Aujourd’hui, je vous parlerai d’un concept un peu pompeux, qui désigne une méthode d’entraînement aujourd’hui très connue et souvent résumée au fait de réaliser la préparation physique avec le ballon. Elle a notamment été popularisée par les entraîneurs portugais tels que José Mourinho, André Villas-Boas ou Leonardo Jardim. Elle est toutefois utilisée dans d’autres sports et notamment en rugby par Eddie Jones, actuel coach de l’équipe d’Angleterre, qui en a fait une véritable machine à gagner. Or, cette méthode d’entraînement développée par Vitor Fradé, maître de conférences à l’université de Porto, ne se résume pas seulement à cela, comme nous allons le voir. Pour illustrer mon propos, je m’appuierai sur mon expérience de coach des Stringboxs, pour avoir des exemples concrets.

Une méthode novatrice

Cette méthode part du principe que la séparation habituelle des composantes de l’entraînement en préparation physique, tactique, technique et préparation psychologique n’est pas pertinente. Ces quatre aptitudes doivent être travaillées ensemble. Il serait plus pertinent de diviser les entraînements en parlant de quatre phases de jeu : l’attaque, la défense, la transition attaque défense et la transition défense attaque. Sur la base de ce découpage, il est possible de mettre en place des principes de jeu qui formeront au final la philosophie de jeu de l’équipe. Ces principes de jeu sont toutefois difficiles à comprendre pour les joueurs et doivent se traduire en sous principes pouvant eux aussi être divisés en d’autres principes, qui seront plus facilement compris par les joueurs.

Par exemple dans le cas des Stringboxs, le principe premier pour l’attaque est d’avoir un jeu « à la toulousaine », c’est à dire un jeu cherchant à déborder l’adversaire. Pour aboutir à cela, plusieurs sous principes entrent en jeu, comme par exemple le fait de chercher à faire vivre le ballon, occuper un maximum d’espace sur le terrain ou jouer avec un rythme élevé. Il faut toutefois garder à l’esprit que la définition des principes de jeu doit prendre en compte le style de jeu visé par l’entraîneur. En outre, tous les principes ne se valent pas et certains sont plus importants que d’autres dans la mise en place de la philosophie de jeu voulue. Il faudra donc mettre l’accent sur ces principes pendant l’entraînement.

Cette division a pour objectif de permettre aux joueurs de se confronter pendant les entraînements à des situations qu’ils pourront rencontrer en match. Ainsi Eddie Jones met en place des séances basées sur une thématique, où il cherche à avoir une intensité plus importante que ce à quoi les joueurs seront confrontés en match. Cette particularité permet alors de ne pas avoir à réaliser de préparation physique stricto sensu. Cela permet à l’entraîneur de mettre en place une philosophie de jeu qui lui sera propre et qui sera maitrisée par les joueurs. Pour cela, il faut développer des exercices qui se rapprochent des conditions de match et qui permettent aux joueurs de comprendre comment ils doivent s’organiser pour répondre à telle ou telle situation. Cela nécessite donc la mise en place d’une philosophie de jeu claire par l’entraîneur.

Une méthode s’appliquant à tous types de sports collectifs

L’entraineur doit prendre en compte plusieurs éléments dans l’élaboration de son plan de jeu. Premièrement, les schémas tactiques qu’il utilisera auront un impact sur la manière de jouer de son équipe. Ainsi, dans le football le 4-3-3 permet d’avoir un meilleur contrôle du ballon. Bien que le football soit l’exemple le plus parlant, l’influence du schéma tactique se retrouve dans les autres sports collectifs. Ainsi, dans le cas du handball, il est possible de penser aux différentes formations défensives, comme l’a fait par exemple la France durant la dernière coupe d’Europe en alternant entre un système en 0-6 ou en 1-5, c’est-à-dire avec tous les joueurs sur une même ligne ou avec un défenseur en libéro devant une ligne de 5. Ces deux options influençant alors la manière de défendre de l’équipe, mais aussi la façon dont elle passe d’une position défensive à une position offensive.

De même au rugby la façon dont les joueurs s’organisent en cellule de jeu sur le terrain influence leur façon de jouer. Deuxièmement, il faut prendre en compte les qualités et défauts des joueurs à disposition. Le but du plan de jeu est de mettre en avant les qualités des joueurs. Cela nécessite non seulement d’identifier leurs forces et faiblesses au niveau technique mais aussi leur capacité à lire les situations de jeu et leur façon de répondre à ces situations.

Pour les Stringboxs par exemple, l’équipe est composée de joueuses avec un gabarit légèrement plus petit que celui de leurs adversaires, toutefois elles compensent cet handicap par une agilité et une explosivité plus importante. En outre, au sein de l’effectif plusieurs joueuses ont une capacité à rester sur leurs appuis. Cela permet de dynamiser le jeu en évitant d’avoir à passer le sol après chaque phase de contact. Enfin la majorité de l’effectif maitrise les mouvements techniques de base. Tous ces éléments justifient le choix d’une philosophie de jeu basée sur la vitesse et le débordement en attaque, car cela permet de mettre en valeur les qualités techniques et de déplacement des joueuses composant l’équipe.

Selon Fradé, il faut également prendre en compte le ressenti des joueurs, il faut les impliquer dans la mise en place de cette philosophie de jeu et leur faire comprendre pourquoi ils jouent dans cette configuration pour qu’ils puissent s’approprier le plan de jeu. En effet, le but n’est pas de mettre en place un système rigide dans lesquels les joueurs sont enfermés mais plutôt de mettre en place une base, leur permettant de savoir quoi faire et ainsi ne pas avoir à y penser. Ils peuvent alors se concentrer sur le jeu en lui-même et ainsi développer leurs propres réponses aux situations auxquelles ils seront confrontés.

Or, cela peut parfois s’avérer compliqué à faire comprendre aux joueurs. Personnellement, je me suis rendu compte que les joueuses, que j’entraîne, ont par moment tendance à s’enfermer dans la structure de base, qui a été mise en place aux entraînements. La philosophie de jeu joue alors un rôle pervers et inhibe totalement les joueurs qui ont alors du mal à réaliser en match ce qu’ils exécutaient à la perfection aux entraînements.
Enfin, il faut tenir compte du cadre dans lequel on évolue. Par cadre, j’entends les conditions dans lesquelles l’entraineur évolue, c’est-à-dire le nombre d’entraînements par semaine, le matériel disponible aux entrainements et la disponibilité des joueurs par exemple. Or, dans le cas des Strohteam, les conditions ne sont pas optimales, entre des moyens faibles fournis par l’IEP et des horaires pas toujours compatibles avec les TD. La mise en place d’une philosophie de jeu trop ambitieuse parait donc difficilement envisageable.

L’assimilation par les joueurs

Une fois la philosophie de jeu déterminée, la périodisation tactique doit permettre son assimilation par les joueurs. L’entraineur doit toutefois respecter certains principes pour pouvoir bénéficier au maximum de cette méthode. Tout d’abord l’objectif des exercices utilisés pendant l’entraînement doit être de permettre aux joueurs d’apprendre et de développer les capacités nécessaires à la mise en place du plan de jeu, quel que soit le déroulement du match. Un match dans un sport collectif n’est rien de plus qu’un jeu dynamique. L’objectif de l’entraînement est alors de réduire la part d’imprévisibilité durant le match. Cela est possible en développant des exercices se rapprochant des conditions de match et qui mettent en difficulté les joueurs.

Toutefois, il faut être vigilant à ne pas établir de liens de causalité dans la façon de résoudre les situations et donc laisser aux joueurs la capacité de s’adapter à la situation et donc avoir plusieurs moyens d’y répondre. Graig Laidlaw capitaine de l’équipe d’Écosse expliquait notamment que lors du mandat de Vern Cotter, les Ecossais avaient l’habitude de simuler des fins de match sous tension, avec un écart au score fictif à gérer pour résoudre leur tendance à perdre des matchs dans les dernières minutes. Il faut donc cibler la thématique à travailler et réaliser des exercices qui permettront de répéter un maximum de fois le comportement désiré.

Néanmoins l’entraînement sera inefficace si les joueurs ne saisissent pas pourquoi ils réalisent l’exercice. Sans cette compréhension, ils ne seront pas capables d’identifier la situation travaillée lorsqu’ils seront en match. La concentration des joueurs durant les entraînements et la précision des interventions de l’entraîneur sont donc primordiales pour l’efficacité de cette méthode.

Une méthode de petits pas

Enfin, la périodisation tactique est une méthode qui se veut progressive. Il est possible d’évaluer les progrès réalisés par ses joueurs soit au cours de la saison, soit entre deux matchs ou alors entre chaque entraînement. Il faut d’abord commencer par expliquer aux joueurs les principes généraux du jeu, c’est-à-dire les différentes phases de jeu. Cela leur permettra de mieux comprendre quand appliquer tel principe et pourquoi l’appliquer.

Personnellement, je rajouterai qu’au niveau auquel nous évoluons, le fait de doter les joueurs du bagage technique minimal pour la pratique du sport. Dans le cas du rugby il s’agit de savoir faire des passes, plaquer, jouer un duel et comment bien protéger le ballon lorsqu’il y a eu un placage. L’intérêt de faire cela est de permettre aux joueurs d’avoir un bagage suffisant pour répondre à diverses situations. En effet, selon Fabien Galthié, ce qui permet aux anglo-saxons de dominer actuellement le rugby mondial, c’est le fait qu’ils mettent l’accent sur la maîtrise des gestes techniques, laissant au joueur plus de temps pour analyser la situation, alors qu’en France l’accent est mis sur la prise de décision.

Ainsi, en Nouvelle Zélande, les joueurs commencent par maitriser les différents gestes techniques de base avant de s’intéresser à comment répondre aux situations. Une fois ce travail réalisé, il est possible de transmettre aux joueurs les principes de jeu qui sont spécifiques à la philosophie de jeu envisagée. Toujours selon Fradé, il faudrait commencer par la défense car celle-ci est plus facile à mettre en place et permet à l’équipe de se rassurer. Toutefois, il s’est intéressé au cas particulier du football et on peut penser qu’il serait possible dans certains cas de commencer par l’attaque, ce que j’ai personnellement fait avec les Stringboxs.