Nous avons rencontré M. Sylvain Courage, rédacteur en chef à « l’Obs », lors de la conférence de Régis Debray aux Bibliothèques Idéales ce samedi 8 septembre. Il a accepté de répondre à nos questions dans les coulisses de cette rencontre qu’il animait.

Bonjour M. Courage. Vous avez animé la rencontre avec Régis Debray cet après-midi. Est-ce que cet exercice vous est coutumier ?

Sylvain Courage : Les journaux essaient de développer des programmes de contact, de débat direct. C’est donc une partie de notre travail, oui. Aujourd’hui, nous sommes seulement partenaires, mais tous les grands journaux montent des évènements de ce genre. Régis Debray l’a dit plus tôt : les lecteurs et auditeurs ont envie de rencontrer les personnalités dont ils ont pu lire les livres ou articles. Cette manière d’interagir avec une salle se développe. Et pour nous journalistes, c’est un peu particulier. La présence d’un public diffère d’une interview classique. En fait, il faut essayer de garder une forme de spontanéité : le public n’a pas envie de voir un cours magistral, ou une conférence.  

Comment préparez-vous ce type d’échange ?

On essaye évidemment de se renseigner sur la vie de l’auteur. En l’occurrence, Régis Debray, qui a écrit plus de soixante-dix livres, tenait tout particulièrement à parler de L’Angle mort, alors qu’il a publié deux autres livres cette année. Il faut donc s’adapter : je n’ai pas de questionnaire prédéfini et j’aurais bien été en peine de le faire ! A peine dix minutes avant la conférence, il m’a indiqué qu’il ne voulait parler que de ce livre, et qu’il en avait marre de s’étendre sur le précédent. Ma ligne de conduite est donc de me comporter comme le journaliste que je suis : j’agis comme si nous étions seuls dans ces fauteuils avant de rencontrer le public. Il faut installer une forme de complicité entre lui et moi, entre lui et la salle, et qu’à la fin, ça « prenne ». Tout à l’heure, cela aurait pu durer des heures ! C’est ce moment vivant qu’il a théorisé sur scène : nous sommes dans une période de communication globale, et en même temps, cette période fait ressurgir un besoin de se rassembler, de se toucher, de communiquer de manière directe.

Le principe est donc le suivant : quand on a affaire à une table ronde avec plusieurs intervenants, il faut bien réfléchir aux points de convergence et d’opposition entre les uns et les autres. Dans la préparation, il s’agit de bien situer leurs points de vue pour identifier ceux qui entrent en contradiction, et théâtraliser les oppositions tout en faisant avancer le sujet.

Cependant, la rencontre aujourd’hui se faisait avec une seule personnalité, avec sa pensée, son langage, sa façon de voir le monde. C’est cela que les gens sont venus entendre, il n’est donc pas question d’intervenir trop : ce sont juste des questions, des relances, pour rebondir sur les choses et développer toutes les potentialités du sujet du jour. Il s’agit somme toute d’un accompagnement.

Les gens peuvent ainsi voir comment agit cette personne en vrai, dans sa vérité, dans sa véracité, observer son comportement, sa façon de bouger, de parler, d’interagir. Aujourd’hui je pense que ça a fonctionné. C’était bien M. Debray que nous avions là avec son pessimisme, ses fulgurances, son humour, son extraordinaire culture, sa façon de relier les choses. C’est peu de préparation – il faut lire les livres, bien évidemment – mais c’est surtout se mettre à la disponibilité de la personne pour que les choses se passent dans le présent et de manière spontanée.

Ce serait très différent si on devait agir dans un média télévisuel où il faut faire un repérage, voir quels sont les thèmes, et où tout est très cadré à l’avance.

Votre rôle est donc de faire passer l’intervenant du ON au OFF ?

En effet, il faut que le public ait l’impression d’entendre les personnalités au naturel. Les gens veulent savoir ce qui se dit dans les coulisses, dans les conversations. Si c’était un politique, il faudrait qu’il sorte un peu de son rôle. J’ai déjà fait des rencontres similaires avec des politiques connus, et ils n’ont pas exactement le même comportement que celui qu’ils auraient dans une émission télévisée – s’ils sont bons et s’ils ne répètent pas leurs éléments de langage bien sûr. Le public à la sortie doit réussir à se faire une idée de l’intervenant, que ce soit une surprise positive ou une déception.

Est-ce possible de faire du OFF dans une situation qui reste très artificielle ?

Certes, le jeu social est omniprésent. Mais les réactions, le langage verbal et non-verbal disent des choses et c’est à cette vérité là que les gens se raccrochent : l’intellectuel sort un peu de sa coquille et leur parle comme à un ami ou à un proche, un peu à l’emporte-pièce. Ces petits moments-là, qui sont inégaux, inconstants et hasardeux, sont importants.

Avez-vous déjà animé une rencontre qui s’est mal déroulée ?

 Il est possible que la conversation ne « prenne » pas, c’est vrai. Mais personnellement, j’ai l’impression que même quand la rencontre est décevante, il y a toujours une forme de vérité. On peut toujours constater un désaccord, ou rebondir sur quelque chose d’obscur. Je ne pense pas qu’une rencontre puisse vraiment être ratée, sauf si le plateau est de mauvaise qualité. Et si nous avons affaire à des gens qui ont vraiment quelque chose à exprimer, cela finit par passer. Ce sont des moments de communication : les rencontres ne sont plus de la « com », mais bien de la communication.

Vous parlez de plateau de mauvaise qualité. Nous avons observé les gens dans la salle, et il y a très peu de jeunes. Est-ce que vous, en tant que journaliste, vous avez des idées, des manières d’intéresser les jeunes à ce genre d’actualité, des idées de format novateurs qui puisse reconnecter les jeunes avec les médias et l’actualité ?

 On peut mettre en cause la forme de l’auditorium. Et la rencontre se déroulait en présence d’un intellectuel de 77 ans qui est principalement connus des générations des années soixante. C’est un gueriero qui a combattu avec Che Guevara, qui a été retenu en Bolivie : il est un héros pour ceux qui ont eu 20 ans dans les années soixante et soixante-dix. Quand il est devenu un personnage plus institutionnel, c’était en tant que conseiller auprès de François Mitterrand. Toutes ces raisons expliquent l’absence des jeunes aujourd’hui.

Pour avoir une relation entre jeunes et médias, il faut aller à leur contact, les rencontrer là où ils sont, à l’université par exemple. Il faut aborder les choses différemment ainsi que des sujets qui les intéressent, comme la défiance à l’égard des médias, ou à l’égard des autorités en général. Il faut se mettre à leur portée, dans des échanges directs, des ateliers ou des travaux participatifs, dans des circonstances encore plus naturelles. L’idée est de créer un protocole d’échange dont les règles soient acceptées. Pour les Bibliothèques idéales, les règles ne sont pas acceptées par les jeunes. En revanche, les gens plus âgés ont l’habitude de ces conditions : ils peuvent rester assis à écouter, alors que ce n’est pas le cas de leurs petits-enfants. Peut-être que Régis Debray pourrait faire une vidéo en ligne comme celle de Jean Rochefort, qui récitait des fables de La Fontaine en argot ? L’exemple est caricatural, mais la morale était bien présente à la fin.