« De même que les mots sont des inventions par rapports aux objets et aux idées, de la même façon, le mythe est une invention à propos de la vérité. » Tolkien lors d’un débat avec les Inklings.

L’œuvre de John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973), professeur en philologie d’Oxford, presque exclusivement composée de littérature fantaisie (Faërie), de poèmes et contes, laisse ordinairement le lecteur décontenancé par l’étendue et la profusion de cet univers imaginaire. Ce dernier reste d’autant plus pantois lorsqu’il en apprend davantage sur la vie simple et paisible du célèbre écrivain du Seigneur des anneaux et de Bilbo le Hobbit. En effet, la prodigalité de l’écrivain anglais prend forme dans l’esprit d’un homme qui ne voyageait que fort peu, mais construisait son imagination par la lecture et l’étude des textes anciens. Cet imaginaire, comme on le perçoit dans cette citation ci-dessus, fût pris très au sérieux par Tolkien qui, par la suite, en a fait un objet d’étude à part entière.

Dans une Angleterre de la fin du XIXème siècle où l’industrialisation à marche forcée a complètement bouleversé le mode de vie et le paysage du pays que Tolkien chérissait profondément, ce dernier va trouver le moyen d’échapper à une réalité sombre et morose d’avènement de la « modernité » par la création d’une œuvre monumentale et à vrai dire, définissant un monde à l’opposé des valeurs qui semblaient prévaloir à l’aube du XXème siècle. L’univers qu’il va alors édifier se caractérise par une présence récurrente d’éléments historiques et des références constantes aux mythes fondateurs que Tolkien étudiaient et révéraient. Par ce procédé, il révolutionne le genre littéraire et fait la démonstration qu’un imaginaire puissant dans une création artificielle, mais minutieuse, peut appréhender des enjeux philosophiques et métaphysiques. L’omniprésence de références culturelles propres au monde réel et à son histoire permet d’exposer une ébauche globale de la vision de Tolkien et nous questionne sur son rapport au monde contemporain, au fond, la possibilité de révéler par le mythe.

Gandalf arrivant à Cul-de-Sac, Illustration de John How

Un débat prenant place au début d’un siècle postromantique à la redécouverte du folklore européen

Tolkien se situe dans un courant qu’il a lui-même théorisé dans une conférence, puis l’un de ses écrits les plus étudiés encore aujourd’hui : Du conte de fées. Il y élabore et développe le concept qui sous-tendra l’essentiel de son œuvre et de bien d’autres par la suite : le genre mythopoïétique. Dans cet écrit il explique notamment : « Je pense que le conte a sa propre manière de refléter la vérité, différente de l’allégorie […] ou du réalisme, et en mains aspects plus puissante. » Le terme mythopoeïa est pour la première fois utilisé par Tolkien dans le poème du même nom qu’il rédige dans les années 1930, signifiant littéralement en grec la « fabrication des mythes ». Cette réflexion germe dans l’esprit de l’écrivain à la suite d’une des nombreuses confrontations philosophiques qu’eut Tolkien avec les membres de son « cercle littéraire » d’Oxford : les Inklings, une nuit de septembre 1931. La conversation portait tout d’abord sur la foi, la théologie et l’histoire, puis lorsque le sujet dévia sur la notion de mythe, les deux compagnons de soirée de Tolkien, Hugo Dyson, mais plus particulièrement le renommé C.S Lewis expliqua que cette dernière n’était selon lui que « des mensonges soufflés dans de l’argent ». La réponse de Tolkien à cette déclaration, puis la réflexion qu’il va entreprendre par la suite fondera l’un des axiomes de son raisonnement lors de la composition de sa propre œuvre mythologique, dans un poème de 148 vers qu’il rédigea le soir même, avec pour titre : Mythopoeïa, dédicacé de cette manière « Pour celui (C.S. Lewis) qui a dit que les mythes étaient des mensonges et donc sans valeur, même si soufflés à travers l’argent, de Philomythus (celui qui aime les mythes) à Misomythus (celui qui hait les mythes). »

Le noyau du groupe littéraire légendaire des Inklings à l’Université d’Oxford. De gauche à droite : C.S Lewis – J.R.R Tolkien – Owen Barfield – Charles Williams

Ce poème représente le credo ontologique de Tolkien, la clé d’analyse de ses œuvres et une ouverture sur l’univers légendaire et folklorique européen qui est alors redécouvert à l’époque par de nombreux universitaires et artistes. Tolkien est né en 1892, l’année où s’éteint le sublime écrivain et poète Lord Alfred Tennyson (Les Idylles du Roi), qui fut avec notamment Andrew Lang (Les douze Fairy Books), deux des principaux auteurs qui se plongèrent dans le monde médiéval européen pour faire l’éloge des valeurs de la société victorienne. Ils comptaient ainsi renouveler les fondements de l’identité nationale afin de réenraciner la société britannique profondément bouleversée économiquement et politiquement par la Révolution Industrielle.

Gravure de Gustave Doré pour Les Idylles du Roi de Lord Alfred Tennyson (1868)

Entre imaginaire et héritage des peuples : la mythopoeïa chez Tolkien

Pour le poète anglais Samuel Taylor Coleridge : « la poésie est la fleur et le parfum de toutes les connaissances humaines. » Cette conception se rapproche du rapport qu’entretient Tolkien avec les mythes et leurs fabrications ainsi que leurs rôles au sein de notre histoire. La mythopeïa, selon lui, représente le lien étroit entre les légendes et l’histoire des peuples. On peut entrevoir l’existence d’une source de véracité dans le mythe qui féconde l’esprit et l’inconscient des peuples. La poésie ou la fable sont différentes façons de conter ces mythes afin de les rendre réels, l’œuvre de Tolkien en est imprégnée et cela transparaît dans les adaptations de Peter Jackson par l’une des répliques de Gandalf essayant de convaincre Bilbo de rejoindre la compagnie des nains : « toutes les belles histoires méritent d’être enjolivées, vous aussi vous aurez quelques histoires à raconter quand vous reviendrez. »

La mythopeïa exprime le souffle de vérité et les racines authentiques que Tolkien voulut donner à ses personnages et de surcroît leurs langages, les rendre vivants afin de les inscrire dans une dynamique. C’est par ses racines profondes et durables que l’imaginaire tolkienesque nous apparaît si familier, car son œuvre est issue d’un monde mythopoïétique et non purement fantastique où tout ne serait qu’invention. Le monde d’Arda englobant la Terre du Milieu (où se déroulent les aventures des personnages les plus célèbres de Tolkien) n’en représente qu’une région, possède son histoire et sa propre cosmogonie fictive, puisant sa source dans l’histoire réelle, la littérature, la politique ou la philosophie ainsi que d’autres éléments familiers à notre monde. Ce soubassement idéologique apporte une consistance et une cohérence à la création de Tolkien.

Notre auteur avait compris que l’étude des racines, non pas seulement des langues mais de l’histoire en général ne représente pas en tant que telles des connaissances figées que l’on doit analyser seulement pour en rendre compte. Ce qui importe réellement, c’est que les mythes en tant que représentations de nos traditions millénaires, nous transmettent bien plus qu’un vague folklore. L’homme rationnel ne doit pas se couper d’une part de mythe, d’imaginaire et de fable : « Il lui semblait avoir passé par un pont de temps dans un coin des Jours anciens et marcher à présent dans un monde qui n’était plus. A Fondcombe, il y avait le souvenir d’anciennes choses, dans la Lórien, les anciennes choses vivaient encore dans le monde en éveil. » (La communauté de l’anneau, Livre II, Chapitre six)

Fondcombe, Illustration d’Alan Lee

En réalité, pour Tolkien, les notions de racines historiques et de mythe fusionnent pour former l’héritage. C’est par le récit que le passé se perpétue et permet à des générations entières de s’y identifier, tout comme l’on s’identifie aisément à l’univers du titanesque Silmarillion car puisé dans le même puits mythique et imaginaire des peuples européens. Les mythopoïeses, d’après la définition, qu’en fait le géographe grec Strabon au Ier siècle av. J.-C, sont sources de connaissances et témoignent d’expériences concrètes des peuples qui ne doivent donc pas être négligées pour comprendre et analyser des données empiriques.

Le poème Mythopoeïa, nous aide à appréhender le rôle de l’écrivain de ce genre de littérature comme celui de grand ordonnateur, spécifiquement à partir du vers 57. Le mythopoïete représente un sous créateur, qui dans la pensée de Tolkien, reprend à son compte la création première, celle de Dieu, et en décline à sa guise d’autres édifices : les mythes. Au vers 125, on retrouve le même type de théorie. Il existe pour Tolkien des vérités spirituelles, les sous-créations cosmogoniques sont des déclinaisons de l’acte fondateur, en utilisant la logique aristotélicienne de la cause première. Puis au vers 142 enfin il exprime l’idée que le poème et le mythe ne sont pas créateurs de « mensonges », afin de répondre à C.S Lewis qui n’avait pas encore à l’époque entrepris ses travaux et notamment son œuvre renommée qu’est Le Monde de Narnia (il changera d’avis après cette discussion avec Tolkien qui influença grandement ses écrits ainsi que sa conversion au christianisme). Il affirme dans les dernières lignes que la mythopoeïa réactualise les mythes anciens et oubliés afin de créer un récit à hauteur d’homme qui permet de refléter la vérité première :

“In Paradise they look no more awry;

and though they make anew, they make no lie.

Be sure they still will make, not being dead,

and poets shall have flames upon their head,

and harps whereon their faultless fingers fall:

there each shall choose for ever from the All.”

 

La continuité entre monde fictif et monde réel, les sources de l’œuvre tolkienienne

 

La familiarité entre notre monde avec celui créé par l’écrivain anglais est flagrante lorsque que l’on prend le temps d’étudier les lectures de celui-ci. Tolkien, en forgeant peu à peu sa mythologie personnelle, s’est emparé d’un grand nombre d’œuvres et inspiré des mythes de la vieille Europe, certains spécialistes affirment même que la Terre du Milieu serait une représentation mythifiée du monde réel. L’on se cantonnera ici à faire émerger une infime partie de l’iceberg reflétant les sources utilisées par l’auteur afin d’appréhender les enjeux philosophiques sous-tendant ses travaux.

« D’où parlait-il ? » exhorteraient les situationnistes. Tout d’abord l’évidence, les savants et experts ayant travaillés sur les écrits de Tolkien et sur sa vie, se rejoignent pour affirmer que l’œuvre revêt une dimension profondément christique, en particulier Le Seigneur des anneaux. Ainsi l’ensemble de sa réflexion sera influencé par son catholicisme romain qu’il ne dissimulait pas. En effet, il fut l’un de ceux qui ne cacha pas son scepticisme vis-à-vis de Vatican II et plus spécialement de l’œcuménisme qu’il avait en horreur. Il affirma par la suite avoir toujours regretté la fin de la messe en latin. Par ailleurs, politiquement, Tolkien, dans une lettre adressée à son fils Christopher en 1943, déclara qu’il n’était point un démocrate et que son cœur balançait probablement vers un anarchisme de droite ou encore vers une monarchie non constitutionnelle.

Si Tolkien exploite en abondance les thèmes chrétiens de la Lumière et des Ténèbres, de surcroît la dichotomie bien/mal, l’on ne retrouvera pas directement une analogie explicite entre la Bible et l’œuvre. Il est cependant possible de déceler dans le récit la figure christique dans une multitude de personnages, par les valeurs qu’ils promeuvent dans leurs actions (Gandalf, Aragorn ou encore Frodon). Tolkien ne fait pas ici preuve d’un manichéisme abrupt, par exemple consacrant une large critique et de nombreux paradoxes aux races qu’il créa, en particulier lorsqu’il définit les caractéristiques des hommes. Ces derniers aux cœurs aisément corruptibles, certains s’étant tournés du coté sombre par la soif de pouvoir (Númenóréens Noirs, Nazgûl), exprime l’idée que peu importent les événements se déroulant dans l’univers, la nature humaine persiste et demeure. Néanmoins, l’écrivain anglais refuse de créer une œuvre reflétant la théologie chrétienne car il souhaite que chaque lecteur puisse laisser libre cours à son imagination, c’est pour cette raison qu’il refuse tout raccourci allégorique.

De plus, la notion « d’eucatastrophe », abondamment reprise dans Le Seigneur des anneaux, témoigne d’un exemple supplémentaire de l’influence de l’eschatologie chrétienne dans l’œuvre. Elle représente selon Tolkien la Mort et la Résurrection du Christ. Cette notion renvoie ici au pessimisme fondamental de l’auteur, l’idée que le mal ne peut pas être complètement éradiqué, et que souvent le mal est la condition sine qua non du bien, il permet même à celui-ci de se révéler. Lors d’affrontements entre les représentations du Bien et du Mal, comme les batailles du Gouffre de Helm et celle des Champs du Pelennor, une situation désespérée se voit finalement retournée par une miraculeuse providence (arrivée propice d’une armée ou encore destruction de l’anneau). Mais ce revirement n’est pas une fin en soi, le mal cherchera toujours à mettre un pied dans ce monde jusqu’à la Fin des Temps. Tolkien croit au péché originel, que la partition de l’Homme est une partition de damnation, l’Homme est condamné à souffrir sans répit, jusqu’à sa mort et la mort de la mort. Au fond, une vision de l’Histoire comme un cycle et non comme une longue ascension vers le progrès. Il ne croit pas à la perfectibilité de l’Homme, seulement parfois aux tentatives de dépassement de son état. C’est ce que confirme l’une des dernières lettres que Tolkien écrivit à un lecteur où il affirme avoir écrit une suite se déroulant 100 ans après les événements du Seigneur des anneaux (avec pour titre The New Shadow composée de treize pages seulement), mais que cette histoire traitant spécifiquement des Hommes empruntait un chemin trop sombre car considérant la présence constante des racines du mal dans le cœur de ces derniers, ce qui pour Tolkien n’eut été qu’un « thriller », donc inutile à ses yeux.

Les cavaliers noirs. Alan Lee

La seconde inspiration de Tolkien pour son univers en fait une œuvre tout à fait insolite, celle-ci est explicitée par le professeur Peter Kreeft expliquant parfaitement dans son ouvrage The Philosophy of Tolkien: The Worldview Behind « The Lord of the Rings » la manière dont Tolkien concilie son catholicisme avec sa fréquentation quotidienne des autres légendes et mythes païens nordiques et médiévaux. Tolkien (comme beaucoup de catholiques) ne considère pas les mythes païens comme « complètement erronés » (à l’inverse de la plupart des protestants), mais comme précurseurs confus du christianisme. Il fut influencé ici par la vision de Chesterton dans « L’Homme éternel », développant le lien entre le christianisme et les mythes païens par les notions de salut, de mort et de résurrection. Tolkien fait sienne la maxime « le christianisme est un mythe devenu réalité. »

L’auteur expliquera un jour « L’île au Trésor m’a laissé assez froid, les peaux rouges me convenaient mieux […] des aperçus d’un mode de vie archaïque, des langages étranges et par-dessus tout : des forêts mais le pays de Merlin et d’Arthur valait encore mieux. Le meilleur de tout était le nord anonyme de Sigurd, des Völsungs et du prince de tous les dragons. » La mystique de Tolkien réside donc également dans la mythologie scandinave, les légendes celtiques et germaniques. Parmi ce foisonnement, on peut en trouver des références concrètes dans l’œuvre. L’on peut citer le Kalevala d’Elias Lönnrot tout d’abord que l’on abordera dans la dernière partie car il est l’inspiration première en langue finnoise pour la création des langues elfiques. Les dragons présents en Terre du Milieu sont sans aucun doute à l’image du dragon Fafnir que l’on retrouve dans l’Edda de Snorri, l’ensemble de poèmes en vieux norrois représenté par l’Edda poétique a influencé puissamment notre auteur tout autant que le fit le poème Beowulf à l’origine de son attrait pour le vieil anglo-saxon, ce dernier repris abondamment dans l’œuvre de Tolkien avec le personnage de Gollum que l’on affilie facilement à celui de Grendel par exemple. Le biographe de Tolkien, Humphrey Carpenter, affirme lui même que « la littérature et les mythes en vieux norrois exerçaient une attraction et un charme profond sur l’imagination de Tolkien. »

 

On ne peut s’empêcher de déceler chez Tolkien l’empreinte des épopées homériques, une influence moindre de la période antique sur son œuvre mais dont l’ancien élève du Collège d’Exeter d’Oxford ne put passer outre lors de l’apprentissage de ses humanités. Bilbon rechigne à l’aventure, sa vie, ses racines et sa place sont dans la Comté, mais poussé irrésistiblement par le désir d’aventure présent en chacun de nous, ce désir qui fit transporter Ulysse loin de son île natale, le destin du premier fut un peu forcé par Gandalf car de nature les Hobbits rechignent à toutes formes de changement. On retrouve également ce tiraillement singulier du fils de Laërte chez Bilbon, entre la nostalgie de son « chez soi », les dangers qu’il rencontre sur son chemin, la tension entre le gout de l’épopée et la volonté du retour à ses racines. Mettant en exergue ici la double aspiration fondamentale de l’homme : à l’aventure et au retour.

Une pensée de l’enracinement contre la modernité

Nombreuses ont été les interprétations de l’œuvre de Tolkien, qui donnèrent lieu à un nombre tout aussi important de théories politiques et philosophiques. Au delà de ces considérations, une figure apparaît maintes fois sous la plume de l’écrivain, celle de l’arbre et plus particulièrement en émane une notion que Tolkien précise au fil de ses écrits : l’enracinement. En effet, la métaphore de l’arbre est récurrente chez Tolkien, pas seulement dans l’univers de Faërie, mais on retrouve la métaphore filée dans ses poèmes, ses conférences et ses lettres, comme illustration d’une réflexion permanente sur le monde qui l’entoure :

« Les arbres sont des êtres vivants pleins de majesté et leurs structures ramifiées évoquent pour moi la façon dont se construisent les langues, mais aussi les mythes et les contes, ce que l’esprit humain a su produire de plus noble. » 

Dans sa cosmogonie, Tolkien accorde un pan entier aux choses qui poussent, celui-ci régit par la Valar Yavanna qui en a fait son propre domaine, comme la mer fut le domaine de Poséidon chez les grecs ou la nature pour Cernunnos chez les celtes. C’est elle qui va donner vie à l’une des créations les plus remarquables de cet univers : les Olvars, bergers de la forêt, ce sont des arbres à caractère anthropomorphique, capables de se mouvoir et discuter, dotés d’une incroyable puissance, ils sont plus connus du grand public sous le nom d’Ents. On note également l’omniprésence des arbres normaux en général, l’arbre blanc du Gondor, les deux arbres à l’origine du soleil et de la lune ainsi que les forêts omniprésentes dans la Terre du Milieu. Comme l’explique le professeur Bradley Birzer : « Pour Tolkien, l‘arbre se tient en opposition à la machine, qui en tant que tel représente l’ère pré-moderne. Pour lui, les arbres sont apparus beaux et sages. »

Tolkien et son pin noir favori aux jardins botaniques de l’université d’Oxford, dernière photo avant sa mort.

La métaphore arboricole est à l’origine d’un des poèmes les plus connus de Tolkien, permettant d’introduire sa réflexion autour de l’enracinement et sa critique acerbe de la modernité :

« Tout ce qui est or ne brille pas / Tous ceux qui errent ne sont pas perdus /Le vieux qui est fort ne dépérit pas/ Les racines profondes ne sont pas atteintes par le gel. […]»

Evidemment, on retrouve ici le parallèle entre la profondeur du passé qui corrobore les fondations et la vivacité d’une âme. La mémoire permet aux racines de ne pas se scléroser et la transmission de ne pas s’altérer. L’essence métaphysique de Tolkien peut être extraite de ces premiers vers, pour chacune des races de son univers, il développe des racines communes, des comportements et une essence, ce que, dans notre société moderne et socialisante, l’on définirait sous le nom de « stéréotype », qui ne représente en réalité que le legs de la culture et de la nature. La jonction de ces deux principes, forme la coutume, ce qu’analysait déjà Pascal au XVIsiècle. Il fabrique du commun dans une vision de la société traditionnelle, pourvue de toutes les caractéristiques d’une solidarité mécanique. L’héritage est ce qui préexiste avant même notre naissance, le passé une partie intégrante du présent, la lignée une condition indispensable pour se présenter et se définir dans le monde. Le legs des générations antérieures pèse sur les épaules des vivants mais représente les fondations nécessaires à la stabilité et l’équilibre du monde. Comme l’expliquait Hélie de Saint Marc : « Le passé éclaire le présent qui tient en lui-même l’essentiel de son avenir. Dans la suite des temps et la succession des hommes, il n’y a pas d’acte isolé, de destin isolé. Tout se tient. Il faut croire à la force du passé, au poids des morts, au sang et à la mémoire des hommes ; que serait un homme sans mémoire, il marcherait dans la nuit. »

« Les rois édifiaient des tombeaux plus splendides que les maisons des vivants. » Illustration de la page 727 du Seigneur des anneaux par Alan Lee.

L’outil principal de l’enracinement chez notre philologue est bien évidemment la langue. L’histoire de la Terre du milieu ne découle en réalité que de la volonté de notre auteur de donner vie et construire une ascendance aux langues qu’il conçoit, faire poindre une origine et des racines artificielles à ses créations. C’est ce qui permet ensuite d’y adjoindre une culture, les racines permettent l’éclosion de différents peuples avec leurs multiples ramifications. Tolkien a conscience que la culture d’un peuple provient toujours de racines, si ce n’est nationales, alors de civilisationnelles, qu’une « culture internationale » est impossible et point souhaitable selon les mots de Nikolai Berdiaev.

Tolkien déclare que « Le volapük, l’espéranto, l’ido, le novial, sont des langues mortes, bien plus mortes que des langues anciennes que l’on ne parle plus, parce que leurs auteurs n’ont jamais inventé aucune légende espéranto. » De même, ses peuples ne seraient jamais « réels » s’ils étaient imaginés uniquement à travers la langue anglaise et comme parlant uniquement l’anglais. Tolkien se positionna donc comme traducteur et adaptateur de ses œuvres, non comme auteur original. Le quenya et le sindarin (deux langues elfiques), le khuzdul (Nains) ou encore le noir parler (Sauron), comme les autres langues, ont évolué au fur et à mesure des âges par l’intermédiaire des peuples qui les parlaient.

Alphabet du Quenya

Au fond, Tolkien rend compte de la manière dont l’histoire façonne les civilisations : en les opposant bien sûr mais également en cherchant ce qui peut lier ces peuples. Aragorn doit renouer avec l’héritage et la filiation dont il s’est délibérément éloigné afin d’accomplir pleinement sa destinée. Frodon et Sam nous donnent l’impression d’être plus attachés à la préservation de la Comté, que leurs propres vies, leurs quêtes sont celles d’un idéal, un sacrifice nécessaire pour sauvegarder ce qu’il y a de bon et de beau dans leur quotidien, l’attachement aux valeurs terriennes : « J’ai été trop profondément blessé, Sam. J’ai essayé de sauver la Comté, et elle a été sauvée, mais pas pour moi. Cela doit en être ainsi, Sam, quand les choses sont en danger: quelqu’un doit les abandonner, les perdre, afin que d’autres puissent les garder. »

En effet pour Tolkien, les histoires et les mythes définissent l’appartenance à une filiation et à la fondation des cultures, l’enracinement représente en réalité celle d’une identité à préserver, afin d’entretenir une destinée commune. Comme l’écrivit si sublimement Gómez Dávila :

« L’âme cultivée c’est celle où le vacarme des vivants n’étouffe pas la musique des morts. »

Enfin, l’enracinement permet d’aborder un autre thème majeur qui sous-tend l’ensemble de l’œuvre de Tolkien et qui impacte directement sur sa vision de son époque. Il s’inscrit dans un courant critique de la modernité découlant du changement brutal que subit son pays par son industrialisation massive, notamment lorsqu’il revient dans les campagnes paisibles de Sarehole (dont il s’est inspiré pour la Comté) où il passa son enfance, entouré par la nature verdoyante, mais dorénavant complètement défigurée par l’accroissement de la zone urbaine de Birmingham. La critique de l’industrialisation en Angleterre, dont le poète Samuel Coleridge cité plus haut fut l’un des théoriciens, est reprise par Tolkien en raison des effets négatifs en termes d’aliénation et de déshumanisation des personnes, de la mécanisation accrue dans la société. Pour Tolkien, elle encourage les valeurs négatives de gain et d’égoïsme qui vont à l’encontre de l’enseignement de Dieu et entrave la possibilité pour les gens de se rassembler en tant que communauté.

Pour les mêmes raisons, il explique en 1956 : « Je ne suis pas un démocrate, uniquement parce que l’humilité et l’égalité sont des principes spirituels corrompus par la tentative de les mécaniser et de les formaliser, ce qui a pour conséquence de nous donner, non modestie et humilité universelles, mais grandeur et orgueil universels. » De même qu’au vers 49 de Mythopoeïa, Tolkien critique également abondamment le scientisme, expliquant qu’il faut une part d’irrationalité et qu’ainsi la limite de la pensée humaine revient à percevoir les choses à notre échelle. Il dénonce le fait que la modernité ait engendré une perte du beau et un désenchantement du monde, l’industrialisation ravage les paysages et corrompt la nature. On le remarque clairement lorsque Saroumane trahit les siens et décide d’industrialiser sa production (les robots pouvant être assimilés aux Uruk-Hai), et ainsi rase une partie de la forêt de Fangorn, cette nature reprendra ses droits par la suite, ce qui est un fil directeur dans l’œuvre. L’anneau de pouvoir lui-même peut être interprété comme l’une des dérives de la mécanisation, objet qui n’est plus au service de la nature mais qui corrompt et tente de la remplacer.

Des maisons de travailleurs autour d’une aciérie à Birmingham, photographiée en mai 1939.

Tolkien, en fin de compte, plaide à sa manière pour un réenchantement du monde par les racines, contre la perte de transcendance qu’entraînent les dérives de la modernité. Il souhaite par son œuvre recréer de la rationalité par l’imaginaire et le mythe. On retrouvé l’idée qu’il existe encore du sacré, tout comme Régis Debray l’explique dans Allons aux faits. Croyances historiques, réalités religieuses, le fond des âges n’a pas de fin : « C’est dans les batailles surhumaines des origines, Iliade, Chanson de Roland, le Cid, dans l’enthousiasme unificateur des épopées fondatrices que la référence à une instance sacrée revêt tout son éclat, comme en témoignent les grands portails de mots situés à l’orée des narrations nationales. »

Adam Lee, édition illustrée du centenaire du Seigneur des anneaux