L’engagement des stars pour une cause humanitaire particulière est quelque chose d’assez banal. Elles ont toujours profité de leur influence médiatique pour mettre en avant des enjeux qui leur tenaient à cœur et ont su se donner une bonne image au travers d’un engagement philanthrope. Les nouvelles stars tirant leur célébrité d’Internet n’échappent pas à la règle. C’est ainsi que Jérôme Jarre a lancé plusieurs initiatives humanitaires, qu’il nomme « Love Army ». Les deux plus notables sont la Love Army For Somalia, qui a pour but d’apporter des réponses à la famine qui sévit dans ce pays et la Love Army For Rohingyas qui vient en aide à ce peuple, persécuté en Birmanie.

 

Ces nouvelles célébrités maîtrisent tous les codes d’Internet, ce qui leur permet de diffuser largement leurs messages. L’action menée par Jérôme Jarre est un cas d’école. Il a su facilement donner une dimension internationale à ses appels aux dons. L’humoriste a également souligné le fait que les médias ne parlaient pas de ces crises. Ainsi, il ne cesse de répéter que l’un des objectifs principaux de sa mission est de sensibiliser et de publiciser ces problématiques. Les réseaux sociaux sont donc un moyen pour lui de mobiliser et d’informer un public vaste et international. Jérôme Jarre note lui-même dans ses vidéos le pouvoir d’Internet et des nouvelles formes de communication. En effet, ces dernières permettent de mettre la pression directement sur des entreprises ou sur des personnalités publiques. Le premier hashtag qu’il a lancé mentionnait directement la compagnie aérienne turque, Turkish Airlines, effectuant des vols fréquents vers la Somalie. Pour cette compagnie aérienne, rester silencieuse aurait été synonyme de mauvaise publicité devant l’ampleur de la mobilisation virtuelle. De plus, l’utilisation du hashtag Nominated For Somalia, couplé à la mention de nombre de stars amies des initiateurs de la « Love Army », a incité nombre de personnes ayant de l’influence sur les réseaux sociaux (ce qui correspond souvent à avoir un grand nombre de « followers », d’abonnés), à soutenir cette initiative.

 

Ainsi, Jérôme Jarre a pu rassembler plus de deux millions de dollars en très peu de temps. Ainsi, il a affrété un avion pour la Somalie quelques jours seulement après le lancement de son hashtag Turkish Airlines Helps Somalia. Pour l’action en faveur des Rohingyas, en deux jours, plus d’un million de dollars ont été récoltés. Cette réussite fulgurante peut faire pâlir d’envie les ONG engagées depuis des années sur place. C’est d’ailleurs en constatant une certaine « inefficacité » de ces organisations que Jérôme Jarre a souhaité mener cette action.

 

Face à cette constatation, certes contestable, les missions humanitaires lancées sur Internet permettent aux donateurs de voir les résultats concrets par le biais de vidéos publiées par les différents vidéastes 2.0 se rendant sur place. Ceux qui ont participé en faisant un don pourront constater la réussite et l’impact direct que leur don a eu sur la vie de personnes précises. Cela donne évidemment un sentiment d’utilité. On peut être alors heureux et fier d’avoir aidé à l’amélioration des conditions de vie des Somaliens, des Rohingyas ou de tout autre peuple en situation de détresse humanitaire.

 

Au-delà de la participation internationale que permettent les sites de crownfunding, ces derniers permettent de fortement réduire les coûts induits par une campagne de dons classique. Ainsi, les gains sont d’autant plus importants et servent le propos de nouveaux acteurs comme Jarre, souhaitant « réinventer l’action humanitaire ». Ainsi, il clame que 100 % des dons seront reversés aux personnes dans le besoin. Ce sont des arguments forts pour nombre de donateurs, qui demandent la transparence la plus totale dans l’usage des fonds.

 

Dans un premier temps, on peut donc penser que les actions de Jérôme Jarre, que ce soient celle en Somalie ou celle au Bangladesh, sont de franches réussites et que ce nouveau modèle doit être pérennisé. Néanmoins, lorsque l’on creuse au-delà des tweets et des vidéos publiées, on se rend compte que cette situation n’est pas sans poser problème.

 

 

 

 

 

Tout d’abord, Jérôme Jarre a un double discours assez étrange vis-à-vis des ONG. On remarque que, d’une part, il se targue de n’avoir recours qu’à des volontaires locaux sans passer par des ONG humanitaires classiques ; d’autre part il déclare : « Nous avons besoin des gouvernements, des grandes entreprises, des ONG, de l’ONU et de toutes les personnes concernées ». Son positionnement manque de clarté, et on peut le regretter pour la réussite de son action.

En effet, les actions humanitaires ne s’improvisent pas, le recours à l’expérience et l’expertise des associations sur place est nécessaire. Sans elles, une fausse bonne action est vite arrivée. « Fausse bonne action » est sans doute l’expression adéquate pour qualifier l’opération qui consistait à remplir un avion de denrées alimentaires achetées en Turquie pour les distribuer en Somalie. En effet, ne pas acheter sur place les produits crée encore plus de tensions sur le marché national, déjà en crise, et au contraire les y acheter permet de faire vivre les vendeurs, commerçants et agriculteurs. Ce genre de considérations n’est pas évident, cela prouve bien que la concertation avec les ONG locales est plus qu’indispensable. L’équipe de Jarre s’en est d’ailleurs rendue compte, comme on peut le voir dans ce tweet.Il écrit :

 

 

« Envoyer de la nourriture par avion n’est pas une bonne façon d’aider les gens. Il faut aider l’économie locale. »

 

 

 

Il est important de noter également que les ONG, qui connaissent le terrain, peuvent indiquer les régions dans lesquelles les pénuries sont les plus criantes, mais aussi les zones de danger, où il ne faut se rendre qu’avec une grande prudence. Ce genre d’informations permet le succès des missions humanitaires.

De plus, on peut se demander pourquoi Jérôme Jarre n’a pas choisi d’aider une ou plusieurs associations intervenant sur place au lieu de lancer sa propre initiative. Comme il a été rappelé, les ONG connaissent leur métier et sont les plus aptes à faire un travail efficace. Ainsi, par certains aspects, la lancée de cette initiative ne serait-elle pas une façon de se mettre en lumière avant même d’aider concrètement ces populations ?

 

Ce sentiment est renforcé par l’étrange relation qu’entretient Jérôme Jarre avec la Turkish Airlines. Comme l’a expliqué Slate, dans un article datant d’avril 2017, l’humoriste s’est rendu en Turquie avec Turkish Airlines, dans le cadre d’une opération de communication de la compagnie, identifiée par le hashtag Fortune Traveller. Il n’a pourtant jamais indiqué clairement participer à une opération rémunérée dans le but de la faire de la publicité. Dès lors, l’appel à cette compagnie n’est pas surprenant. Pour elle, c’est un excellent moyen de se faire de la publicité en s’affichant sur les réseaux sociaux comme une compagnie engagée pour une cause humanitaire. On comprendra aisément qu’elle se soit très rapidement manifestée sur Twitter lorsque Jérôme Jarre lança son initiative en faveur des Rohingyas.

 

 

 

 

 

Au-delà de son appel à la compagnie aérienne turque, Jérôme Jarre n’a également pas hésité à faire appel au dirigeant turc Recep Tayyip Erdogan sur Twitter en lançant un énième hashtag, Erdogan Help Rohingya. Si pour Jarre et sa Love Army, la fin justifie les moyens, on peut légitimement se questionner sur une demande humanitaire à un dirigeant connu pour son irrespect récurrent des droits de l’Homme. Pour Erdogan toutefois, ce genre d’initiative apparaît comme du pain bénit. Le président turc a pu en profiter pour redorer son image auprès de la communauté internationale en répondant simplement qu’il soutiendrait cette action auprès des Rohingyas par le biais d’agences ministérielles turques ou du Croissant Rouge. Cela s’inscrit dans une politique plus globale de la Turquie d’apparaître au yeux du monde musulman comme un chef de file en matière d’aide vis-à-vis de minorités musulmanes opprimées.

 

Toutefois, il convient de souligner la réponse de Jérôme Jarre au président turc, qui n’a pas hésité à mettre en évidence le décalage entre la réponse présidentielle et l’objectif de la Love Army for Rohingya. En effet, Jérôme Jarre refuse systématiquement les aides d’agences, en avançant des raisons de coûts supplémentaires pour lui inutiles ainsi que sa volonté de redistribuer « 100 % des dons » aux populations qu’il souhaite aider.

 

Ces deux initiatives nous montrent bien que la façon de lever des fonds et de faire de l’humanitaire est appelée à changer avec l’émergence de nouveaux modes de communication et leur diffusion. Toutefois, il semble illusoire de penser que les stars de l’Internet ont le monopole de ces nouvelles techniques : des ONG comme Médecins du Monde ou les organisations internationales comme le HCR ont également profondément transformé leur façon de s’adresser à de futurs donateurs par les réseaux sociaux.