Par le Collectif Copines

Dans le monde merveilleux – et ô combien ésotérique –  de la mode, le scandale semble poindre le bout de son nez à chaque recoin. Reproduction perpétuelle de normes dérisoires, dérapages passés sous silence… Le milieu de la haute couture, parloir autoproclamé du politiquement incorrect, a fait de la justification d’un excès par un autre une monnaie courante tant elle est devenue systématique.

19 février 2019. C’est l’hécatombe. Karl Lagerfeld est mort. Le plus illustre des chatons, Choupette, vient tout juste de perdre son maître. Les hommages pullulent sur Instagram : des modeuses averties aux créateurs les plus horripilants, tous s’accordent à saluer la contribution du « Kaiser ». Quelques protestations s’élèvent sur Twitter. Les mêmes, passées sous silence quelques heures plus tard, lors de la diffusion de reportages édulcorés au possible, s’attelant à retracer l’œuvre ainsi que le parcours du créateur. Ne pas taper sur les personnes récemment disparues. Voilà le mot d’ordre. Pourtant, Karl Lagerfeld était loin d’être un saint. En novembre 2017, interrogé sur la question de la politique migratoire Allemande sur le plateau de « Salut les Terriens ! » – digne grande sœur de TPMP, ce dernier déclarait : «On ne peut pas, même s’il y a des décennies entre, tuer des millions de juifs pour faire venir des millions de leurs pires ennemis après. ». La séquence plus tard reportée auprès du CSA n’est pas la seule digression commise par l’enfant terrible de la mode. Nourrir des amalgames sans fondement sur la communauté musulmane ainsi que celle des réfugiés de façon générale, s’ajoute à une longue liste d’autres déclarations toutes aussi ahurissantes les unes que les autres. Quelques mois après l’affaire Weinstein et la vague de libération de la parole qui l’a suivi, Karl Lagerfeld fustigeait le mouvement #Metoo à l’occasion d’une interview pour Numero : « J’en ai ras-le bol.[…] Ce qui me choque, c’est que toutes ces starlettes ont mis vingt ans à se rappeler les événements. Sans parler du fait qu’il n’y a aucun témoin à charge ». Faut-il souligner combien il est dangereux d’entretenir un tel scepticisme vis-à-vis des témoignages de victimes d’agressions sexuelles, pour qui prendre la parole est un acte d’une violence impérieuse ? Combien déjà par le passé ont vu leur parole décrédibilisée, moquée, marginalisée ? Si pour de telles actrices, une forte sphère d’influence, une image consensuelle, conforme à toutes les normes de respectabilité de la société Américaine, ne protègent pas des déchaînements de haine, alors qu’en est-il des autres femmes ?

Les femmes, Karl Lagerfeld en avait une image particulière : celle taillée par les canons archaïques et absurdes de la mode. Il affirmait en effet que « personne ne voulait voir de rondes sur les podiums ». La grossophobie inhérente au milieu est bien connue, et pourtant les choses peinent à évoluer. Natalia Taylor, mannequin et vidéaste, explique que dans le monde du mannequinat, chaque modèle est tenu.e de se rapprocher au maximum du « Modeling Golden Ratio » : l’équivalent d’une taille 34 et d’un tour de poitrine de 90 cm. Ce sont, d’après ses mots « les mensurations optimales correspondant au supposé corps parfait pour une mannequin ». Le constat établi par cette dernière est troublant : une simple visite des sites internet des principales agences de mannequinat montre que les pouliches aux œufs d’or des différentes filiales arborent toutes dans leur description les fameux chiffres dorés. Des standards inatteignables qui exposent des jeunes mannequins, parfois tout juste sorti.e.s de l’adolescence, à des travers dangereux pour leur santé aussi bien mentale que physique.

Cette grossophobie latente ne se cache pas seulement derrière les podiums ; elle se terre de façon bien plus pernicieuse encore, sur les cintres qui fournissent les allées des boutiques de vêtements. Il y a quelques années encore, la marque Abercrombie & Fitch, ainsi que sa petite sœur Hollister défrayaient la chronique. Les commerces issus de l’entreprise, ne proposaient pas – jusqu’il y a peu, des tailles allant au-delà du L ou du 40. Stratégie qui loin d’ignorer la réalité du marché – rappelons que 40% des femmes Françaises taillent du 44 ou plus – cherche sciemment à n’habiller qu’une frange de la population. Mike Jeffries, ex-PDG controversé du groupe reconnaissait, en 2006 qu’il ne voulait dans ses magasins « ni de gens gros, ni de gens laids » qui constitueraient une bien « mauvaise publicité » pour leurs véritables clients-cibles, qu’il aimait à appeler les « cool kids ». Mais les exactions commises par l’enseigne ne se limitent pas à de la grossophobie : leur système de recrutement a mis en lumière un racisme institutionnalisé après qu’une plainte ait été déposée en 2005 contre la marque, accusée de discriminations. Si Abercrombie aime à mettre sur le devant de ses campagnes publicitaires des personnes «belles et minces », elles sont avant tout blanches. Du « All-American look » au « All-WASP look », il n’y a qu’un pas. Nombre de jeunes Hispaniques, Noir.e.s ou Asiatiques se seraient ainsi vu refuser des postes au sein de la société du fait de leur origine ethnique. Et si d’aventure, des personnes racisées étaient engagées, elles se retrouvaient reléguées à des rôles de second plan, en salles de stocks ou en arrière-boutique. D’une part, se pose le problème évident de la représentation des racisé.e.s – même si de côté-là, des progrès notables ont été réalisés – mais surtout cet exemple montre comment un tel système favorise la précarisation et l’invisibilisation du travail des populations en minorité, pourtant essentielles à la société mais dénigrées et marginalisées.

De la même façon, les dirigeants de la marque de lingerie « Victoria’s Secret » ont décidé de nier le droit à l’existence des personnes transgenres, sans autre forme de procès. Chaque année, le « Victoria Secret Fashion Show » se déroule en grande pompe à la manière d’une procession : diffusion télévisée à une heure de grande écoute, artistes d’envergure internationale livrant leurs meilleurs pré-enregistrés et gratin du mannequinat sont réunis en vue de livrer un show à l’Américaine – pour le moins « dépouillé ». Si les communications de la marque se veulent être « empowering » pour les femmes – à comprendre comme procurant un sentiment de confiance et/ou de puissance à leurs client.e.s –  la maison mère semble en relative contradiction avec l’esprit véhiculé, en rejetant une partie de ces femmes. Après qu’on l’ait interrogé sur l’absence de mannequins transgenres lors des défilés de la marque en 2018 et leur potentielle inclusion, Ed Razek, directeur marketing de VS a tout simplement répondu: « Non, je ne pense pas que nous devrions. Et pourquoi pas? Parce que le défilé est un fantasme. C’est un événement spécial de 42 minutes. C’est le seul du genre au monde (…) » – on se gardera de mentionner les commentaires formulés à l’égard des mannequins de grande taille.

Outre l’avancement d’une conception binaire dépassée, basée sur un aspect purement biologique, de telles déclarations rendent l’inclusion – déjà difficile des transgenres, encore plus complexe. Devant répondre à des normes de genre absurdes, en vue d’être considéré.e.s comme « valides » par le reste de la population, les transgenres subissent des discriminations répétées au quotidien. Le véritable « empowerment » c’est celui de reconnaître à tou.te.s le droit d’être ce qu’iels sont et aspirent à être plutôt que de sanctionner ce qui devrait être.

La mode peut être critiquée à bien des égards, mais il est indubitable que des progrès – pour le mieux, restent à venir. Réjouissons-nous de la dernière collaboration entre Tommy Hilfiger et Zendaya, célébrant aussi bien les femmes Noires, voilées ou des modèles grandes tailles, que des femmes de plus de 40 ans telles que Grace Jones, dans un milieu où l’agéisme est de rigueur. Réjouissons-nous de la multiplication des couvertures de magazines portant sur des racisé.e.s ou des mannequins grande taille à l’image de Beyoncé et Rihanna dans Vogue l’an dernier ou encore de la couverture pour Sports Illustrated réalisée par Ashley Grahamen 2016. Enfin réjouissons nous des perspectives ouvertes par de telles réalisations : celle d’un renouveau de la mode, qui a encore de beaux jours devant elle.