A l’heure de la montée en puissance des mouvements féministes, l’écriture inclusive est au centre des débats. Entre les partisans du « ça ne sert à rien » et les hésitants, nous réfléchissons à cette question aujourd’hui. Est-ce vraiment utile de débattre sur une énième réforme de l’orthographe ou de grammaire ?

 

 

En effet, on peut se poser la question car bien d’autres combats sont à mener en France et ailleurs. A première vue, on peut se dire que la question de l’écriture inclusive est un débat un peu superflu voire absurde lorsque l’on voit l’incommensurable vague d’inégalités et de discriminations entre les sexes partout sur l’ensemble du globe. On peut convenir qu’avant de s’intéresser à l’inclusivité de l’écriture française, il vaudrait mieux s’attaquer à des questions plus triviales…

  • Cette année, la Pologne a adopté une nouvelle loi anti-avortement, remettant ainsi en cause le droit des femmes à disposer de leur corps ;
  • L’American Journal of Public Health estime que 1 150 femmes sont violées chaque jour en République Démocratique du Congo ;
  • En 2010, l’Institut national de médecine légale a signalé 45 000 cas de violence domestique à l’égard des femmes en Colombie ;
  • L’Irlande, également membre de l’Union Européenne, interdit toujours l’IVG – sauf en cas de menace de vie pour la mère – Cette disposition étant inscrite dans la Constitution irlandaise : peut-être le referendum de mai changera-t-il la donne ?

En France :

  • On estime que près de 9 personnes sont violées par heure, soit 206 viols par jour ;
  • Selon le défenseur des droits, le harcèlement sexuel au travail touche aujourd’hui une femme sur 5 ;
  • 100% des femmes avouent s’être fait harcelée au moins une fois au court de leur vie dans les transports en commun ;
  • Les femmes sont payées 19% de moins que les hommes et l’inégalité salariale se creuse avec l’âge.

 

 

Avec un tel constat, la question de l’écriture inclusive semble secondaire. Pourtant, cette thématique a bien sa place dans le débat actuel. Par écriture inclusive, nous entendons un ensemble de règles visant à assurer une meilleure visibilité du genre féminin dans la langue française. Non, l’écriture inclusive ne se limite pas aux petits points ou tirets disposés à la fin des mots, que les fervents opposants ne cessent de critiquer avec le plus constructif des arguments : « c’est moche ».

Considérant que la langue, que nous utilisons tant à l’oral qu’à l’écrit quotidiennement, est le miroir de notre société, nous nous devons d’être conscient de son sexisme. Le féminisme est une lutte pour l’égalité entre les sexes, il déconstruit les constructions sociales pour se rapprocher de l’égalité. La langue française apparaît donc comme un combat féministe, aussi important que les autres.

 

 

Essayons donc de mettre de côté le conservatisme qui sommeille dans chacun de nous. Ce n’est pas parce que cela a toujours été comme ça, qu’il ne faut pas que cela change. Réfléchissons, maintenant, en quoi la langue française est sexiste.

Tout d’abord, la première chose que les enfants apprennent à l’école est cette fameuse règle du masculin l’emportant sur le féminin. C’est celle-ci qui nous fait dire « ce garçon et ces vingt filles sont beaux ». Le masculin est considéré comme neutre, c’est pour cette raison que l’Académie Française a décidé qu’il fallait dire « Madame le ministre » ou « Madame le maire ». Cela revient à imposer le genre masculin à une personne assimilée au genre opposé. On se rend bien compte de l’absurdité de la règle en inversant sa logique ; il nous paraitrait bien incongru d’utiliser le féminin pour un homme exemple : « monsieur la sage-femme » ou « monsieur la ministre » : WTF on est d’accords ?

 

 

De plus, sur ces questions-là, les points de vue changent sans cesse. La langue française n’a jamais eu les mêmes règles. Jusqu’au XVIIème siècle, on pratiquait la règle de proximité, beaucoup plus logique, qui nous amènerait à dire : « ce garçon et ces vingt filles sont belles ». Concernant les noms de fonction, lorsque les femmes ont commencé à accéder à des postes de pouvoirs, l’Académie Française de l’époque s’était offusquée en entendant celle-ci s’appeler « Madame l’avocat » ou « Madame le médecin ». Aujourd’hui, cette dernière dénonce les féminisations des noms de fonction et titres. De notre point de vue, la langue française semble immuable. Pourtant elle est vivante, elle peut évoluer.

 

 

Le plus important est de comprendre l’influence de la langue et l’écriture sur notre perception du monde et notre façon de réfléchir. L’hypothèse Sapir Whorf explique que les représentations cognitives dépendent directement du langage. Très simplement, si vous lisez « ils jouent au rugby » vous allez instinctivement visualiser un groupe d’hommes jouant au rugby. Pourtant ce « ils » aurait pu se référer à un groupe mixte. Hegel, Claude Lévi-Strauss et George Orwell ont également étudié et confirmé l’influence incroyable de la langue sur nos représentations du monde. Bien sûr, la langue ne détermine pas la pensée, mais ces deux éléments s’auto-influencent. Par conséquent, ce n’est pas parce que la France se doterait d’une écriture davantage inclusive que les inégalités et discriminations disparaîtront comme par magie. Mais une langue plus représentative pourrait certainement contribuer, à long terme, à changer nos perceptions, prénotions et stéréotypes.

En espérant que cet article vous aura amené à réfléchir, on vous laisse sur une citation de Wittgenstein : « Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde ».

Le Collectif Copines