Ce 26 décembre dernier, Emilien Hertement, un étudiant de troisième année a écrit un article dans Propos intitulé « Le porc et les charcutiers ». Etant en total désaccord avec lui, nous avons décidé de rédiger un texte, collectivement, pour lui répondre.

 

Une lutte pour l’égalité

Non, “Balance ton porc” et le féminisme en général ne sont en rien une croisade contre les hommes. Il s’agit d’une lutte pour l’égalité. Aujourd’hui, les femmes sont sujettes à plusieurs types de violence : le harcèlement de rue, le harcèlement sexuel en milieu professionnel, le viol ou tentative de viol… Selon l’enquête Contexte de la sexualité en France (CSF) de l’Inserm et l’Ined en 2006, 16% des femmes déclarent avoir subi des viols ou des tentatives de viols au cours de leur vie. Sans compter toutes celles qui ne portent pas plainte ou ignorent ces comportements. L’affaire Weinstein a permis de mettre à jour ce problème profond, qui ne touche pas uniquement le monde du cinéma et du « showbiz ». Ce travers est ancré dans toutes les sphères de la société. Le but du hashtag « Balance Ton Porc » est de libérer la parole, de lever le tabou et de montrer l’ampleur du phénomène : le harcèlement sexuel touche toutes les femmes quel que soit leur âge et leur milieu professionnel.

La défaite de la justice

Vous me direz : “mais pourquoi ne portent-elles pas plainte, toutes ces femmes ? En France on a un arsenal judiciaire complet et répressif en ce qui concerne les comportements et agressions sexistes”. Selon l’auteur de l’article que nous critiquons ici, un tiers des détenus en France le sont pour crimes et délits sexuels. Mais il convient de compléter cette donnée par d’autres chiffres. Il faut savoir qu’aujourd’hui, en France, moins de 3% des affaires de viols aboutissent à une condamnation aux assises, ce qui nous fait donc 97% des affaires jugées sans suite. L’écrivaine Nolwenn Weiler nous indique ces chiffres dans son livre-enquête “Le viol, un crime presque ordinaire” publié en 2011.

Mais pourquoi un nombre si faible ? Tout d’abord parce que seulement 5% des cas ont été portés devant la justice, selon une enquête de l’Ifop 2014 pour le défenseur des droits. Les victimes ne portent pas plainte par peur des représailles, parce que l’auteur de l’acte est leur supérieur, ou tout simplement parce que ces 3% de chance que le procès aboutisse les découragent. Non seulement la probabilité que l’affaire soit jugée et qu’elle débouche sur une peine est extrêmement faible mais il s’agit aussi d’une procédure longue et éprouvante. Souvent les victimes n’ont ni les moyens financiers, ni le moral ou le temps pour mener un tel combat.

 

Un mouvement social

Pour toutes ces raisons, le hashtag « Balance Ton Porc » est une façon de lever l’hypocrisie qui s’est imprégné dans nos sociétés. Il permet de surmonter le tabou et l’extrême tension que ces femmes ont subi pendant des années. Et si un tel mouvement a pris tant d’ampleur, c’est que les autres moyens dont disposaient les femmes pour faire reconnaître ce qu’elles ont pu subir ont fait défaut. Nous soutenons l’idée selon laquelle la force du groupe peut provoquer un changement social. Face à cette irruption extrêmement brutale de témoignages brisant l’omerta, on a l’espoir que les mentalités vont évoluer. Ce hashtag ne permettra pas la fin de l’impunité mais il engage un changement d’une grande ampleur. Il provoque une émotion générale avec ces témoignages et crée un mouvement social dont on peut sentir la force. Ce fait ne concerne pas seulement des victimes, il s’agit d’un fait social.

 

Des femmes et des hommes plus libres

L’expression “culture du viol” est problématique à bien des égards. Cependant, il nous semble qu’il ne faut pas l’interpréter en pensant qu’en chaque homme sommeille un violeur. Précisons, la « culture du viol » concerne aussi les femmes, qui doivent rester sur leurs gardes quand elles rentrent tard le soir. Elle concerne encore les parents qui interdisent à leur fille de sortir à une heure trop tardive. Personne ne gagne à rester dans la situation actuelle. Même les hommes. L’affaire de Kevin Spacey est d’ailleurs la preuve que les hommes aussi sont sujets aux harcèlements et agressions sexuelles. Le mouvement “Me too” a également permis de libérer la parole du côté des hommes. En finir avec le harcèlement, et plus généralement avec la violence sexuelle, c’est rendre les individus plus libres. Libres de ne pas être harcelés. Libres de ne pas s’en inquiéter.

L’objectif est donc une mobilisation générale des hommes et des femmes pour lever l’omerta et dénoncer des tels actes. Ainsi, nous contredisons Catherine Deneuve et sa tribune sur le droit d’importuner. Il faut bien entendu prêter attention à ne pas restreindre les libertés en voulant trop protéger. Mais nous le répétons, en finir avec le harcèlement, c’est rendre les individus plus libres. Nous plaidons pour une diminution globale de la violence des rapports sociaux. Il ne s’agit pas de mettre en place une codification des rapports sociaux ou bien d’instaurer des contrats pré-actes sexuels, mais tout simplement de savoir différencier la drague du harcèlement et de comprendre la question du consentement.

 

L’éducation, l’arme la plus puissante

L’auteur de l’article qui nous intéresse parle de “judiciarisation des rapports sociaux”. Concept intéressant. Tout d’abord, le droit permet de rectifier des inégalités de force, de pouvoir présents dans les rapports sociaux, par exemple entre des parents et leur enfant. La protection contre la maltraitance, quand elle porte sur des pratiques comme la fessée, ou la gifle, peut paraître bien orwellienne. Il n’existerait plus de domaine privé, que des relations froides et d’intérêt. Le risque n’est pas inexistant. Mais il nous semble bien plutôt que cette conception relève d’un certain goût pour l’archaïsme. De la même manière, certains prônent que les violences conjugales restent confinées dans l’espace familial, pour ne pas diviser les familles selon eux. Dépassons ce problème en précisant qu’avant tout, la réponse adaptée est sans doute l’éducation. Avant le droit, avant les procès. Personne ne dit que cela est simple. Parce que cela implique de rompre avec de nombreuses habitudes, bien ancrées. Parce que cela implique de revoir des schémas que nous utilisons au quotidien.

Avec les phénomènes tels que « Balance ton porc » et « Me too », on assiste à la fin du labyrinthe du silence. C’est une phase indispensable dans la lutte pour l’égalité entre les sexes. Mais il ne s’agit là que d’une étape, d’une précondition ; ces phénomènes bien que de grande ampleur ne vont pas mettre fin à l’impunité. Il faut donc poursuivre, en éduquant filles et garçons, femmes et hommes, à se respecter réellement. Aujourd’hui, grâce à toutes ces femmes qui ont pris la parole et tous ces hommes qui les ont soutenues, nous avons espoir. Comme disait Oprah Winfrey récemment aux golden Globes “Time’s up !”

 

Note additionnelle : l’auteur de l’article qui nous intéresse mentionne la “théorie de genre”. Tout d’abord cette expression s’utilise davantage sous la forme “théorie du genre”. Ensuite, précisons que personne n’a développé une théorie du genre unifiée et il n’y a que des études sur le genre, qui sont très diverses. Et cela n’empêche personne de se reconnaître dans les catégories “homme” et femme”. Les études sur le genre sont sociologiques, donc scientifiques. Elles démontrent simplement le caractère socialement construit de ces catégories. Leur application politique est une autre question. Celle de l’écriture inclusive aussi. Attention, il s’agit plus d’un concept scientifique que d’une “théorie” comme le rappelle Karim Fertikh, maitre de conférences en science politique et l’IEP de Strasbourg.

 

Copinement vôtre,

 

Le Collectif Copines