La pièce contemporaine Occupe toi du bébé a été interprétée par le Club Théâtre et notamment Louise Rabault, Victor Bernadet, Sandy Hugues, Océane Champion, Nino Toussaint, Anabelle Plait et Bastien André, dans le cadre du projet Festival. La première a eu lieu le 21 mars à la salle Évolution de l’université de Strasbourg. Le projet a été sélectionné, et sera représenté au Festival « Paon d’Art » à Lille

 

Occupe toi du bébé: le titre semble annoncer clairement le thème. Pourtant il n’en est rien, tout est surprenant, intriguant, toutes les apparences semblent controversées…

 

Donna (Sandy) est accusée d’avoir tué ses deux enfants : Jake et Mégane, emprisonnée puis relâchée faute de preuves valables elle reste profondément traumatisée, niant de les avoir tués, ou peut-être ne le sachant pas véritablement elle-même. Désormais, en plus des troubles psychiques et de sa douleur, elle doit faire face à nombre de personnes cherchant à tirer eux-mêmes un certain profit de son malheur mais parfois également profondément touchés par sa vulnérabilité…

 

Ainsi, Lynn, sa mère, une politicienne est partagée entre l’amour qu’elle a pour sa fille et sa campagne pour laquelle elle espère utiliser le remou médiatique crée par l’affaire. Cette deuxième option prendra finalement le dessus.

 

Le Dr Millard, psychiatre de Donna, a quant à lui seulement en tête la reconnaissance de sa découverte du syndrome SLK qui pousserait à tuer par un excédent d’empathie. Il n’en est pas autrement pour la journaliste très fière d’avoir pu créer le buzz et un remous médiatique grâce auquel elle se retrouve sur les Unes des journaux.

 

Seul deux personnages semblent sortir d’une certaine manière de ce cadre d’opportunités : le mari de Donna, souffrant du drame et en deuil qui s’opposera très longuement à une interview. En effet, il désire vivre en paix seul avec la douleur de la mort de ses enfants et de la séparation de Donna. Cette séparation est un véritable dilemme pour lui, qui semble l’aimer encore mais à la fois rongé par le deuil ne peut la voir. De la même façon Denis Kelly a une approche de la situation différente et moins égoïste : son but est d’interviewer tous les protagonistes un par un, pour confronter leur témoignages et découvrir la vérité.

 

Pour autant, il n’est pas question de savoir si oui ou non Donna a tué ses enfants, d’ailleurs le doute persiste là-dessus même à la fin de la pièce : non, la véritable question que pose cette oeuvre est toute autre :

« C’est la vérité qui m’intéresse… »

 

Quelle vérité ? Qu’est ce que la vérité ? Quelle est la vérité ? Existe-t-il une vérité universelle ? Voilà ce sur quoi Denis Kelly s’interroge à travers cette pièce : le ton est donné.

 

L’interprétation donnée par nos talentueux acteurs est bouleversante, riche en émotion en tensions, en revirements.  Elle touche, elle frappe notre conscience, nos valeurs, notre âme… Elle nous pousse à nous questionner, nous met face à nous-mêmes :

 

 

« Le Dr Millard : les gens se plaisent à penser que nous avons fait évoluer notre intelligence afin de fabriquer des choses, des outils, la roue, la domestication des animaux, mais c’est faux. La seule raison pour laquelle vous avez toute cette intelligence, c’est pour pouvoir deviner ce que les autres cons peuvent bien penser » D. Kelly

 

 

L’attaque est forte, le spectateur est captivé dès la première scène par la souffrance, par le traumatisme de Donna. L’interprétation que Sandy en fait est fascinante, un jeu subtil passant surtout par la voix un peu rauque, les mimiques et la respiration. Finalement aussi expressif qu’il est subtil, on le retrouve tout au long de la pièce. L’ennui ne s’installe pas, les rebondissements sont aussi nombreux que les personnages sont complexes et se dévoilent sous des traits différents : dès qu’on s’est habitué à une face de leur existence en voilà une autre qui ressort.

 

N’oublions pas que l’arrivée et l’alternance successive des personnages aux caractères très différents y apporte un fort dynamisme. Le juste milieu entre subtilité et expression très forte (sans pour autant sur-jouer) est parfaitement trouvé, le jeu précis, intentionné et libéré de tout acte inutile est ainsi doté d’une formidable justesse.

 

Le long travail tout au long des six derniers mois a porté ses fruits par l’incarnation pertinente et touchante de chacun des acteurs : pour n’en citer que quelques exemples, les scènes mère-fille ponctuées d’une tension extraordinaire, créant un réel malaise parfois dans les sentiments d’un spectateur pris au tripes par leur jeu authentique, produisent un effet très fort. Il faut aussi  rappeler les interventions de la journaliste, provoquant des rires et créant un contraste intéressant face à ces scènes de tensions. Les réflexions à la fois en apparence simplistes et pourtant profondes du psychiatre, l’incompréhension du père s’obstinant à refuser de collaborer pendant une grande partie de la pièce à la recherche de Kelly, permettent au spectateur de comprendre tous les ressorts psychologiques et questionnements que pose la pièce. Bref les moments forts étaient nombreux et s’enchaînaient sans pour autant faiblir…

@Claude Foto

 

Enfin, on peut mentionner la mise en scène, qui était, il faut le reconnaître, dans une certaine mesure atypique mais pour autant les choix fait étaient tout à fait défendables, pertinents, justes. Denis Kelly tantôt de profil, tantôt de dos notamment dans l’entretien avec le père, crée ainsi un double décalage. En effet, à la fois on a l’entretien qu’elle veut ouvert et qui paraît ainsi plus fermé et elle comme anonyme face au père qui lui voulait l’anonymat et se retrouve dans la lumière face public.

 

Un espace scénique totalement exploité et donnant ainsi par cette exploitation et utilisation variée de l’espace s’alliant harmonieusement avec le jeu des acteurs ainsi que leurs positions respectives donne encore une autre dynamique à la pièce.

 

La fin reste vague et ouverte, chacun semble avoir retrouvé pied d’une certaine manière dans le monde : Lynn qui gagne les élections par exemple. Pour ce qui est de Donna, à nouveau enceinte, elle paraît avoir retrouvé d’un côté un certain appui grâce à une prise de conscience et une libération émotionnelle face à un coucher de soleil, lui redonnant goût à la vie, elle qui était près du suicide. Pour autant, elle a l’air également encore hésitante et en décalage face aux autres figures de la pièce : ne sachant pas si oui ou non elle a tué ses enfants, le spectateur garde en tout cas la liberté de conclure et continuer l’action à sa manière (va-t-elle finir par tuer son nouvel enfant une fois né ? Est-elle coupable ? Est-elle victime ?).

 

Finalement, cette représentation est unique, d’une qualité rarement vue et digne des Grands Théâtres. Félicitations à tous les acteurs et aux responsables du Club Théâtre pour ce magnifique travail, ces émotions fortes que vous avez su nous transmettre, ce partage et ce superbe moment que vous nous avez fait passer.

Il ne reste plus qu’à vous souhaiter encore plus de succès au Festival de Lille , et j’ose dire que c’est d’ores et déjà dans la poche !