« Que ce soient des chaînes de télévision ou des journaux, qu’ils soient publics ou privés, les médias sont en majorité déficitaires. Tous ? Non ! Une nouvelle variété de médias résiste encore et toujours à l’envahissement de la dette. Ces irréductibles journalistes opèrent dans un univers qui ne cesse de s’étendre : Internet. »

 

 

C’est ce que vous auriez pu lire si cet article avait été rédigé un an auparavant. Prenons le cas de BuzzFeed pour illustrer la chute vertigineuse de cette nouvelle branche du paysage médiatique. Créé en 2006, la start-up ne tarde pas à connaître un grand succès, notamment auprès de la tranche des 18-34 ans. La principale source de revenus de BuzzFeed se situe dans la publicité qui pullule sur le site. Doté d’un algorithme repérant les articles susceptibles de générer le plus de clics, BuzzFeed décuple rapidement ses revenus, et peut se permettre de s’agrandir et de s’exporter. Ainsi, l’effectif du site est multiplié par 9 en 3 ans. Dans le même temps, le journal Libération connaissait deux plans sociaux réduisant les effectifs en moins de 8 ans.

Mais en novembre 2017, le site internet annonce la suppression d’une centaine de poste, soit 6% de l’effectif pléthorique de 1700 salariés (en comparaison Libération emploie 180 personnes). Internet n’échappe pas à la règle, faire du bénéfice en proposant quelque forme de journalisme que ce soit reste compliqué. Pour les journaux papiers classiques, la chute est encore plus brutale à mesure que les ventes (une de leur principale source de revenu) s’amenuisent. La transition au numérique n’est pas évidente et remet en question les codes du journalisme classique.

 

 

Centralisation des médias

Nous le savons depuis longtemps maintenant, la possession des médias est concentrée entre les mains de peu de personnes. Que ce soient les grands journaux à tirage national comme Le Monde, Le Figaro ou Les Echos, les magazines spécialisés ou la presse locale, l’essentiel des médias est, comme vous pouvez le voir sur l’infographie proposée par le Monde-Diplomatique et Acrimed, détenu par les grandes fortunes françaises. Prenez notre DNA local : il est, comme 9 autres journaux régionaux, détenu à 100% par le Crédit Mutuel. Journaux, chaînes de télévision, sites internet, fréquences radio, aucun n’échappe à la règle. Mais alors, pourquoi des hommes d’affaires aguerris comme Martin Bouygues, Bernard Arnaud ou Patrick Drahi investissent-ils autant dans des marchés qui, comme nous l’avons vu, sont déficitaires ? Une chose est sûre, ce n’est pas par charité.

Le bénéfice que ces businessmans des investissements effectuent dans les médias est difficilement chiffrable. La principale supposition est qu’en occupant l’espace médiatique, ils agissent comme des influenceurs à la fois sur l’opinion publique, et sur l’Etat qui distribue les marchés publics qui sont sources de tant de revenus pour un Serge Dassault spécialisé dans l’aéronautique, par exemple.

De plus, les propriétaires de médias peuvent faire pression sur leur propre rédaction pour s’éviter des scandales. Bolloré, propriétaire de Canal +, est un expert en matière de censure, puisqu’au moins deux fois il a protégé ses intérêts en interdisant la diffusion d’un reportage (une fois sur les agissements du Crédit Mutuel avec qui il partage des intérêts, une fois sur les agissements d’un de ses collaborateurs en la personne du président du Togo). Si les propriétaires ont un droit de regard sur ce que publient leurs médias, ils peuvent aussi actionner la clause de non-dénigrement. En droit du travail, les salariés d’une entreprise sont soumis à plusieurs obligations, dont celle de ne pas dénigrer l’entreprise employeuse (donc ses propriétaires), c’est-à-dire de ne pas lui nuire de quelque manière que ce soit. Ainsi, un journaliste est empêché de faire son travail lorsque celui-ci nuit aux intérêts de son employeur.

 

 

La célèbre cartographie du Monde DIplomatique sur la détention des médias français

 

 

De l’importance de l’indépendance économique

En 1944, le Gouvernement provisoire émet de nombreuses ordonnances, dont certaines concernant les médias. Outre le fait de restaurer la liberté de la presse, elles interdisaient la possession de plusieurs titres de journaux d’informations. En d’autres termes, un actionnaire ne pouvait posséder des parts que dans un journal à la fois. L’intérêt était donc d’éviter ce qu’il se produit de nos jours avec la centralisation des médias, dans le but d’avoir à disposition une presse plurale. Mais ces ordonnances feront l’objet de plusieurs exceptions, et vous connaissez la suite. Les médias ont vendu de moins en moins, étaient de plus en plus déficitaires et ont donc dû faire appel à des actionnaires qui se sont succédés en enchaînant les plans sociaux réduisant les effectifs, et jusqu’à arriver à notre situation.

Ainsi, la perte d’indépendance économique des médias a conduit à un accroissement de la dépendance vis-à-vis des pôles économiques. Le cas du quotidien La Tribune est assez parlant. En 2007 et en 2010, le journal change d’actionnaire principal, passant de Bernard Arnaud à Alain Weill puis à Valérie Decamp. Ces deux changements de propriétaires ont été synonymes de nouvelle ligne éditoriale, de recadrage autour de différents sujets au gré des désirs des actionnaires. Un journal qui n’est pas indépendant économiquement ne peut pas l’être éditorialement.

 

 

Une dépendance multiple

Le chiffre d’affaire des médias désignés d’information ou d’intérêt général s’élève à hauteur de 4,8 milliards d’euros annuels. Sur cette somme, 1,5 milliards proviennent de la publicité, 2,5 milliards viennent des ventes et des investissements, et le reste est composé d’une aide de l’Etat qui varie selon les quotidiens. L’aide de l’Etat, d’un montant annuel de 1,6 milliards d’euros, est allouée au regard du contenu (la moitié de l’aide concerne les médias catégorisés « d’intérêt général », titre auquel ne peuvent pas prétendre les périodiques spécialisés ou contenant une grande partie de jeux ou de programmes par exemple) et au regard des besoin de chacun.

Après un rapide calcul, on observe que près d’un tiers du budget des médias provient de la publicité. Les annonceurs peuvent donc actionner de grands leviers de pression en retirant leur publicité des médias. Ce fut le cas en 2015, quand le groupe Havas (propriété de Vincent Bolloré, encore lui) a décidé de retirer sa publicité présente dans Le Monde après que le journal ait publié des articles critiques sur Bolloré. Résultat, un manque à gagner de 7 millions d’euros et une rédaction qui est désormais prévenue…

Le président Macron a programmé des coupes dans le budget de l’audiovisuel public à hauteur de 80 millions d’euros. Oui, le service public n’échappe pas aux pertes économiques frappant les médias. La conséquence est une perte de qualité dans le contenu. On demande aux journalistes d’en faire autant, mais avec moins de moyens. L’autre conséquence est la suppression des programmes coûteux, tels Cash Investigation. La qualité de l’information a un coût que même l’Etat ne tient pas à supporter.

 

 

Vers un autre système : la proposition du Monde-Diplomatique

En décembre 2014, le Monde-Diplomatique publiait dans ses colonnes son « projet pour une presse libre », dont voici les principales propositions.

Les médias français ont des coûts annuels de 4 milliards d’euros, qui sont partagés entre la rédaction, la production, l’administration et la diffusion. Le Monde-Diplomatique propose de créer le Service Commun, qui serait un organe de mutualisation des coûts de production, d’administration et de diffusion. Ce Service Commun serait un service public qui s’occuperait de réaliser l’impression des journaux, la diffusion en kiosques (ou sur internet) mais aussi la correction des articles ou les services juridiques nécessaires. Ne resterait alors aux organes de presse qu’à s’occuper de la rémunération des journalistes, ce qui permet d’assurer l’indépendance des rédactions.

Le Service Commun ne concernerait que la presse d’information et d’intérêt général, qui deviendrait une presse à but non-lucratif : les rentrées d’argent ne seraient utilisées que pour la rédaction, et les bénéfices seraient reversés au Service Commun. Ce dernier aurait besoin d’un budget de 1,9 milliards d’euros par an. En y réorientant les 1,6 millions que l’Etat alloue déjà à la presse, il ne resterait « que » 300 millions à trouver, coût que le journal propose de couvrir via une cotisation sociale qui serait peu élevée au regard de la somme nécessaire.

Le projet du Monde-Diplomatique présente de nombreux intérêts : mieux rémunérer les kiosquiers, réduire les coûts de production en les mutualisant (ce qui revient à créer un monopole naturel) et les journaux coûtant moins cher à produire ils seraient également vendus à prix réduit. De plus, la réduction des coûts permettrait de pouvoir se passer de la publicité ! Enfin, ce système faciliterait la diffusion des petites presses alternatives, étant donné qu’elles n’auraient qu’à assurer les coûts de rédaction.

Les publicitaires et actionnaires voulant toujours s’activer sur le marché de la presse se tourneraient alors vers la presse qui ne serait pas prise en charge par le Service Commun, à savoir la presse récréative ou la presse people par exemple. L’information serait alors un bien public, sur lequel on ne spécule pas et qui ne serait pas soumise à autant de pression.