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Daniel Guéguen, le lobbying européen et les questions agricoles

Daniel Guéguen, le lobbying européen et les questions agricoles

En marge de sa conférence donnée à la Semaine européenne 2018, Propos a pu s’entretenir avec Daniel Guéguen, lobbyiste européen et co-fondateur de la structure de conseil en procédures européennes, PACT European Affairs.

 

La conférence, portant sur « le processus décisionnel communautaire et le lobbying », s’inscrit dans le cadre de la 24ème édition de la Semaine européenne | @D. Le Sénéchal

 

Florian Martinez : Monsieur Guéguen, merci pour votre conférence et merci de bien vouloir répondre à nos questions. Nous aimerions revenir avec vous sur le fonctionnement du lobbying bruxellois ainsi que sur les problématiques européennes qui sont en ce moment-même discutées à Bruxelles.

 

Daniel Guéguen : Allez-y, je vous écoute!

 

 

F.M : Très bien, le métier de lobbyiste tout d’abord. Vous comparez ce métier à un match de boxe. Comment se déroule, en pratique, votre travail d’influence et de négociations ?

 

Daniel Guéguen : Le lobbying fait partie d’un ensemble. D’abord vous cherchez à convaincre, si vous n’y parvenez pas vous vous opposez. Stricto sensu, le lobbying c’est l’action d’influence que vous allez exercer au cours de votre rencontre avec les membres du Conseil, les représentants des Etats-membres, le Parlement, la Commission. Vous communiquez avec eux oralement, échangez par courrier, vous leur envoyez des documents. Voilà ce qu’est, de manière pratique, le lobbying depuis des années. En amont, tout notre travail consiste en la recherche d’informations, l’analyse procédurale pour comprendre les circuits de décision, la stratégie qu’on va mettre en place, l’organisation éventuelle de coalitions et le mapping des soutiens et des opposants. En aval, notre métier est très lié aux techniques de communication.

 

 

Nolwenn Giry-Fouquet : Vous expliquiez durant votre conférence que les ONG avaient un poids si important qu’elles étaient capables de fixer l’ordre du jour à Bruxelles.

D.G : Pas vraiment l’ordre du jour, mais plutôt l’agenda au sens anglais du terme.

 

F.M : Pourtant, selon les statistiques d’Eurostat de 2014, seulement 9% des lobbyistes bruxellois seraient rattachés à une ONG…

D.G : La question du nombre ne compte pas. Les ONG sont moins nombreuses mais beaucoup mieux organisées et beaucoup plus centrées sur leurs priorités. C’est, par exemple, le cas du glyphosate. Du côté des industries, vous avez une armada de structures, tandis que du côté des ONG vous trouvez une équipe restreinte, mais dotée d’une véritable stratégie. Elles ont également une bien meilleure communication en aval des dossiers. Pour ce qui concerne les arguments des ONG disant « le Commissaire européen a reçu 20 fois l’industriel mais nous a reçu seulement une fois »… J’ai envie de dire que ça ne compte pas puisque ce n’est pas le Commissaire qui décide in fine

 

 

N.G-F : Les ONG disposent aussi de beaucoup moins de financements…

 

D.G : Je ne suis pas d’accord! Les ONG reçoivent des subventions, c’est normal, mais il ne faut pas que la subvention soit un élément de chantage par rapport à des prises de positions. Il faudrait que les subventions soient distribuées de manière objectivement neutre et je ne suis pas sûr que ce soit le cas.

 

 

F.M : Un autre aspect de votre conférence consistait en un exposé du fonctionnement du processus décisionnel au sein de l’Union Européenne. Vous souligniez que les institutions de l’Union Européenne n’étaient pas complètement démocratiques. Est-ce que le lobbyiste a un rôle à jouer pour rendre nos institutions plus démocratiques ?

D.G : En tant que tel, le lobbyiste n’a pas vocation à être le réformateur des institutions. Pourtant, le lobbying est soumis à une exigence de clarté et de transparence. Nous devons veiller à éviter toutes interprétations par la Commission qui devrait être astreinte à un code administratif. Le lobbyiste devrait être plus exigeant pour que les bonnes pratiques s’imposent aux mauvaises pratiques.

 

 

F.M : L’exigence de clarté que vous soulignez ne devrait-elle pas être beaucoup plus revendiquée en ce qui concerne votre profession ?

 

D.G : Bien-sûr ! Notre profession est très mal organisée…

 

 

F.M : Vous l’avez rappelé : l’opacité est le reproche le plus souvent adressé aux lobbyistes.

D.G : La profession devrait mieux s’exprimer à ce sujet. Le lobbying est très mal représenté auprès de la population. Les avocats par exemple ont une très bonne représentation avec une organisation professionnelle poussée, notamment au travers de l’Ordre des Avocats. J’ai toujours été en faveur de la création d’un tel ordre pour les lobbyistes. Mais bon… j’ai l’habitude de siffler dans le désert !

 

 

F.M : Ma question peut sembler idiote mais j’ai vraiment cette impression que le lobbying n’a pas une bonne réputation pour la majorité de l’opinion.

 

D.G : Je sais bien, c’est regrettable. Qu’est-ce que vous-voulez que vous dise ! (rires)

 

 

F.M : Comment rendre le lobbying plus éthique, moins opaque ?

D.G : Je ne pense pas que le lobbying soit un métier non-éthique. Je suis personnellement un lobbyiste essentiellement industriel. Si vous demandez à une ONG, peut-être vont-ils trouver mon travail non-éthique. Ce ne sont pas les lobbyistes qui ne sont pas éthiques mais bien le système ! D’abord, je suis favorable à une réglementation obligatoire du lobbying. Mais il importe aussi que le système industriel devienne plus simple, plus transparent, moins opaque. Il faut absolument que l’accès aux documents soit ouvert à tous sans discrimination.

 

 

N.G-F : Ne faudrait-il pas créer une autorité externe à la profession pour éviter la corruption et l’opacité ?

 

D.G : Vous savez, la corruption, il n’y en a pas beaucoup. Il s’agit plus de mauvaises pratiques. L’OLAF (ndlr. l’Office européen de la lutte contre la fraude) existe, mais l’institution a relativement peu de pouvoir et prend peu de responsabilités ! Non, il faut réformer et faire évoluer le système dans son ensemble.

 

 

F.M : Vous avez pu évoquer à de nombreuses reprises la question du Brexit. Vous souteniez que le Brexit n’est pas une question de négociations et d’influences, mais surtout une question liée aux trade issues.

 

D.G : Totalement. Le lobbying est relativement peu présent dans le processus du Brexit. Je pense tout d’abord que du côté anglais, on ne comprend pas le fonctionnement des négociations. Les Anglais ne voient pas leurs erreurs. Du côté européen, nous avons plutôt le sentiment que les négociations sont bien gérées par Barnier et ses équipes. Je suis convaincu que le Brexit n’aura pas lieu car un grand pays ne peut pas quitter l’Union. Il est enserré par des milliers de directives et de règlements. En outre, tous les accords commerciaux internationaux doivent être renégociés et cette phase capitale n’a pas débuté.

 

 

 

Les Anglais ne voient pas leurs erreurs. […] Je suis convaincu que le Brexit n’aura pas lieu car un grand pays ne peut pas quitter l’Union.

 

 

 

F.M : Les lobbyistes anglais auront-ils encore leur place à Bruxelles, après la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union ?

 

D.G : Je suis persuadé que les Anglais ne partiront pas, donc la question ne se pose pas. Si le Brexit intervient, le Royaume-Uni demeurera un grand pays ayant de multiples liens avec l’UE.

 

F.M : Au vue de l’avancée des négociations, vous pensez qu’il est possible que Michel Barnier et l’Europe laissent les Anglais revenir sur la question du Brexit ?

 

D.G : Oui, du moins c’est ce que tout le monde souhaite ! Tout le monde attend que le Brexit s’arrête parce qu’on prend conscience de l’erreur monumentale commise. Il faut aussi penser à essayer de sauver la face des Anglais en cherchant un plan B pour rendre le système de l’UE plus gouvernable et plus efficace.

 

 

La deuxième journée de la Semaine européenne portait sur les thématiques environnementales et agricoles | @D.Le Sénéchal

 

 

 

F.M : J’aimerai revenir sur les questions agricoles et environnementales, dont vous êtes le spécialiste. Pensez-vous qu’il est possible de concilier, en marge des négociations en vigueur pour le CETA et le TAFTA, les intérêts des producteurs, des industriels et des consommateurs ainsi que nos objectifs environnementaux ?

 

D.G : Bien-sûr que oui ! D’ailleurs c’est actuellement le cas. Vous n’avez jamais eu une alimentation aussi saine, à la fois au niveau agricole et au niveau de l’élevage. Certes, il arrive parfois des incidents, mais nous n’avons jamais eu une aussi bonne alimentation. Il est nécessaire de garder la logique environnementale, mais il faut garder à l’esprit que nous ne pouvons pas tout faire ! Nous ne pouvons pas produire toute l’alimentation animale en bio. Nous ne pouvons pas non plus ignorer le glyphosate : on va interdire le glyphosate alors que le maïs que nous importons d’Argentine en contient ! Nous tombons dans des schémas caricaturaux à l’extrême. Bien-sûr qu’il faut une considération environnementale et nutritionnelle ainsi qu’une bonne éducation des consommateurs.

 

 

F.M : Nous arrivons à l’aune de la réforme de la PAC 2020. Comme pour ses dernières révisions, que très peu de changement sont prévus, à la fois dans le fonctionnement du programme mais aussi dans sa philosophie. Qu’en pensez-vous ?

D.G : Ce qu’il faut noter, et ce qui me déplaît beaucoup, c’est cette sorte de nationalisation rampante de l’agriculture. Avec la sortie du Royaume-Uni, le budget de l’agriculture devrait être considérablement impacté. Le Commissaire européen de l’agriculture, Phil Hogan, semblait s’attrister de ce fait budgétaire, tout en appelant au maintien d’un statu quo par l’accord d’une marge de manœuvre plus importante aux Etats nationaux. Cela va à l’opposé de l’essence de la Politique Agricole Commune. Ce n’est pas une bonne évolution.

 

 

N.G-F : Les négociations du CETA et du TAFTA ont-elles déjà un impact concret sur la réforme de la PAC ?

 

D.G : Oui évidemment. Avec le Mercosur notamment mais aussi le CETA, l’UE ouvre son marché aux concurrents.

 

 

N.G-F : Comment se traduit l’impact de ces négociations sur l’alimentation du citoyen européen ?

 

D.G : Cela se traduit par l’importation de bœufs dont nous n’avons pas besoin mais qui va baisser les prix de la viande. C’est très mauvais notamment pour le secteur du bœuf. Mais le gain économique pour le consommateur est illusoire car ces importations sont destructrices d’emplois et d’activité dans l’UE.

 

 

Le problème de la PAC, c’est qu’elle est conditionnée par l’OMC, ses subventions directes et les financements américains. Tant que nous resterons dans ce système-là, nous ne pourrons pas fixer les revenus par les prix.

 

 

 

F.M : Le marché communautaire serait donc lui aussi une victime collatérale des négociations ?

 

D.G : Le problème de la PAC, c’est qu’elle est conditionnée par l’OMC, ses subventions directes et les financements américains. Tant que nous resterons dans ce système-là, nous ne pourrons pas fixer les revenus par les prix. Vous fixez les revenus en fonction des aides. Tel est le problème pour des gens comme les laitiers par exemple.

 

 

N.G-F : Le lobbying bruxellois a-t-il un poids suffisant face au lobbying de Washington sur ces questions agro-alimentaires ?

 

D.G : Je pense que les lobbyistes américains sont mieux armés au niveau de l’OMC et des négociations commerciales. Cela dit, le lobbying américain et le lobbying européen n’ont rien en commun.