Le 1er février se tenait en France la première journée d’action contre la réforme de l’enseignement supérieur. Succès pour certains, échec pour d’autres ; il est néanmoins certain qu’elle ne fut pas de l’ampleur des manifestations contre la loi Devaquet en 1986.

En effet, il semble que les mesures qui introduisent la sélection à l’université ne choquent plus, qu’elles sont admises par la majorité. Ces mesures qui révolutionnent la conception même de l’université française sont pourtant scandaleuses à bien des égards : l’idée d’une éducation supérieure de qualité pour tous est sacrifiée sur l’autel d’une méritocratie fallacieuse. L’acceptation de ces mesures n’est pas anodine, elle résulte d’un traitement médiatique de la question très orienté. Effectivement, depuis des décennies, les médias, plutôt que de souligner le manque de moyens dédiés à l’enseignement supérieur et à la recherche, qui a conduit à une détérioration des conditions d’études dans les universités, se sont plutôt attachés à relater des expériences singulières de jeunes prodiges n’ayant pas obtenu de place en fac après un bac à 21 de moyenne.

Une sélection inévitable ? 

Si tout le monde s’accorde à dire que les universités n’ont pas la capacité d’accueillir tous les étudiants et étudiantes qui le demandent, et que le tirage au sort consiste en une forme de sélection des plus injustes, cette situation ne découle toutefois pas de nulle part. En effet, la coupe des budgets alloués aux facultés couplée à une population étudiante qui ne cesse d’augmenter par une politique de démocratisation du bac, ne peut que mener à une situation sous tension. Selon la FSU, on compte effectivement 280.000 étudiants en plus depuis 2009, et en même temps une diminution du nombre d’enseignants chercheurs de 10%. Les fautifs ne sont ainsi pas les étudiants moyens qui monopolisent les places disponibles, mais bien des gouvernements lunatiques, qui ne se donnent pas les moyens de l’ambition affichée.

© Camille Stromboni

De plus, cette réforme se caractérise par une influence croissante des enseignants et de la direction du lycée du futur étudiant sur ses choix d’orientation. S’il est évidemment nécessaire de conseiller et d’orienter les lycéens vers des parcours adaptés à leurs envies et leurs capacités, l’instauration de « fiches avenir », ainsi que d’un avis positif ou négatif du conseil de classe, peut cependant constituer un danger pour eux. En effet, les appréciations du corps enseignant peuvent instaurer une forme de contrôle sur le quotidien des élèves au sein du lycée : on peut y voir un moyen de museler tous les mouvements sociaux étudiants, et l’apparition d’un arbitraire de l’équipe pédagogique, qui existait déjà pour les filières sélectives, mais pas pour l’accès à l’université.

AFP / THOMAS SAMSON

Discrimination plutôt que distinction 

Les prérequis institués par les universités peuvent également être extrêmement discriminants. Les expériences linguistiques sont par exemple valorisées, mais celles-ci sont souvent liées à des voyages ou des institutions payantes, qui ne sont évidemment pas accessibles à tous, notamment aux classes populaires et moyennes. D’autre part, ces attentes requièrent des élèves d’être au fait de leur orientation dès la seconde, afin de faire le bon choix d’options. Rappelons qu’en seconde, les élèves ont entre 14 et 15 ans en moyenne, rares sont donc ceux qui sont animés d’une ambition dévorante, la plupart des élèves se cherchant, et explorant les différentes possibilités. Ces prérequis tendent même parfois vers l’absurde : la licence de sociologie de Montpellier stipule, à titre d’exemple, qu’il faut avoir déjà réalisé des « études collectives et individuelles sur des faits sociaux contemporains ».

FREDERICK FLORIN/AFP

La volonté d’élitiser l’université semble alors inutile et contreproductive. En effet, « l’élite » ne vise pas la fac mais bien des filières très sélectives, et souvent extrêmement onéreuses. La fac est en réalité le lieu des classes moyennes et populaires : elle comprend ainsi 10% d’enfants d’ouvriers, ce qui en fait leur première voie d’accès à des études non professionnalisantes. Mais la réforme s’accompagne également d’une réforme du baccalauréat : elle introduit le contrôle continu dans une proportion plus importante. Si le contrôle continu peut avoir des effets positifs évidents, il n’a jusqu’à présent jamais été mis en place, car il menace ainsi l’équivalence du diplôme même : un bac d’un lycée prestigieux ne vaudra plus un bac dans un lycée « normal ». Encore une façon de cristalliser les inégalités avant même l’entrée dans le supérieur.

Ainsi, cette tendance à la compétition de la start-up nation n’a absolument pas lieu d’être quant à l’accès à l’éducation. Dans un pays développé comme la France, qui a les moyens d’offrir une éducation à tout le monde, il est fâcheux de culpabiliser les individus sous prétexte d’un manque de ressources. Les gouvernements instaurent ainsi l’élitisme comme seule solution viable à un problème qu’ils ont eux-mêmes créé.