bien plus important. Il est d’ailleurs très impressionnant de remarquer que les exportations allemandes vers l’extérieur de l’UE, sont presque égales à celles de la France, le Royaume-Uni et l’Italie réunis !
Néanmoins, cela implique une dépendance excessive vis-à-vis du reste du monde. Ses exportations représentent 38% de son PIB ! (Contre seulement 12% pourles US) et son excédent de la balance des paiements représente 7,3% de son PIB (0,4% pour la Chine, -0,7% pour la France et -2,3% pour les US par exemple). En valeur, le pays a de loin le plus gros excédent de la planète : 250 milliards. Lorsque que la conjoncture est favorable, l’économie allemande vaparticulièrement bien et inversement lorsque que la conjoncture est défavorable.En 2009, l’économie du pays s’était effondrée de 5,7% alors que l’économiefrançaise avait contenu les dégâts à -2,9%. Aujourd’hui, l’Allemagne est la victime collatérale de plein fouet de la guerre commerciale« sino-américaine » initiée par le président Trump. Ce dernier n’a eu de cesse de critiquer la présence de luxueuses Mercedes ou BMW à Manhattan, ignorant que les constructeurs automobiles allemands produisent beaucoup aux Etats-Unis.Par exemple, l’usine BMW de Caroline du Sud produit plus de 1 400 SUV par jours, emploie directement 11 000 personnes et fait vivre 300 fournisseurs américains.

L’obsession du « Schwarze Null » 

En 2018, l’Allemagne a affiché un excédent budgétaire à 1,7% de son PIB (contre -2,6% pour la France), aux antipodes de l’Amérique de Donald Trump et la Chine de Xi Jimping qui utilisent massivement le stimulus budgétaire, avec respectivement des déficits à -4,3% et-4,8%. La dette publique allemande est à seulement 60,9% du PIB en 2018, contre64,5% en 2017 (98,6% pour la France, 183% pour la Grèce et 237% pour le Japon).Cette dette pourrait même décroitre à 45% d’ici 2024 !  Il est impressionnant de remarquer qu’avec son excédent budgétaire (58 milliards €), notre voisin aurait pu financer en presque totalité notre déficit public ! Le pays doit-il desserrer sa vis budgétaire pour relancer son économie ? Joachim Lang, le directeur généralde l’association fédérale de l’industrie (BDI) le préconise ! Le ministredes finances, Olaf Scholz a balayé net cette proposition qu’il trouve bien saugrenue « Nous pouvons accomplir la mission à laquelle nous nous consacrons sans dette supplémentaire ». Ainsi l’orthodoxie budgétaire allemande reste impassible et le dogme du « Schwarze Null » préservé. Cet entêtement pourrait bien etre dommageable car la locomotive allemande risque bien de dérailler. En outre, ne perdons pas de vu, qu’un « HardBrexit » va très certainement se produire (5ème clientcommercial du pays avec 6,3% de ses exportations). L’année 2019 serait alors l’« annushorribilis ».

Un pays vieillissant et rentier

De plus, l’Allemagne a un problème démographique de long terme pour le moins préoccupant. Selon le FMI, l’Allemagne pourrait perdre 8 à 15 millions d’habitants d’ici 2059. C’est-à-dire moins de travailleurs disponibles et moins de consommateurs. Sa croissance potentielle va évidemment s’affaisser à mesure que la populationvieillie. Ce vieillissement provoque aussi une hausse de l’épargne. En effet, un pré-retraité recherche à épargner le plus possible en vue de sa retraite, ce qui va évidemment déboucher sur une baisse de l’inflation. En quelque sorte une« japonisation » de l’économie allemande. Cet excès d’épargne fait déjà du pays le 2ème créancier de la planète avec 2 050 milliards € d’actifs nets placés à l’étranger (derrière le Japon et devant la Chine), ce qui représente 61% de son PIB. Evidemment, cela peut sembler gratifiant d’être dans la situation de créancier, cela permet de dégager des revenus, néanmoins cela signifie aussi, que l’Allemagne finance la croissance économique de ses débiteurs au détriment de sa propre croissance. Un problème qu’Alfred Sauvy avait montré du doigt de manière particulièrement acerbe,vis-à-vis de la France à la démographie stagnante de la Bel époque : « Et c’est ainsi que, n’ayant pas voulu élever d’enfants, les Français ont aidé les autres à élever les leurs » (la France avait alors des actifs nets à l’étranger représentant 123% de son PIB). A noter, que de surcroit, les pays dela zone euros ne profitent guère de l’excédent d’épargne allemand puisque celui-cise dirige à 74% vers les pays hors zone euros.s

La solution : l’investissement !

Pour résumer, l’Allemagne aurait toutintérêt à devenir moins dépendant du reste du monde et à investir dans son propre pays. L’investissement public allemand est bien en-dessous de la moyennede l’OCDE : 2,1% du PIB contre 3% en moyenne (la France est à 3,5%). Ce sous-investissement s’est particulièrement fait ressentir dans les infrastructures allemandes. Les autoroutes et les écoles allemandes sont parfois délabrées. Un comble étant donné les marges de manœuvres budgétaires considérables que possède le pays. Sans oublier, que celui-ci bénéficie du statut enviable de « safe haven » avec des taux d’emprunts négatifs historiquement bas. Autrement dit, les créanciers sont prêts à payer pourprêter de l’argent ! L’Allemagne emprunte sur 10 ans à -0,7% et sur 30 ansà -0,25% (seule la Suisse fait mieux). Aujourd’hui, la Chancelière semble ne pas voir le ralentissement de son économie pourtant bien réel. Au lieu d’attendre patiemment l’annonce d’une récession officielle, elle ferait mieux d’agir dès maintenant. Mieux vaut prévenir que guérir. D’autant plus, que comparé à la crise de 2009, l’Allemagne sera le seul pays européen à pouvoir agir budgétairement de manière significative pour atténuer les effets d’une éventuelle crise. Les autres pays européens étant beaucoup plus endettés.Certaines rumeurs laissent entendre que la Chancelière pourrait néanmoins infléchir sa position en lançant un plan de relance de 50 milliards €, plan qui ne nécessiterait pas ou peu de nouvel emprunt étant donné l’excédent budgétaire actuel du pays. En revanche, il ne sera pas aisé de convaincre la CDU et encore moins la CSU. En somme, pour reprendre l’expression de l’illustre penseur florentin, les Allemands doivent cesser de « vivre comme des pauvres » pour apprendre à vivre comme des riches.