« Offrir au public la possibilité de vivre l’art différemment, en se situant au cœur de l’oeuvre » : l’objectif de de l’Atelier des Lumière, centre d’art numérique, apparait clair. Défi que s’est lancé la firme Culturespaces, ce musée propose un voyage immersif, non pas sur mais bien « dans les œuvres ». Avec Klimt, puis prochainement Chagall ou Dali, l’ambition de Culturespaces, et notamment de Bruno Monnier, son président, est de concevoir des « expositions immersives monumentales ». Investissant l’ancienne fonderie de Paris dans le 11ème arrondissement, Culturespace a créé un espace à 360° qui se targue d’être « la plus grande installation multimédia du monde ». Le principe est simple : la dématérialisation des œuvres d’art et leur projection sur d’immenses surfaces en très haute résolution. Inaugurée début avril, la première exposition sur le célèbre peintre viennois Gustav Klimt a accueilli plus de 150 000 visiteurs en moins d’un mois. Alors que les parisiens se pressent dans ce qui est en train de devenir un lieu culturel phare de la capitale, la presse alimente le phénomène et salue unanimement le caractère novateur de l’exposition.

La technique au service de la création

Exit les audioguides et encarts explicatifs des musées traditionnels. Après s’être acquitté d’un droit d’entrée de 11 euros, le visiteur entre dans une unique salle de 1500m2, plongée dans le noir. Où faut-il aller? Y-a-t-il d’autres pièces ? Un circuit peut-être ? Non, rien de tout ça. La majorité des visiteurs s’assoit pour profiter du spectacle. Trois expositions se succèdent. D’abord, sur l’artiste Hundertwasser, peintre symboliste et architecte viennois : la réalisation de l’exposition rend les œuvres picturales du peintre mouvantes. Les spirales colorées de ses œuvres s’entremêlent à ses conceptions architecturales extravagantes sur un fond de musique classique. Le résultat est onirique,  une explosion de couleur, et le spectateur infantilisé ne sait plus où donner de la tête, ni où poser les yeux. La seconde exposition rompt brutalement cet enchantement : c’est le collectif Ouchhh qui est mis à l’honneur. Cette fois, la projection futuriste se fonde sur un algorithme et développe une réflexion sur l’Intelligence Artificielle. Des formes géométriques et un jeu de lumière agressif projette le visiteur dans un espace infini, presque effrayant. S’ensuit le programme long, clou de l’exposition, consacrant les deux figures artistiques majeures de la Sécession viennoise, Gustave Klimt et Egon Schiele. Le Baiser, Eternels Eclairs et la majorité de leurs travaux traversent la salle accompagnés des compositions de Wagner, Strauss et Beethoven. A l’inverse de la première exposition, les compositions ne sont pas découpées. La complétude de la projection est sans appel : le visiteur est complètement immergé dans l’univers coloré et décoratif de Klimt.

Une nouvelle manière d’apprécier l’art

Le génie de l’Atelier des Lumières est là : une œuvre en cache une autre. Si Klimt est bien l’objet de l’exposition, c’est ce qui est créé à partir de l’œuvre de Klimt, presque plus que l’œuvre elle-même, qui marque l’esprit du visiteur. La vocation de l’Atelier est bien de « plonger les spectateurs au cœur de l’œuvre », grâce à un travail de réalisation inventif et minutieux. Cette réalisation, qui est-elle même création, ne sollicite pas les savoirs scolaires que les visiteurs ont accumulés sur la peinture viennoise, mais fait appel à leurs émotions. Il ne s’agit pas de ressortir du musée en connaissant la biographie de Klimt par cœur, mais bien d’avoir une idée sensitive de l’univers qu’il a construit et des émotions qu’il peut susciter. Le Baiser, un des tableaux les plus renommés de l’artiste, ne sera donc pas apprécié de la même manière au Palais du Belvédère de Vienne -où il est exposé – et à l’Atelier des Lumières. Et c’est rendu possible par la dématérialisation des œuvres et le perfectionnement des techniques de projection et sonorisation..

Une fréquentation accrue

Les possibilités deviennent dès lors infinies. Tout peut être fait et n’ importe où : associer des œuvres, les décomposer, les reconstruire, en créer des nouvelles. De nombreux musées en prennent d’ailleurs conscience. C’est ainsi que fleurissent des structures 100% numériques à Paris et à Tokyo, et des expositions numériques un peu partout dans le monde. Et c’est un succès : la fréquentation des musées numériques dépassent toutes les espérances. Quant aux expositions, à l’image de la présentation numérique sur Van Gogh à la Villette, les visiteurs sont très nombreux, bien plus que lors des expositions traditionnelles. Cet engouement s’explique notamment par l’enthousiasme des jeunes, plus attirés par le ludisme du numérique.

Deux démarches complémentaires

Bien que ces espaces émergent dans des endroits dits  » branchés « , on peut espérer que leur multiplication touche les non-initiés -les personnes peu habitués à se rendre dans des musées- et fasse naître un intérêt. Intérêt qui se transcrira par la visite d’autres musées plus traditionnels. Effectivement, les deux approches sont complémentaires. Les centres d’art numérique poussent à la curiosité en suscitant des émotions ; les musées présentant les œuvres ont une vocation exhaustive, ils informent sur la méthode, la démarche et le message de l’artiste.