Quelles sont les étapes pour devenir journaliste dans le pays qui emprisonne le plus de journalistes au monde ? C’est un projet ambitieux, certes, mais pas impossible. Avant de se faire licencier pour avoir émis un avis défavorable aux intérêts du gouvernement, le journaliste et présentateur  avait réussi à se forger une carrière solide, tout en ayant fait des études de communication en Turquie, à la Faculté d’Ankara.

 

 

Irfan Degirmenci | @Sozcu

 

 

La première étape consiste à intégrer, comme M. Degirmenci, une Faculté de Communication, et de choisir une spécialité en journalisme, radio ou télévision. Mais ce parcours ne peut se faire qu’après réussite au concours national d’entrée à l’Université, et après passage à travers les mailles des quotas. Alors que ces quotas sont très favorables aux facultés relevant des sciences exactes (médecine, biologie, ingénierie), ils le sont beaucoup moins pour les facultés de sciences sociales. Et pour cause :  la répartition des quotas, tout comme celle du budget, est un choix du Conseil de l’Enseignement Supérieur (YÖK), dont deux tiers des membres sont nommés par le gouvernement et par le Président de la République. Ainsi, les aspirations au métier de journaliste sont d’emblée limitées par la politique du pouvoir en place, politique qui s’est considérablement durcie – doux euphémisme – depuis le coup d’Etat manqué du 15 juillet 2016.

 

Si vous avez, envers et contre tout, intégré la bonne université, la bonne faculté et la bonne spécialité, votre mission désormais est d’échapper aux purges universitaires. Suite au coup d’Etat susmentionné, 1 500 doyens d’université et 15 2000 fonctionnaires de l’Education nationale ont été forcés de démissionner ou ont été licenciés par le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Ces licenciements massifs vous empêchent de vous familiariser avec une pensée différente de celle diffusée par le gouvernement; l’accès aux archives est soumis à un contrôle strict, et seule la doxa gouvernementale est de mise. Le meilleur moyen de réussir à acquérir un esprit critique informé est de partir à l’étranger. Comme le montre les chiffres du programme Erasmus, dont la Turquie fait partie depuis 2004, le nombre d’étudiants qui quittent la Turquie pour l’Allemagne, les Pays Bas ou la France est largement supérieur au flux d’étudiant entrants.

 

 

 

« Aller en prison fait partie de votre plan de carrière »

Cän Dundar, responsable Reporters Sans Frontières en Turquie

 

 

 

Quoi qu’il en soit, vous voilà maintenant sorti de l’école, peut-être mentalement diminué par les purges successives, mais pas encore atteint physiquement. Qu’à cela ne tienne ! « Aller en prison fait partie de votre plan de carrière », affirme Cän Dundar, responsable Reporters Sans Frontières en Turquie et risquant actuellement la prison perpétuelle pour ses écrits dans le journal d’opposition « La République ». Si vous êtes chanceux, vous ferez partie des 156 médias « seulement » interdits depuis 2016. Sinon, vous rejoindrez probablement une prison d’Etat, côtoyant ainsi 150 autres journalistes. C’est une occasion en or pour développer un réseau international. Si vous aviez eu la chance d’être en détention avant septembre 2017, vous auriez pu avoir une interview exclusive du journaliste français Loup Bureau, incarcéré pendant 51 jours pour « activités terroristes ». Vous pourrez tout de même alimenter la presse internationales sur vos conditions de détention aux côtés de  vos confrères turcs et avec le soutien du reporter allemand Deniz Yücel, correspondant pour Die Welt détenu sans motif depuis le 14 février. L’ennui ne sera pas de mise : comme les droits et libertés fondamentaux sont facultatifs depuis la déclaration de l’Etat d’urgence le 20 juillet 2016, vous pourrez participer à plein de jeux amusants avec les gardiens.

 

 

La carrière de journaliste en Turquie est donc une voie difficile. Mais même si le pays est 155ème sur 180 pays au classement de la liberté de la presse RSF 2017, il reste une solution : vous pouvez rejoindre le complexe médiatique à la solde du parti au pouvoir AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, Parti pour la justice et le développement). Le groupe de presse Turkuvaz est un bon débouché pour éviter la prison : son patron, Ahmet Çalık, est un proche d’Erdogan. Si la télévision est votre projet d’orientation, il y a aussi la chaîne Star TV, qui appartient à Ferit Şahenk, ami personnel du président. Vous éviterez ainsi l’incarcération, tout en étant le contributeur principal de la démocrature ou dictocratie à la turque.

 

 

Ainsi, choisir la voie du journalisme en Turquie, c’est choisir entre criminalité ou complicité, opposition dangereuse ou adhésion honteuse. Le fonctionnement de l’enseignement supérieur turc renforce cette mise en danger de la démocratie, et il semble que la communauté internationale peine à juguler ces dérives totalitaristes. Mais à l’IEP de Strasbourg, une seule conclusion s’impose: la 3A option communication à Istanbul, c’est un choix risqué.