Le 9 septembre, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, déclare sur France info vouloir mettre en place des filtres sur les sites de pornographie pour éviter que les enfants/adolescents y accèdent. Afin de revenir sur cette annonce et d’en examiner les effets, la rédaction a rencontré Israel Nissand, gynécologue obstétricien français aux hôpitaux universitaires de Strasbourg et président du Collège national des gynécologues. Petit récapitulatif de cette conférence de presse avec un spécialiste des politiques d’éducation sexuelle.

Pourquoi l’accès à la pornographie doit-il être régulé ? En quoi les contenus pornographiques posent ils problème pour les adolescents ?

D’abord, Israel Nissand nous explique que la pornographie est un instrument du patriarcat. La plupart du temps, elle relaie des contenus sexistes : la femme soumise, l’homme dominant. Intériorisée par des adolescents, elle peut faire naître des comportements sexistes voire normaliser le harcèlement. Triste réalité : il insiste sur le fait qu’elle est en mesure de fabriquer le harceleur de demain. Le consentement y est, en effet, très souvent passé sous silence. A l’inverse, elle instituerait même une éducation au non consentement. La majorité des contenus pornographiques crée des normes implicites : il appartient à l’homme d’exposer sa « masculinité » et à la femme de s’y soumettre, voire d’en subir l’humiliation. Il prend d’ailleurs un exemple des plus frappants, afin d’illustrer cette idée : la résurgence dans les années 80 d’une pratique disparue jusqu’alors, l’éjaculation faciale. Selon lui, exposer des jeunes adolescents à ce type de pratiques, norme totalement leur rapport à la sexualité.

Ensuite, cela entraînerait un problème de santé publique, jugé croissant depuis quelques années. On ne regarderait pas de la pornographie, mais on la consommerait. Comme de la drogue, la pornographie peut devenir une réelle addiction. Suite à ces échanges avec des adolescents, il a constaté que nombre d’entre eux passent 3 h par jour devant des contenus pornographiques. Et ce n’est pas tout, cette addiction donne naissance à de nombreux complexes: un garçon qui pense que la taille de son sexe doit faire 20 cm est un phénomène courant. Sachant que 80 % des jeunes de 14 ans ont déjà visionné un film X, il insiste sur le fait malheureux que c’est la pornographie qui se charge de l’éducation sexuelle des enfants. Elle créerait des individus complexés par leurs corps avec des fantasmes irréalistes et sexistes. A aucun moment, il n’est question d’interdire ces contenus qui restent visibles par des adultes, il faut seulement les tenir éloignés des consciences des enfants et adolescents. La pornographie ne doit surtout pas devenir la première source informationnelle et normative de la sexualité. En ce sens, les pouvoirs politiques se doivent d’agir. Le docteur Nissand soutient d’ailleurs le président Macron qui affirme être préoccupé par cette problématique.

En quoi les filtres ne sont pas une arme efficace contre ce problème de santé publique ?

Des filtres, il y en a déjà. (« Avez-vous plus de 18 ans ? ».) Pour Israel Nissand, ils sont totalement inefficaces. Les adolescents assurent tous avoir plus de 18 ans et le problème est réglé, c’est un obstacle simulatif. Ils ne dissuadent en réalité personne. Ce qu’il souligne également à plusieurs reprises, c’est que la loi devrait sanctionner les fournisseurs d’accès de contenus pornographiques. En effet, en 2000, une loi sur les œuvres pornographiques est votée, elle dispose qu’ « à l’exception des livres, les publications de toute nature, présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère pornographique, doivent être revêtues de la mention « Mise à disposition des mineurs interdite » ». Et pourtant, sur le net, les adolescents ont accès à toute sorte de contenus pornographiques sans aucune limitation. Les fournisseurs d’accès semblent intouchables. Parmi eux : Orange, dont l’Etat français, possèdent 25 % des parts. Ces faits sont-ils imputables à un manque de volonté politique ? A la monopolisation du marché par des gros fournisseurs ? Au lobbying ? Un peu de tout ça sûrement. Nos voisins britanniques sont bien plus avancés en la matière. Ils envisagent de mettre en place un système radical. L’accès à la pornographie y serait permis suite à la transmission de codes spéciaux ou des numéros de carte d’identité.

Qu’en est-il de l’éducation sexuelle des adolescents ?

Finalement, ce débat autour de la pornographie recoupe un problème bien plus large, celui de l’éducation sexuelle des enfants. Si, en 2001, une loi rend l’éducation sexuelle de l’école primaire au lycée, obligatoire à raison de 3 séances par an, 25 % des écoles n’en ont mis en place aucune. La majorité de ces cours est par ailleurs assurée par des associations, sauf si le chef d’établissement décide de les prohiber. Ce qui dans les écoles privées confessionnelles arrive très régulièrement. Les associations de parents d’élèves restent souvent très réfractaires et ont clairement peur de ces cours. En France, la sexualité est toujours un sujet tabou, l’évoquer pour certains parents est de l’ordre de l’impossible. Et c’est justement là, que la pornographie devient dangereuse.

Avec la loi Schiappa, on sanctionne enfin les harceleurs de rue, c’est bien. Mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg : il advient d’éveiller les consciences, de ne plus relayer de contenus sexistes afin d’éradiquer les discriminations et le harcèlement qui entachent notre société. A tous ceux qui avancent que c’est impossible, l’éducation reste la clé.