Profitant de sa venue à Strasbourg, Propos est allé à la rencontre d’Edwy Plenel. Pendant plus d’une heure, le directeur de la publication et fondateur de Médiapart a accepté de répondre à nos questions, autour d’un café au cinéma de l’Odysée. L’occasion de revenir sur les grands problèmes contemporains liés au journalisme, à l’état de le de la liberté de la presse, ou encore les relations entre Emmanuel Macron et les médias.
Edwy Plenel, en visite à Strasbourg pour l’occasion des 10 ans de Médiapart | @Dorian Le Sénéchal

 

Florian Martinez : Bonjour Monsieur Plenel, merci de répondre à nos questions. Pour commencer, j’aimerais vous poser une question personnelle : quelle expérience résume votre carrière journalistique ?
Edwy Plenel : Probablement des expériences collectives autour d’enquêtes difficiles, notamment celle autour de l’enquête Green Peace en 1985. Ce qui me plait, c’est un peu ce côté où on est David face  à Goliath. J’étais très jeune, j’allais avoir 33 ans, et je m’attaquais aux secrets d’État, aux services secrets, au pouvoir présidentiel. Je n’en garde pas du tout un souvenir de dureté. J’ai plutôt un souvenir d’une bataille enthousiasmante, avant tout collective. Il ne faut jamais oublier que la réussite des enquêtes notoires dépend avant tout d’une discussion à plusieurs, un travail de groupe sans qui rien ne serait possible.
 Vous arrêtez vos études après Sciences Po Paris : comment devenez-vous journaliste?
E.P : Comme vous, j’ai été à Sciences Po Paris, mais n’ai pas soutenu mon diplôme. Je n’ai donc que mon baccalauréat! Pour des raisons assez banales de l’époque, j’ai été pris dans l’atmosphère de mai 68. J’ai fait de la politique à l’extrême-gauche, ce qui a pris le pas sur mes études. C’est donc sur le tas que j’apprends le métier. La Ligue Communiste Révolutionnaire pour qui je militais lance un quotidien en janvier 1976. Dans notre équipe nous avions des journalistes professionnels qui m’apprennent le métier. Voilà le paradoxe : j’apprends aussi l’indépendance du métier de journaliste dans ce journal qui est fait par une organisation politique.
Qu’est-ce qui vous a plu dans ce métier?
E.P :  A l’été 1978, je suis rattrapé par le service militaire. Contrairement à d’autres, j’ai fait le choix d’y aller et je dois dire que c’est une expérience que je ne regrette pas. Quitte à passer pour un vieux con, je fais partie de ceux qui regrettent la suppression radicale du service militaire. C’était un authentique service national de brassage social. Pour moi, cette expérience a à voir avec le métier de journaliste. Si j’ai choisi de faire mon chemin professionnel sur celui du journalisme, c’est que j’ai tiré du service militaire une qualité centrale du journaliste, celle de ne pas être enfermée dans un milieu social.
Souvent ma critique du journalisme est celle d’un journalisme qui ne regarde qu’en haut, du coté du pouvoir des puissants et des peoples. Au contraire, nous avons une très grande chance là où tant d’autres métiers vous assignent à rester dans un milieu : nous pouvons bouger. Nous pouvons aller voir des gens en très grande difficulté sociale, mais en même temps dans des Palais de la République. Ce déplacement, humainement, est pour moi très important : ils nous obligent à sortir nous-mêmes de notre gang.
L’interview d’Emmanuel Macron au théâtre Chaillot, l’occasion de couper-court au « journalisme de gouvernement | @SIPA

 

 

Pourtant, de nombreux partis politiques, à gauche et à droite, dénoncent l’existence d’une caste médiatique complaisante à l’égard des gouvernants. Nous avons pu le voir notamment avec l’interview de Laurent Delahousse au moment des vœux du Président…
E.P : Il y a toujours eu cette bataille, avec l’existence de ce que j’appelle le « journalisme de gouvernement ». C’est un journalisme coincé dans sa bulle, sans aucune étiquette. Il s’arrangera sous la droite comme sous la gauche. Vous n’étiez pas nés, mais quand en 1981 nous avons assisté à la première alternance sous la Ve République, des noms célèbres comme Jean-Pierre Elkabbach ou Alain Duhamel, qui étaient des figures in-dé-bou-lo-nables du paysage médiatique, avaient été hués par la foule. Ils sont sortis par la porte et rentrés par la fenêtre! Ils ont été les grands interviewers du Président suivant. Ces journalistes-là sont beaucoup plus proches de l’opinion et de l’éditorial que du terrain et du fait journalistique. Le journalisme est une bataille : c’est un métier et une profession. Le métier est une très belle aventure et la profession a aussi parfois ses lâchetés et ses compromissions contre lesquelles il faut se battre.
Le journalisme est une bataille : c’est un métier et une profession. Le métier est une très belle aventure et la profession a aussi parfois ses lâchetés et ses compromissions contre lesquelles il faut se battre.
Peut-on concevoir un modèle global médiatique, indépendant financièrement, comme l’est Médiapart ?
E.P : J’essaie de défendre cette idée mais notre modèle reste minoritaire. Nous vivons de nos lecteurs et nous utilisons la très grande rentabilité de Médiapart uniquement pour préserver son indépendance. Comme vous le savez sans-doute, le projet des membres-fondateurs de Médiapart est de rendre le capital de Mediapart totalement inaccessible et inspéculable. Nous l’avons sanctuarisé d’une manière radicale, mais cela reste un idéal. Il est toujours d’actualité mais pour le rendre réel il faut une fois encore se battre. Le modèle payant reste selon moi la seule garantie d’un journalisme de qualité, capable de répondre de manière audacieuse aux défis du numérique. Avec notre petit laboratoire, nous avons voulu démontrer que les défaites subies dans les deux symboles de l’indépendance qu’étaient Le Monde et Libération n’était pas fatales. Aujourd’hui, nous pouvons toujours poursuivre ce combat d’indépendance en arrachant les médias au contrôle de leur société d’actionnaires.
Je pense que nous allons nous apercevoir de plus en plus combien un modèle purement publicitaire, dont les objectifs se résument à l’audience et à la rentabilité privée, a un impact profond sur la qualité de l’information. C’est pour cette raison que j’ai quitté mes fonctions de directeur de la publication du Monde en 2003.
Nous assistons depuis quelques années à l’émergence de web-médias comme Konbini ou Vice, qui tirent une grande partie de leurs revenus grâce aux annonceurs publicitaires. Dans ce contexte, est-il nécessaire de réaffirmez la charte déontologique de Munich? (ndlr. La déclaration des Droits et Devoirs du journaliste)
E.P : Bien sûr! Vous savez sûrement qu’il est prévu dans la loi que tout média est tenu de rendre accessible l’affichage de leur charte déontologique. A Mediapart, nous avons toujours affirmer que la charte de Munich nous satisfait pleinement, bien que nous continuons à l’actualiser chaque jour. Votre question prend sens quand on regarde le contexte global. Nous sommes entrés dans l’ère du participatif, où le public occupe une place centrale : il nous surveille, il nous interpelle, il discute avec nous, il nous prolonge et nous rectifie. Les journalistes ne sont plus dans une bulle puisque nous devons rendre des compte aux lecteurs. C’est pour cette raison qu’il est primordial de réaffirmer la valeur de la Charte de Munich et de ses engagements.
Diriez-vous qu’Internet incarne une menace pour le journalisme?
E.P : Pour moi,  le Web est technologiquement un outil qui nous permet de faire un meilleur journalisme. C’est ce que nous avons voulu démontrer avec Médiapart. Si nous ne sommes pas dans un objet clos, qu’est l’objet papier, nous disposons d’une potentialité infinie. Grâce à l’hyperlien, qui fait partie intégrante de la structure web, nous pouvons avoir des archives, nous pouvons avoir une mémoire, nous ne sommes pas soumis à l’obstacle du formatage. Je le dis, nous pouvons même faire des articles très longs ou du multimédia. En fait, le numérique nous donne l’occasion de faire une information plus riche, plus complète, et plus complexe. Ça, je l’ai découvert par chance en faisant Médiapart.
Comme il existe une presse superficielle et racoleuse, il existe sur Internet le même genre de médias. Ici encore, on est face à une bataille pour faire en sorte que la mauvaise monnaie ne chasse pas la bonne. A Médiapart, nous voulons défendre l’apprentissage de la complexité et de la nuance, de l’esprit critique essentiel à l’exercice du métier. Cela ne va pas de paire avec les effets de foules et les violences des masses bien évidemment.
Ce contact avec le public, est-il fondamentalement différent entre les lecteurs papiers et les lecteurs sur Internet ?
E.P : Le deuxième avantage du numérique, c’est l’opportunité participative. Cela ne veut pas dire que le public vient fabriquer le journal à notre place, mais plutôt que nous, les journalistes, sommes descendus de l’estrade pour être en relation directe notre public. Contrairement à une majorité de mes confrères, je ne vois pas cela comme une menace mais comme un enrichissement formidable. J’ai vécu pendant les 25 ans où j’étais au Monde une presse enfermée dans sa propre bulle! (rires) Nous écrivions d’abord pour nos collègues, qui commentaient nos articles et nos relations!
Nous ne tenions pas compte du contact avec le public, d’autant plus que nous étions dans une époque où l’impact d’une information dans l’espace n’était pas du tout le même. Je crois encore une fois que le contact avec les lecteurs web est une chance.

 

Dès lors, peut-être que la question se pose : le format papier est-il encore indispensable ?
E.P : Il faut faire attention. Aujourd’hui, nous connaissons la crise d’un format papier en particulier et pas la crise de l’imprimé. Des journaux papiers se créent encore, comme vous avez pu le voir avec la première sortie de l’Ebdo. On retrouve encore des réussites des magazines imprimés. Nous sommes plutôt dans une crise du quotidien imprimé! Pourquoi ? Tout simplement, parce que les coûts d’impressions et de distribution sont énormes! Le numérique nous permet à Médiapart de revenir à la vieille tradition de faire trois éditions par jour…
En France, cette crise structurelle du quotidien et de l’hebdomadaire généraliste concerne Le Monde, Le Figaro, Libération, l’Express, le Point, l’Observateur, et Marianne. Je les considère personnellement comme les concurrents directs de Médiapart. Je rappelle aussi que ces journaux touchent, eux, des subventions de l’Etat et de leurs actionnaires mécènes quand Médiapart refuse tout centime. Notre force repose sur nos lecteurs, ce qui nous a permis de tutoyer les 150’000 abonnés en 2017 ce qui est, en 10 ans, un succès immense.
Lors de ses voeux présidentiels, le Président de la République a annoncé son attention de faire voter une loi contre les fake news. Une censure des fake news est-elle compatible avec la liberté de la presse?
E.P : Je suis toujours réservé quand les pouvoirs publics commencent à intervenir avec les meilleures intentions du monde pour moraliser la liberté d’expression. Définie dans une version très démocratique, c’est aussi la liberté de dire n’importe quoi et d’en répondre après. On peut tout à fait demander qu’il y ait des procédures plus adéquates pour poursuivre les gens qui répandent des rumeurs et leur demander des comptes. Mais je suis très réservé sur tout système de contrôle préalable.
Ça a été une très longue bataille pour mettre fin à l' »autorisation préalable », pour arriver à l’article premier de la loi de 1881, qui était presque révolutionnaire à l’époque : « l’imprimerie et la librairie sont libres. » Libres y compris de faire des journaux détestables, antisémites, racistes, menant des campagnes violentes. Néanmoins, cette liberté a permis qu’il y ait en face d’autres journaux, qu’il y ait l’Aurore qui publie le « J’accuse » de Zola. Et puis surtout elle a entraîné l’émergence d’un journalisme qui a commencé à se moraliser!
Il existe une procédure sur la diffamation en France qui est profondément démocratique, avec de nombreuses conditions. . Alors j’attends de voir cette demande faite par un Président de la République qui dialogue avec un autre Président qui est le premier producteur de fake news, Donald Trump. Mon point de vue profondément libéral, au sens anglo-saxon du terme, c’est que la liberté d’expression, d’écrire, de lire, est parfois la liberté de dire des bêtises. Simplement nous devons créer les conditions où la personne peut être jugée, poursuivie, identifiée si les bêtises ont causé des dommages. Je reste quand même opposé a priori à tout retour d' »autorisation préalable » ou d’interdiction préalable.
Le modèle de Médiapart n’est-il pas désavantagé face au fake news ? La très grande majorité de vos articles ne sont pas accessibles gratuitement contrairement aux fake news qui se propagent instantanément….
E.P : En fait, cela me paraît plus complexe que cela. Avec Twitter on peut lire le résumé, le chapeau, les titres, les scoops de Médiapart, même sans y être abandonné. Il y avait des périodes où on approchait plus de 3 millions de visiteurs uniques par mois, alors qu’il y a 140 000 abonnés aujourd’hui. L’abonnement payant n’est pas un mur : l’information peut toujours se diffuser.  Alors bien sur, on peut se dire que l’on n’est pas du côté de la foule, de la masse de l’audience. Nous sommes du côté du public identifié, impliqué, informé. Je ne crois pas pour autant que Médiapart se trouve dans un isolement radical.
Il y a chez Médiapart, un refus de la gratuité publicitaire mais une défense de la gratuité démocratique qui est au cœur du numérique.
Aux Etats-Unis, nous sommes en train de vivre l’abolition de la neutralité du Web. Peut-on empêcher Internet de devenir moins démocratique selon vous  ?
E.P : Ah mais vous n’êtes pas sans ignorer que cette tentative d’abolition se heurte à une grande résistance ! Nous sommes dans une ère de révolution industrielle où l’histoire s’écrit tous les jours. Une telle révolution est porteuse de technologies et de potentialités démocratiques supplémentaires. Or, ce n’est pas la technique qui fait vivre la démocratie, mais les usages sociaux que nous avons de cette technique! La deuxième révolution industrielle est initiée par le développement de l’électricité : elle donne la presse de masse mais elle donne aussi l’âge des foules et les totalitarismes que nous avons connus. Votre génération se trouve au coeur d’une situation terriblement semblable.  Rien n’est joué et nous voyons bien comment, depuis 20 ans que nous sommes dans ce moment là.  Il y a des avancées et en permanence des régressions politiques.
Ce n’est pas tant la question du numérique qui se pose aujourd’hui mais celle de la vitalité de nos idéaux démocratiques. Vous savez, ce n’est pas la radio qui a fait Hitler, même si il a très bien réussi à se servir de cet outil-là. Le numérique peut être un instrument de propagande, d’abrutissement et de surveillance, c’est un danger duquel la neutralité nous protège, il faut la défendre.