L’Asie centrale est une région qui correspond à l’ancien Turkestan du XIXème siècle, délimitée par le Kazakhstan au Nord, la Mer Caspienne à l’Ouest, la Chine à l’Est, et l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan au Sud. Cette région est une mosaïque de cultures et d’ethnies, fruits d’une histoire riche et complexe. En effet, l’Asie centrale a été le théâtre d’affrontements, d’acculturations, de mélanges culturels, d’échanges commerciaux entre de nombreuses civilisations : des Perses du VIIème siècle av.J-C aux Russes de l’URSS du XXème siècle, en passant par les influences chinoises, mongoles, turques et européennes, cette région n’a cessé d’être convoitée pour sa position stratégique et pour ses ressources. Aujourd’hui encore, elle suscite l’intérêt de grandes puissances – régionales et/ou mondiales – qui cherchent à y conserver leur influence : la Russie, la Chine, le Pakistan, la Turquie, les Etats-Unis, et dans une certaine mesure l’Iran.

 

Manifestation en Chine pour l’indépendance du Turkestan oriental, 2015

 

 

L’Asie centrale a donc fait l’objet de nombreuses analyses géopolitiques, mais depuis l’émergence du phénomène islamiste des années 1970-1980, et surtout depuis les interventions occidentales en Afghanistan et la création de Daech en 2014, l’enjeu sécuritaire de la région est devenu l’intérêt numéro un de certaines grandes puissances, comme la Russie ou la Chine. La principale menace pour la sécurité de la région est l’activité de mouvements islamistes comme le Parti Islamique du Turkestan, le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan ou encore le Hizb ut-Tahrir, prônant un califat sur l’Asie centrale. Bien que ces mouvements déstabilisent la région, ils restent désunis et très hétérogènes. Il convient donc d’expliquer et de rappeler ce qui fait la particularité de la radicalisation islamiste en Asie centrale.

 

 

 

 

L’Islam en Asie centrale sous l’ère soviétique

 

L’Islam est la religion de plus de 80% de la population, dont la majorité est sunnite. C’est la période soviétique qui a profondément transformé cet islam, devenant alors un instrument de la préservation identitaire. Cet islam d’Asie centrale a été influencé par les réformistes musulmans à majorité Tatars et par les fondamentalistes du sous-continent indien. Les réformistes musulmans étaient des intellectuels urbains, et proclamaient la modernisation des communautés musulmanes. Ce courant, appelé le « jadidisme », et porté par Ismaïl Gasprinski (1851-1914) visait à réformer l’éducation, la culture, et la religion afin de permettre à l’Islam de suivre la modernité occidentale et d’y survivre.

Cependant, la révolution bolchevique de 1917 a purgé ces intellectuels réformistes musulmans, car ils étaient considérés comme des rivaux pouvant contester l’autorité des Bolcheviks en Asie centrale. La tentative de Mirsäyet Soltangaliev (1892-1940) de théoriser le rôle de l’Islam dans la révolution en donnant une version musulmane au marxisme, a inquiété les Bolcheviks qui y voyaient une sorte de seconde révolution. Il ne restait alors dans les sociétés musulmanes d’Asie centrale que les mollahs ruraux, qui défendaient un islam traditionnel et conservateur. Suite à la répression de la révolte des Basmatchis en 1916 – un soulèvement des peuples musulmans d’Asie centrale contre les Russes et guidés par des conservateurs comme Ibrahim Bek (1889-1931) – les manifestations de l’Islam en Asie centrale disparaissent.

Cependant, la religion se maintient durant toute la période soviétique soit dans le développement d’un islam conservateur émanant de la société rurale, soit dans la mise en place d’un islam officiel en 1941 permettant aux Soviétiques de contrôler la religion.

 

 

La radicalisation islamiste en Asie centrale depuis les années 1980

 

Depuis la fin des années 1980, nous observons une réémergence du fait religieux dans la région, qui a permis au phénomène islamiste de se développer. L’engouement de la population pour la tradition musulmane et le retour aux valeurs de l’Islam a été différent selon les pays : c’est au Kazakhstan, au Kirghizistan et au Turkménistan que la sensibilité islamiste est la moins forte, alors qu’elle est beaucoup plus conséquente en Ouzbékistan et au Tadjikistan. Chaque Etat a créé son propre clergé mais cela n’empêche pas la réislamisation conservatrice des sociétés, qui s’appuie sur la défense d’une identité nationale et religieuse ainsi que sur la contestation sociale et économique face à des régimes autoritaires, tout en bénéficiant des soutiens et des contacts du monde musulman (notamment de l’Arabie Saoudite et du Pakistan).

Il existe alors deux formes d’islamisme en Asie centrale : l’islamisme tadjike et l’islamisme ouzbek. L’islamisme tadjike se base sur un ancrage national et prône principalement la défense d’une certaine identité nationale, sans velléités d’expansion. C’est le cas par exemple du Parti de la Renaissance Islamique au Tadjikistan. Tandis que l’islamisme ouzbek a l’objectif de restaurer un califat dans la région et d’internationaliser l’islamisme grâce au soutien des Talibans afghans, du Pakistan et des wahhabites et salafistes arabes. Cet islamisme est notamment représenté par le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan ou le Parti islamique du Turkestan, actif en Chine. La guerre en Afghanistan en 1979 puis en 2001 a permis à ces réseaux islamistes de s’entraîner, de s’appuyer sur le soutien des Talibans et de se renforcer. Bien que les interventions occidentales dans les années 2000 aient affaibli ces mouvements, ils sont encore très actifs.

 

 

L’enjeu sécuritaire en Asie centrale

 

L’attentat de New York en novembre 2017 perpétré par un Ouzbek a rappelé aux consciences l’importance du fondamentalisme musulman en Asie centrale, qui n’a cessé de se développer et d’inquiéter les puissances voisines. En effet, la Russie s’est inquiétée du départ de nombreux russophones d’Asie centrale pour le djihad au Moyen-Orient et craint désormais leur retour, qui alimenterait les réseaux islamistes déjà existants dans la région. Les rapports du FSB comptent environ des milliers de combattants russophones susceptibles de revenir en Russie ou dans « l’étranger proche ». Même inquiétude du côté chinois, avec le Parti Islamique du Turkestan qui recrute ses partisans parmi les Ouïgours du Xinjiang et commet de nombreux attentats dans la région contre l’ethnie Han. La multiplication de ces menaces dans la région pousse les Etats à coopérer pour faire face à la radicalisation et au terrorisme. L’Organisation de coopération de Shangaï est un des instruments de la région pour lutter contre ce terrorisme. Les coopérations bilatérales sont également nombreuses, notamment entre la Russie et la Chine, mais également entre la Russie et les Etats d’Asie centrale et entre la Chine et ces mêmes Etats. La coopération pour l’enjeu sécuritaire de la région dissimule des rivalités entre les grandes puissances, qui cherchent à maintenir leur influence sur l’Asie centrale.

Les mouvements islamistes déstabilisent la région car ils arrivent à donner une cohérence idéologique à des mobilisations ethniques et nationales, tout en les rattachant à des réseaux internationaux qui leur apportent soutiens financiers, matériels et humains. La radicalisation islamiste en Asie centrale reste donc particulière du fait de son histoire, mais ce sont surtout les clivages ethniques et nationaux qui régissent les conflits de la région, plus que l’islamisme : les conflits entre les ethnies permettent à l’islamisme de se développer. En réalité, derrière l’enjeu sécuritaire, il y a des problématiques sociales, économiques, politiques liées au contrôle du pouvoir par certaines ethnies et à la marginalisation d’autres. La radicalisation islamiste en Asie centrale est complexe tant les mouvements islamistes sont nombreux.