Le 12 février 2018, The Times avec son article « Haiti sex scandal: Oxfam ignored warnings on staff » met en cause l’ancien directeur d’Oxfam, Roland van Hauwermeiren. En 2011, alors qu’il coordonnait les opérations d’assistance aux populations suite au séisme de 2010, il aurait profité de sa position pour fréquenter des prostituées haïtiennes dans les locaux d’Oxfam. L’organisation aurait fermé les yeux. Ce n’est pas un cas isolé : rien qu’au sein d’Oxfam, 26 enquêtes pour comportements sexuels inappropriés ont été ouvertes. Depuis, MSF, Save The Children, le CICR, l’UNICEF sont également concernés par des scandales d’abus sexuels sur le terrain. Ces révélations sont-elles uniquement le fruit de la libération de la parole suite à l’affaire Weinstein ? Ou peut-on parler d’abus de positions dominantes des ONG ?

 

 

 

Une aide désorganisée

A Haïti, le séisme de 2010 a mobilisé 10 milliards de dollars, des centaines d’ONG et des milliers de salariés. La solidarité internationale et la campagne de dons qui l’a accompagné ont surpassé toutes les attentes. Pourtant, bien qu’il existe un Ministère de la Planification et de la Coopération externe à Haïti – un ministère chargé de délimiter les domaines d’action de chaque organisation internationale – l’aide apparaît totalement désorganisée et inefficace. La preuve : depuis 2010, Haïti s’enfonce dans le sous-développement. Le taux de croissance du PIB ne fait que régresser, passant de 5.5% en 2011 à 1.2% en 2017. Finalement, qu’a-t-on fait des 10 milliards ? Qui s’est soucié de la manière dont ces dons avaient été utilisés?

Là est tout le paradoxe : si les dons et l’aide qu’ils impliquent est conséquente, personne ne se soucie de ce qui est réellement accompli sur le terrain, des bénéfices que le gouvernement et la population en retirent. L’important ce n’est pas que l’aide soit utile, c’est qu’elle soit là. Le manque de coopération et de contrôle des ONG mène à un éparpillement des actions de soutien qui n’œuvrent pas pour l’amélioration de la situation à long terme. Malheureusement, cette situation est endémique au secteur, Haiti, « le paradis de l’aide », n’est que l’exemple le plus frappant. Dans ce contexte, les abus de pouvoirs sont nombreux et faciles. Le désarroi engendré par une catastrophe, l’urgence de l’intervention et enfin l’absence de gouvernement solide dans les pays touchés laissent le champ libre à tout abus de pouvoir de la part des salariés des ONG.

 

 

Un sentiment de toute puissance

Si la situation sur le terrain ainsi que l’organisation – ou plutôt le manque d’organisation – des actions des ONG rend possible les abus, la prégnance de schèmes impérialistes dans les consciences des travailleurs est également à prendre en compte. Au vu des vertus défendues par les ONG, il est facile de se représenter le travailleur humanitaire comme un humaniste hors-pair. La majorité d’entre eux est évidemment guidée par de bonnes intentions. Pourtant, de nouveau, l’absence de pouvoir organisé dans les pays aidés ainsi que les déséquilibres de conditions de vie entre les locaux et les travailleurs expatriés dotent ces derniers d’un sentiment de toute puissance. Ils se permettent de faire ce qu’ils ne feraient pas chez eux. Encore plus, leur statut de « sauveur » les fait se sentir intouchables. Ils permettent aux populations de se relever. Comment pourrait-on les soupçonner d’en abuser et les punir en conséquence ? Qui pourrait les punir ? L’affaire Weinstein a donc bien initié une libération de la parole quant aux abus sexuels. Pour autant, la dynamique de ceux-ci au sein du secteur humanitaire est singulière et ne peut être comprise sans une analyse précise du mode de fonctionnement des ONG.

 

 

Comment une organisation aussi importante qu’Oxfam- 1 milliard d’euros et 10 000 salariés – a-t-elle pu fermer les yeux sur des pratiques aussi graves ?

 

 

Un contrôle indispensable

On en vient donc au point fondamental : l’absence de contrôle des ONG laisse la majorité des abus impunis. Comment une organisation aussi importante qu’Oxfam – 1 milliard d’euros et 10 000 salariés – a-t-elle pu fermer les yeux sur des pratiques aussi graves ? Si depuis une dizaine d’années, des mécanismes de contrôle commencent progressivement à émerger, leurs impacts restent limités. MSF souligne ainsi avoir mis en place un contrôle interne depuis 2002, il existe maintenant une alerte interne et une démarche précise à suivre en cas de comportements abusifs. Sur 40 000 employés, 150 alertes ont été déclenchées, des investigations internes ont été menées et des sanctions disciplinaires adoptées. Lorsque l’abus va à l’encontre de la loi, les autorités judiciaires du pays sont aussitôt notifiées. Ce contrôle reste cependant marginal et doit absolument se généraliser au sein de toutes les ONG.

L’avenir de celles-ci en dépend. En effet, seulement 10 jours après ces révélations, Oxfam avait déjà perdu 7000 donateurs réguliers. Des scandales à répétitions de ce type ne peuvent à terme que discréditer l’ensemble des ONG et leur faire perdre de précieux donateurs. Désormais, elles agissent en connaissance de cause et se doivent de tirer des conclusions des mésaventures d’Oxfam.