Et le silence fut. En pressant le bouton « contre » de son pupitre à l’Assemblée Nationale, lors du vote relatif au projet de loi « Asile-Immigration », le député Jean-Michel Clément a signé sa mise au ban du groupe majoritaire. Suite au vote solennel du 22 avril, l’homme a quitté de lui-même le groupe de la République en Marche, conformément aux menaces proférées par le président Richard Ferrand. Le texte, défendu par le Ministère de l’Intérieur et adopté en première lecture dans la nuit de lundi, est l’un des premiers actes parlementaires à ne pas avoir fait l’unanimité auprès des bancs macronistes. Avec 1 vote contre, 16 abstentions, et plus de 90 députés absents – pour des raisons tantôt opportunes, tantôt assumées – la majorité a peut-être subit le pire revers de sa courte histoire. En tout, seulement un tiers des 313 députés étaient présents au Palais Bourbon ce jour-là.

 

En phase sur les questions économiques et financières, les premières dissensions apparaissent désormais au grand jour. Pas une seule fois depuis les législatives une opposition interne ne s’était faite entendre. Ce silence, décrié par la presse et l’opposition, était de plus en plus ahurissant ces dernières semaines. Constitutionnellement, le député est chargé de représenter la souveraineté nationale. Cependant, l’image de l’élu macroniste est rattachée au titre peu flatteur de « Godillot de la République ». Depuis le début de la mandature, son indépendance politique et sa liberté de conscience sont perpétuellement remise en question.

 

Pour cause, les cadres de la majorité imposent et entretiennent une discipline de fer, dans un fort climat de loyauté et de dévotion au projet présidentiel. Les députés, pour la vierges de tout mandat parlementaire, seraient relégués au rang d’enregistreur de la loi. En marge des débats et du vote du projet « Asile-Immigration », la majorité La République En Marche a-t-elle posé les premiers jalons d’une émancipation salvatrice ?

 

 

 

Sonia Elkrimi, l’une des figures de proues des contestataires au sein du groupe LREM | @AN-LCP

 

 

 

En Marche, un mouvement politique se voulant « horizontal »

 

 

Autour du projet de loi porté par Gérard Collomb, les députés, jusqu’ici dociles, se sont soustraits de la discipline parlementaire. De fait, les divergences ont rappelé l’essence du mouvement « En Marche ». Créé il y a deux ans pour propulser le jeune Ministre de l’Economie aux portes de l’Elysée, le mouvement s’est immédiatement affilié à la participation citoyenne. Le format de la « Grande Marche », symbole de la conquête du pouvoir par le Président, incarne son attachement au débat démocratique et à la synthèse, deux valeurs que le parti met en avant dans ses actions politiques. Ainsi, lorsque Emannuel Macron lança son mouvement le 6 avril 2016 à Amiens, il afficha sa volonté de « refonder la société par le bas » en s’appuyant « sur une participation collective et l’engagement de tous ».

 

Naturellement, cette approche horizontale de l’exercice du pouvoir s’est appliquée à la campagne législative de 2017. Pour démocratiser l’Assemblée Nationale, En Marche entendait confronter différentes opinions et rassembler des personnalités a priori antithétiques. Ici réside toute la philosophie du nouveau parti, selon laquelle l’éclatement de la dichotomie partisane doit permettre à la société civile de prendre part aux fonctions politiques. Tout en se référant aux grandes orientations du programme d’Emmanuel Macron, les députés devraient donc disposer d’une certaine liberté d’appréciation dans l’examen de la Loi. Pourtant, la réalité semble bien différente de cette théorie.

 

 

 

Autour du projet de loi porté par Gérard Collomb, les députés, jusqu’ici dociles, se sont soustraits de la discipline péremptoire pour exprimer en leur âme et conscience les convictions qui les animent.

 

 

 

Les cadres d’En Marche : gardes-fous de la verticalité présidentielle

 

 

Loin des idéaux s’applique la verticalité politique. Dans un socuis d’efficacité, Emmanuel Macron et Edouard Philippe ont impulsé les réformes promises avec fracas. Jamais le rythme des votes n’a semblé si véloce dans l’histoire de la Ve. Moralisation de la vie publique, ordonnances de la loi travail, lutte contre le terrorisme, refonte de l’accès à l’université et réforme du bac : le Parlement avance avec une allure folle, sans qu’un député d’En Marche n’ait réellement marqué l’opinion. Seul quelques privilégiés – figures emblématiques comme Cédric Villani ou porte-parole comme Gabriel Attal – profitent de l’espace médiatique dédié au parlementaire lambda. Au contraire, les cadres du parti saturent les matinales, ministres en tête. Aussi le reste du mouvement peine à faire entendre sa voix.

 

Ainsi, l’immense majorité des 313 députés du groupe restent des figures inconnues du grand public. A l’origine de cet immense silence se trouve l’organisation quasi-monarchique du pouvoir, concentrée dans les salons du Palais de l’Elysée. Soucieux de donner une image parfaitement homogène de son pouvoir, Emmanuel Macron et Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée, accaparent l’agenda politique en transmettant vers les bas-échelons de la hiérarchie leurs instructions. Grâce à l’autorité sans faille des lieutenants macronistes à l’Assemblée Nationale, le Président de groupe Richard Ferrand et le Ministre chargé des Relations avec le Parlement et Secrétaire Général d’En Marche Christophe Castaner, l’exécutif s’assure de la juste application des réformes. Dans cet atmosphère verrouillée, il est difficile de pouvoir mettre en avant la nuance inhérente à l’éclectisme du groupe LREM.

 

 

 

Les ténors de la majorité maintiennent la discipline parlementaire avec une autorité sans faille | @C.ARCHAMBAULT/AFP

 

 

 

Une discipline péremptoire

 

 

L’exigence d’efficacité décrétée par Emmanuel Macron se traduit par l’obéissance des parlementaires et le conformisme. Aussi ne faut-il pas s’étonner de ces pratiques désuètes, aux antipodes du vote éclairé construit par l’imaginaire d’En Marche. Au sein du parti, le respect de la hiérarchie verticale prime sur l’expression personnelle. Rappelant la discipline de l’ancien monde tant décriée lors de la campagne, Richard Ferrand a imposé la loyauté et la fermeté, alors même qu’il promettait « une totale liberté de parole dans les débats », lors de son élection à la Présidence de groupe.  Juste avant le vote relatif au projet de loi « Asile-Immigration », il avait rappelé aux députés la maxime suivante : « Si l’abstention est un péché véniel, le vote contre est un péché mortel ! ».

 

 

 

 

« Si l’abstention est un péché véniel, le vote contre est un péché mortel ! »

Richard Ferrand

 

 

 

 

Sans surprise, plus de 90 députés sceptiques ne se sont donc pas rendus à l’Assemblée Nationale lundi, prétextant un retour anticipé en circonscription à cause des grèves de la SNCF. N’en déplaise aux cadres de la majorité, mais l’absentéisme symptomatique autour du texte sécuritaire révèle une malaise régnant au sein de la majorité. Si les députés ont encore le droit de faire connaître leurs réserves en réunion de groupe ou en commission, il n’est pas question d’étaler les dissensions en séance, à l’occasion d’un vote solennel. Or, sans publicité, comment rendre compte de la diversité d’opinion composant le parti de la République en Marche ?

 

 

 

L’autoritarisme, seul recours contre une fronde ?

 

 

A l’origine du bâillon systématique des avis divergents se trouve le souvenir vivace des frondes parlementaires de la précédente mandature. Sous la présidence Hollande, un groupe conséquent de députés de la majorité s’était dressé contre le parti, causant bien de tords à la crédibilité exécutive. Pour certains cadres de la République En Marche, notamment les anciens députés socialistes, la fronde reste une véritable chimère que l’on cherche à mater depuis résultats électoraux. Eux-mêmes savent combien une rébellion interne pourrait peser sur l’aura d’Emmanuel Macron et impacter l’opinion publique. Jusqu’à maintenant, les cadres du Palais Bourbon ont contré le moindre signe de non-conformisme par un mutisme forcé.

 

Depuis l’été pourtant, des critiques récurrentes s’élèvent enfin à l’intérieur du camp macroniste. Jean-Michel Clément, premier frondeur en Macronie, dénonçait déjà en août dernier « le [manque] d’intérêts à siéger dans une majorité pléthorique, où on impose un devoir de silence ». Peu de temps après son départ, une rumeur est parvenue aux oreilles de la presse, suggérant la création imminente d’un nouveau parlementaire composé de députés d’En Marche dissidents. Immédiatement démentie par le Président de l’Assemblée Nationale, cette supposition illustre bien la coalition d’une maigre cohorte de députés parvenant à faire entendre leurs doutes et leurs désaccords. Réfutant l’étiquette de frondeurs, les 14 abstentionnistes saluent, en public, l’impact qu’a eu la polémique sur l’autoritarisme du groupe. Selon eux, les cadres ne pourront plus laisser pour compte les forces de propositions et d’oppositions au sein du groupe.

 

La République En Marche, un groupe « en construction »

 

 

Pour un parti se manifestant par sa verticalité, la culture de la parole et du débat publique incarne une condition sine qua non pour échapper à la figure d’Emmanuel Macron. Au regard des derniers mois de séances, nous pouvons témoigner de la subordination des « godillots de la République », ces novices en politique qui n’ont pas su échapper aux manœuvres partisanes d’un ancien temps. Incapables de saisir  l’audience médiatique, ni de contredire publiquement l’opinion majoritaire, les députés n’ont pas exprimé la sensibilité particulière qu’ils revendiquaient pendant la campagne. Pour les « politiques de carrières » – vieux routards de l’Assemblée – il est d’autant plus facile d’imposer une hiérarchie stricte et autoritaire que la majorité des nouveaux arrivants est issue de la société civile.  Si ils ont d’abord été élus pour concrétiser le projet présidentiel, les parlementaires doivent garder à l’esprit un autre pilier fondateur d’En Marche, celui de la synthèse de sensibilités « et de gauche, et de droite ». Pour cette raison, il est nécessaire que la retranscription publique des débats reflètent l’esprit de contradictions inhérents à l’essence du groupe.

 

Dans ce monde prônant l’individualisme et l’intégrité morale, nous ne pouvons que déplorer l’hypocrisie dont le parti a fait preuve jusqu’à présent. Pour autant, les députés d’En Marche ne doivent pas être laissé en reste. A l’instar des 15 premiers « frondeurs », les élus LREM doivent continuer d’exprimer leur singularité s’ils ne veulent pas faillir à leur engagement démocratique. Sans être tout à fait une coalition partisane, La République En Marche tient sa force – et sa plus grande faiblesse – de la diversité des parcours de ses députés.  Au moment des votes, il est donc logique, et tout à fait souhaitable, de constater un certain schisme au sein de la majorité. Par delà la loyauté et la cohésion, la nuance  reste l’enjeu majeur de cette mandature. Après l’épisode « Asile-Immigration », il est  temps  de recourir à ses valeurs pour enfin concrétiser la véritable ambition des élections de 2017, celle de la transformation démocratique de nos institutions.