« Si vis pacem, para pactum», si tu veux la paix, prépare un contrat. C’est ainsi que l’on pourrait peut-être le mieux résumer la pensée de Thomas Hobbes, penseur original du XVIIème siècle qui cherchait à expliquer pourquoi les hommes vivaient en société. Les études scientifiques modernes semblent quelque peu en désaccord avec Hobbes.

« Fiat pax », tel est l’objectif que Hobbes assignait à un « contrat préhistorique ». Afin d’être efficace, ce contrat primitif doit être très contraignant. « Silex dura sed silex »… (illustration LH)

Dans l’histoire de la pensée politique, l’un des principaux objectifs des penseurs était d’expliquer l’origine de la société. Ces philosophes pensaient pouvoir déduire de cette origine la meilleure façon de définir les rapports entre les membres de cette société. Le « contrat », passé entre tous ou la majeure partie des individus, aurait pour objectif à la fois de créer une société d’individus et de réguler les relations entre les membres de cette nouvelle société, et serait donc une espèce de constitution primitive. En France, le grand public connaît bien Jean-Jacques Rousseau, avec son fameux Contrat social. D’autres penseurs ont eu recours à cette notion, comme les Britanniques Thomas Hobbes et John Locke un siècle avant Rousseau.

Pour expliquer la société, ces philosophes cherchent à imaginer comment vivrait l’homme sans société, ou plus précisément, parce qu’ils pensent que quitter la société est devenu impossible, comment vivait l’homme avant la société. Hobbes forge le terme d’ « état de nature » pour désigner ce stade primitif où l’homme vit seul. Évidemment, les penseurs contractualistes ne disposaient pas des moyens de savoir à quoi ressemblait la vie des hommes préhistoriques, et leur état de nature était une pure fiction. En revanche, au XXIème siècle, il nous est donné grâce aux sciences les moyens de se représenter avec plus de précision ce que pouvait véritablement être le mode de vie des premiers hommes. Il peut donc paraître intéressant de confronter les modes de vie des hommes préhistoriques dégagés par les paléoanthropologues avec les suppositions des contractualistes.

La coopérative des chasseurs-cueilleurs

L’homme moderne, Homo sapiens, était à l’origine il y a 200 000 ans chasseur-cueilleur. Alors que Hobbes imaginait l’état de nature comme une situation de la « guerre de chacun contre chacun », Homo sapiens ne semblait pas belliqueux. Il ne vivait pas seul, mais en groupe d’environ 25 individus, et à défaut d’être un « Zôon politikon », un animal politique, Homo sapiens était au moins un « Zôon phylon», un « animal tribal ». De plus, avec la prohibition de l’inceste, les chasseurs-cueilleurs cherchaient leur conjoint dans les clans voisins, et on en déduit que les relations entre clans n’étaient pas systématiquement houleuses. L’affirmation de Hobbes selon laquelle « homo homini lupus », l’homme est un loup pour l’homme, semble donc dans une certaine mesure erronée.

Dans ce cas, au paléolithique, les individus ne se trouvaient pas en situation de guerre généralisée, alors justement que dans le Léviathan de Hobbes l’intérêt du contrat était de mettre fin à cette guerre. Certes, comme Hobbes l’affirmait, il est évident que les hommes recherchent par nature leurs avantages, leur sécurité et leur réputation. Mais, pour rester dans ce cadre strictement théorique, Hobbes aurait-il oublié que l’individu peut obtenir une bonne réputation justement en garantissant des avantages et de la sécurité à ses congénères ?

Comme l’explique le chercheur américain Curtis Marean dans un article sur les comportements sociaux d’Homo sapiens [1], l’homme moderne a pu devenir « la plus invasive des espèces » en partie grâce à sa faculté à coopérer. Plutôt que de s’entretuer, ce qui aurait véritablement été insensé, les hommes se sont alliés pour tuer d’autres espèces et se nourrir. Aristote, dans son Éthique à Nicomaque, avait déclaré que « l’amitié est absolument indispensable à la vie » : au-delà de toute considération métaphysique, il faut reconnaître qu’au paléolithique, pour pouvoir chasser en groupe et ainsi avoir plus facilement accès à la nourriture, il est très utile d’avoir des amis.

La coopération par ailleurs n’est pas le propre de l’homme. Elle existe chez d’innombrables espèces animales, et le primatologue Frans de Waal a même pu observer un certain sens du sacrifice chez les grands singes [2]. L’homme préhistorique ne se distingue donc pas encore des autres animaux : on retrouve bien ici une définition de ce qu’est un homme à l’ « état de nature ».

La propriété, c’est le sol

La rupture a lieu assez tardivement, il y a environ 10 000 ans au néolithique, qui est en quelque sorte le sas d’entrée dans l’Antiquité. La rupture est telle que l’on parle même d’une « révolution néolithique ». L’innovation majeure est la sédentarisation d’Homo sapiens. À ce moment, l’homme moderne commence à apprivoiser des ovins, des bovins et des caprins. Ce faisant, l’homme se place en supérieur hiérarchique des animaux. En passant de chasseur à éleveur, il s’extrait de l’ « état de nature ».

La période de la révolution néolithique est aussi celle du développement de l’agriculture. En s’appropriant des terrains à cultiver et en construisant des cabanes plus solides, Homo sapiens crée la propriété immobilière. Ce serait peut-être ici l’une des inventions les plus condamnables, une sorte de pêché originel, en tout cas à en juger l’analyse de l’anarchiste Pierre-Joseph Proudhon, bien célèbre pour avoir lancé : « la propriété, c’est le vol ». Quoiqu’il en soit, c’est ici l’occasion de rendre à Hobbes ce qui lui est dû.

En effet, celui-ci a considéré que le retour à l’état de nature était impossible, ce qui est effectivement avéré : dans la pratique, le déboisement auquel l’homme avait procédé pour créer des champs avait éloigné le gibier et raréfié les plantes sauvages nourrissantes, et avait donc empêché le retour au mode de vie des chasseurs-cueilleurs. Dans son roman Pourquoi j’ai mangé mon père, le journaliste et économiste Lewis Carol a bien représenté cette tendance d’impossibilité à retrouver l’état de nature à travers l’oncle Vania, qui, affolé par les innovations comme le feu et l’arc, ne cesse de crier : « back to the trees ! » L’oncle Vania ne se rend pas compte que, une fois que les forêts ont laissé place aux champs, il devient impossible de retourner dans les arbres…

N’en déplaise à Hobbes, selon de nombreux chercheurs comme Jean-Paul Demoule [3], c’est probablement à partir de l’essor de la propriété qu’émerge la guerre. Les indices de la première bataille que se livrèrent des hommes en Europe date d’environ 1 200 ans avant notre ère, précisément à l’époque de la Guerre de Troie. Les violences entre clan n’existeraient que depuis la fin du paléolithique. La menace d’un pillage des réserves de céréales et du bétail par un clan voisin aurait poussé les hommes à se rassembler en villages entourés de palissades. L’archéologie a donc, d’une certaine façon, donné raison à Locke. Ce dernier supposait que les hommes attachaient une grande importance à la propriété, mais qu’en même temps, quoique pacifiques, ils avaient une propension naturelle à empiéter sur la propriété des autres… Selon Locke, les hommes se sont réunis dans le but de sauvegarder la propriété, et cela semble bel et bien être une conséquence de la révolution néolithique.

Homo sapiens loup-garou

Aux antipodes des postulats de Hobbes, les violences entre tribus d’Homo sapiens se seraient donc développées avec la sortie précisément de l’« état de nature ». Mais il faut dire qu’avant la révolution néolithique, quand l’homme vivait encore dans ce stade primitif, il n’utilisait pas ses armes que pour chasser le gibier. Dès lors qu’il eu colonisé l’Europe, l’homme moderne décima son concurrent autochtone, qui n’était autre qu’Homo neanderthalensis, l’homme de Néandertal. L’ingéniosité et l’esprit coopératif  de l’homme moderne fut fatal pour cette autre variété humaine. Sur ce point on ne peut pas contredire, mais plutôt compléter la pensée de Hobbes : « homo sapiens homini neanderthalensisi lupus. »

 


[1] MAREAN, Curtis, « Homo sapiens : la plus invasive des espèces », Dossier Pour la science, n°94, janvier-mars 2017

[2] DE WAAL, Frans, « L’émergence de la coopération », Dossier Pour la science, n°94, janvier-mars 2017

[3] ESCHAPASSE, Beaudouin, « Révolution néolithique : comment l’homme a pris possession du monde », Le Point.fr, n°201712, 12 décembre 2017