La non-mixité est un sujet sensible, la preuve en est l’avalanche d’articles et de prises de positions politiques à chaque fois qu’un groupe y a recours. L’occupation du Centre Tolbiac (Université Panthéon-Sorbonne) par de nombreux étudiants depuis le 26 mars a été l’occasion de réunions non-mixtes mais aussi de la mise en place d’espaces non-mixtes dans les locaux, pour dormir par exemple. Encore une fois, le débat a repris de plus belle.

 

 

Qu’est-ce que la non-mixité ?

Dans le cadre du militantisme, on peut définir la non-mixité comme le choix d’organiser des événements réservés à un ou plusieurs groupes sociaux considérés comme discriminés voire opprimés, en excluant un ou certains groupes sociaux jugés dominants ou oppresseurs.

Ce phénomène n’est pas récent. En effet, au sein du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis dans les années 1960 ont fleuri des rassemblements non-mixtes, excluant les personnes blanches. Le Mouvement de Libération des femmes, dans les années 1970, va lui aussi promouvoir des assemblées générales et autres réunions non-mixtes. Cette fois, ce sont les hommes qui sont exclus, afin de libérer la parole des femmes. D’autres groupes vont, dans leur sillage, instaurer des instances de paroles réservées aux personnes gays, aux transsexuels, aux femmes noires, plus largement aux personnes racisées (c’est-à-dire non-blanches), etc.

L’intérêt de ce genre de pratiques est effectivement, pour ses défenseurs, de favoriser la parole des minorités ou, dans le cas des femmes, de groupes systématiquement oppressés. Les avocats des réunions non-mixtes mettent en avant le fait que dans les réunions mixtes ce sont toujours les mêmes individus qui prennent la parole et imposent leur vision des choses. Cela ne permet donc pas d’aborder tous les sujets et tous les problèmes.

Par ailleurs, il est bon de rappeler que la non-mixité insidieuse est un réel problème, tandis que la non-mixité revendiquée ne l’est pas. Il est assez frappant de voir certains détracteurs de la non-mixité militante aller s’asseoir tranquillement à des réunions de travail où ne siègent que des hommes blancs. La non-mixité revendiquée, en se revendiquant comme telle, sous-entend que c’est une réunion particulière. Cela s’oppose à nombre d’instances non-mixtes qui ne se déclarent pas comme telles et qui prennent des décisions au nom de tous (au nom du peuple américain, au nom de telle entreprise, etc.).

 

U.S. President Donald Trump signs H.J. Resolution 41, providing for congressional disapproval of a rule submitted by the Securities and Exchange Commission relating to « Disclosure of Payments by Resource Extraction Issuers. » At the Oval Office of the White House in Washington, U.S., February 14, 2017. REUTERS/Carlos Barria – RTSYNZD

 

 

 

Les femmes et la parole publique

 

Le cas des femmes est des plus intéressants. En France, il y a légèrement plus de femmes que d’hommes dans la population. Les femmes sont également plus diplômées que les hommes. Sans affirmer que les femmes sont plus intelligentes que les hommes, on peut tout de même dire que les femmes ne se désintéressent pas des questions politiques. Elles représentent d’ailleurs près de 60% des étudiants dans les filières touchant au droit, aux sciences politiques, et à l’économie et l’administration.

A Sciences Po, dans nos murs, les étudiantes sont plus nombreuses que les étudiants, et de loin. Elles sont présentes dans les mêmes proportions dans le Top 10 de promo et ce, chaque année. Pourtant, et on a pu le remarquer à de nombreuses reprises, notamment lors de la Semaine Européenne, elles ont une tendance à prendre beaucoup moins la parole que leurs homologues masculins.

On remarque le même phénomène à l’Assemblée nationale. C’était notamment le cas au début de la législature. Brut signalait que sur les premiers jours de la présidence de François De Rugy, les femmes avait bénéficié d’un temps de parole égal à 3.58% alors qu’elles représentent 39% des députés. Encore une fois, on ne peut reprocher à ces femmes de ne pas s’intéresser aux débats publics. Pourtant il a fallu un travail d’incitation, de la part de la majorité notamment, pour qu’elles prennent davantage la parole. Aujourd’hui, lorsque l’on consulte le site de l’Assemblée nationale, on voit qu’il y a eu une vraie évolution et que la parole semble beaucoup plus équitablement répartie entre les deux sexes.

Ce retrait de la parole des femmes pose problème au-delà du non-respect de l’égalité mathématique. Il occulte une vision différente. Il occulte ou donne une vision incomplète des problèmes qui sont plus intimement liées aux femmes que ce soient les questions de violences sexuelles et sexistes, les discriminations à l’encontre des personnes de sexe féminin ou encore les questions en relation avec les organes génitaux féminins. Je parle ici de la grossesse ou encore des règles. En effet, la pression sociale incite souvent à reléguer ces problématiques dans le champ du privé. Rappelons que beaucoup d’hommes considèrent que ce sont des choses « sales » : c’est particulièrement le cas des menstruations. Pourtant, il y a beaucoup de sujets éminemment politiques autour de ces événements naturels que ce soient le congé maternité, le remboursement des protections hygiéniques, le congé menstruel, la prise en charge de l’endométriose, etc. La censure de la parole féminine conduit à évoquer bien peu ces sujets.

 

 

Agir

 

Cela n’est pas simplement de la timidité, ou de la contingence puisque cela se reproduit dans chaque instance de débat mixte. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les hommes n’hésitent souvent pas à prendre la parole lors de réunions sur des problématiques féministes. Caroline De Haas note ainsi dans l’un de ces billets de blog que lors de plusieurs réunions féministes avec un petit nombre d’hommes ils avaient largement plus pris la parole que les femmes. C’est donc un phénomène de société indéniable, même dans les instances où les femmes sont majoritaires et quand les sujets débattus les concernent plus particulièrement.

 

 

Cela nécessite une prise de conscience et ensuite la mise en œuvre d’incitations à un partage de la parole plus équilibré. Les réunions non-mixtes permettent cela. Elles mettent en exergue la différence qui existe. La preuve en est le nombre d’articles et de débats sur les chaines de télévision et de radio lorsqu’une nouvelle instance de discussion non-mixte est mise en place. En effet, même si certains s’élèvent contre la non-mixité, rares sont ceux qui nient le constat de départ, celui de l’inégalité sociale entre les genres. Celle-ci est donc rappelée et ses implications souvent détaillées.

D’autre part, les réunions non-mixtes poussent les femmes à s’exprimer en public. En effet, d’une part elles oseront d’avantage s’exprimer sur des sujets plus personnels et plus tabous. D’autre part, elles se rodent au débat public, apprennent à poser leur voix, à garder leur calme, à s’exprimer face à une assemblée tout simplement. Pour certains, c’est un exercice aisé. Pour d’autres, notamment pour les personnes souvent ciblées par des moqueries et discriminations, il faut de l’entrainement. Pour ceux qui douteraient du fait que les femmes soient discriminées ou davantage moquées que les hommes, le visionnage des nombreuses vidéos sur le sexisme au sein de l’Assemblée nationale – pourtant siège de l’élite démocratique de la nation – est conseillé.

 

 

De la non-mixité épisodique

 

Evidemment, la non-mixité ne doit pas remplacer les instances de débat mixtes. Elle doit demeurer concomitante à ces instances. Les réunions non-mixtes ne doivent pas perdre de vue leur objectif qui est avant tout l’amélioration des débats mixtes où personne n’est mis à l’écart. Comme le soulignent de nombreux partisans de cet instrument militant, il n’y a pas de volonté de le pérenniser. Ils souhaitent au contraire ne plus y avoir recours dans un futur proche puisque cela signifierait que les discriminations se seraient suffisamment effacées. En attendant, il serait bon de populariser cet instrument afin, justement d’atteindre ce futur proche sans discriminations.