Le lundi 18 décembre, Alexis Lévrier, spécialiste de l’histoire des médias, déclarait à propos de l’interview d’Emmanuel Macron par Laurent Delahousse la veille : « On est revenus à l’ORTF, voire à la presse d’Ancien Régime. Peu d’interruptions, des moues d’approbation du journaliste. C’était consternant ».

 

 

Un journalisme de service public parfois déconcertant

 

La séquence diffusée la veille peut en effet se prêter à la critique. Une conversation très convenue, une absence de contradiction, de confrontation : l’interview « novatrice » de Delahousse a été le sujet de nombreuses moqueries. Au-delà de la jalousie de certains confrères, qui auraient assurément mieux réussi l’exercice, cette entrevue pose de nombreux problèmes.

 

 

@La Libre

 

 

Si cela nous plonge dans tant d’embarras, c’est avant tout parce que l’interview était diffusée sur France 2, une chaîne du service public. Or, les médias de service public ne sont pas au service du pouvoir, de la majorité en place, en dépit du fait qu’ils appartiennent à l’Etat. C’est évident, néanmoins la séquence pousse à le rappeler. Signalons ou du moins remémorons que France Télévisions, comme tout l’audiovisuel de service public est financé par des fonds publics, en somme par le contribuable. Pour cette raison, il se doit de diffuser des programmes impartiaux et d’intérêt public. Cette mission ne semble guère être remplie par l’interview de Delahousse, qui ne fait que relayer la communication présidentielle à heure de grande écoute.

 

Comme l’a souligné Quotidien, l’émission de Yann Barthès, on peut voir un parallèle avec l’interview de Donald Trump sur ABC News par David Muir. La réalisation, les pérégrinations au sein de la résidence présidentielle, le ton cordial entre le journaliste et le Président, jusqu’aux commentaires dans les deux bureaux présidentiels tout est étrangement similaire. Cependant, il existe une énorme différence entre ABC News, une chaîne privée orientée à droite, et France 2. Cette dernière est une chaîne du service public qui doit être politiquement neutre. Plus largement, l’audiovisuel public ne peut pas se montrer favorable à un parti politique, quel qu’il soit.

 

« On est revenus à l’ORTF, voire à la presse d’Ancien Régime. Peu d’interruptions, des moues d’approbation du journaliste. C’était consternant ».

Alexis Lévrier

 

 

Retrouver des interviews de qualité

On pourrait imaginer que Laurent Delahousse interviewe tous les hommes politiques de la même façon qu’il l’a fait pour Macron. Alors, il n’y aurait pas d’inégalité de traitement ni de favoritisme. Néanmoins, cela resterait un problème dans la mesure où il ne remplit pas sa fonction. Les médias sont un contrepouvoir essentiel en démocratie, et les journalistes n’ont pas pour mission de discuter aimablement avec les politiciens, chez eux, une fois la nuit tombée. Ils doivent au contraire pointer du doigt l’écart qui existe toujours entre les promesses et la réalité des actions entreprises, mettre en lumière les incohérences des annonces, creuser derrière le vernis de la communication et aller plus loin que ce que les hommes politiques veulent bien laisser entrevoir aux citoyens.

 

Nous pouvons faire une comparaison avec le traitement qui a été accordé à Jean-Luc Mélenchon lors de son passage à l’Emission Politique sur France 2, le 30 novembre dernier. Les journalistes ont couvert beaucoup de sujets et certains d’entre eux ont largement déplu au leader de la France Insoumise. L’interview a été musclée car elle était sans concession et confrontait le député à des questions sensibles.

 

Le chef de file des Insoumis s’est insurgé du comportement des journalistes de l’Emission Politique. Dans un sens, on peut comprendre Mélenchon lorsque l’on compare cela à l’attitude conciliante dont bénéficie parfois la majorité, comme le prouve cette interview présidentielle. Cependant, ce traitement sans concession n’est pas un problème en lui-même. Au contraire, cela relève davantage de ce que devrait être une interview d’homme politique ; elle répond globalement aux exigences déontologiques du journalisme de service public. Le souci ici est plutôt le fait que de vraies entrevues journalistiques comme celle-ci sont rares.

 

 

Vers une réforme de l’audiovisuel public

D’ailleurs, si cet article pointe du doigt des failles de l’audiovisuel de service public, il n’est pas le seul. Le Président lui-même en a repéré suffisamment pour annoncer une réforme du secteur.

Parmi les annonces en la matière, l’une d’elles concerne la nomination des responsables de chaînes. Ces derniers ne devraient plus être nommés par le CSA mais par le Conseil d’Administration. Ainsi, l’organisme indépendant perdrait ses pleins pouvoirs en la matière. D’autre part, l’Etat récupèrerait en partie cette prérogative car pas moins de cinq des quatorze membres de l’AG appartiennent à des ministères et représentent le gouvernement.

 

Par ailleurs, le gouvernement a décidé de coupes importantes dans le budget de l’audiovisuel public. Cela retire par exemple la possibilité de faire de longues investigations sur des sujets complexes (comme c’est le cas d’Envoyé Spécial). Dès lors, l’audiovisuel public dispose de moins de moyens pour s’attaquer à des enquêtes mettant en cause des puissants, et donc possiblement des individus liés à l’Etat.

En somme, le gouvernement tente de reprendre la main sur l’audiovisuel public. Même si la réforme est encore loin d’être aboutie, on peut s’inquiéter de la direction qu’elle prend. Au contraire, il paraîtrait immensément plus pertinent de garantir une indépendance totale aux journalistes et plus de moyens pour mener à bien leur mission démocratique. En tous cas, cela semblerait louable dans un Etat de droit.