Je vous arrête tout de suite, malgré ce titre racoleur, il ne sera pas question de menstruations dans cet article. Je me permet plutôt de partager avec vous quelque chose qui me turlupine : comment se fait-il que les médias n’hésitent pas à simultanément censurer des images sexuelles et diffuser largement des scènes d’atroce violence ? A la base de mon interrogation, il y a la diffusion dimanche 3 décembre 2017 du film 50 nuances de Grey en prime time sur TF1.

 

 

 

 

Le CSA, shérif des bonnes mœurs ?

En effet, le public attendant avec impatience la diffusion inédite à la télé de l’adaptation par Sam Taylor-Johnson du roman éponyme a été sacrément déçu par la version diffusée sur le petit écran dans laquelle « certaines scènes ont été légèrement retravaillées par sa réalisatrice » comme l’annonçait un panneau au début de la retransmission. Bien évidemment, ce n’était pas un choix artistique mais un aménagement afin que « ce film puisse être présenté en première partie de soirée ». En effet, le CSA impose qu’entre 6h et 22h30, aucun film portant le pictogramme « interdit aux moins de 16 ans » ne soit diffusé (hors chaînes spéciales, qui peuvent bénéficier d’un contrôle parental) : c’est la période de réserve. «Mais 50 Nuances de Grey était interdit aux moins de 12 ans» allez vous me dire. Oui et non je vous répond. Au cinéma, les visa d’exploitations sont décernés par le Ministère de la Culture c’est-à-dire que tous les visas nécessitent la signature du Ministre de la Culture. Mais comme vous l’imaginez, ce dernier ne va pas se taper tous les films avant de prendre une décision. C’est pourquoi un comité a été mis en place, dont le rôle est de filtrer les films pouvant faire débat pour les présenter devant une commission. Cette commission « se réunit deux soirs par semaine pour procéder au visionnage des œuvres cinématographiques renvoyées par le comité de classification » et « visionne en moyenne deux films par séance » comme indiqué sur le site du CNC . Ainsi la commission (composée de représentants du métier cinématographique, représentants des ministères de la jeunesse et de l’éducation, représentants de professionnels de la santé, et représentants des jeunes âgés de 18 à 24 ans) émet un visa d’exploitation avec la classification adaptée.

 

 

Effectivement le visa de 50 Nuances de Grey indiquait une limite de 12 ans, mais celle-ci est valable pour la diffusion en salles de cinéma ! En ce qui concerne les films à la télévision, les chaînes sont tenues d’indiquer le pictogramme retenu par le Ministère de la Culture, sauf en cas d’intervention du CSA, comme ça a été le cas pour 50 Nuances de Grey. Le film devenant interdit aux moins de 16 ans, il faut le modifier pour abaisser cette limite et pouvoir le passer si tôt. Cela avait déjà été le cas pour la diffusion de Django Unchained en janvier 2017, toujours sur TF1.

 

 

Protéger nos enfants, mais pas trop

A l’heure d’internet, quiconque peut se procurer des images à peu près en tout genre. Contrôler la diffusion de ce qu’il se passe sur le web paraît assez compliqué. Par contre dans le cas des médias plus classiques (radio, télé, journaux, cinéma) le contrôle est bien plus aisé. Dans le cas d’images à caractère sexuel, la censure est omniprésente. Prenez La vie d’Adèle, le film aux scènes sulfureuses d’Abdellatif Kechiche : plusieurs mois après sa sortie en salle, le Ministère de la Culture a décidé de lui retirer son visa d’exploitation, ce qui entraîne l’impossibilité de le diffuser à la télévision ou en salle. A l’origine de cette suspension, une plainte de l’association Promouvoir, qui n’en est pas à son premier fait d’arme puisqu’elle s’est attaqué à de nombreux autres films comme Ken Park, Antichrist ou Love.

J’oppose donc cet acharnement contre les scènes de sexe, qui certes ne sont pas adaptées à des enfants, à une lutte beaucoup plus feutrée contre les images de violence et de barbarie. Qui ne se souvient pas de la Une de Libération titrant « Les enfants d’Assad » à la suite des attaques chimiques, avec cette photo insoutenable de cadavres d’enfants. Cette image, ainsi propulsée en Une d’un journal à grand tirage, a tout autant pu choquer de jeunes enfants que l’exposition à des scènes de sexe dans une fiction. Je ne remet pas en cause la nécessité d’utiliser cette photo, pour sensibiliser à ce qu’il se passait alors en Syrie comme l’a expliqué lui-même le journal. Par contre le fait qu’elle n’ait pas été remise en cause dénote une certaine hypocrisie quant à ce que l’on accepte de mettre à la vue des plus jeunes.  Quelle serait la réaction du public si des corps nus étaient présentés au 20H ? Pourtant qui est choqué d’y voir des cadavres ou autres scènes de bombardement ?

 

 

Une violence plus enracinée ?

Dans notre société, la violence et le sang passent mieux que le sexe et le nu. Pourquoi cette honte du sexe ? N’arborait-on pas avec fierté la statue de David par Michel-Ange, nu comme un ver ? N’a-t-on pas une Marianne au sein nu dans La Liberté guidant le peuple, tableau emblématique de la révolution française ? Est-ce que La naissance de Vénus, le tableau pour le moins univoque de Courbet, aurait été accueilli avant tant d’enthousiasme à l’heure actuelle ? Pourtant, dans la vie de tous les jours, l’humain (et la femme plus particulièrement) est énormément sexualisé : il n’y a qu’à voir les publicités pour se rendre compte que la barrière de l’acceptable fait une grande distinction entre l’ultra sensuel et le sexuel. A contrario, Tout ce qui se rapproche de la mort est plus facilement accepté. Au risque de mettre en exergue mon athéisme, j’avoue que je suis assez dérouté que le symbole de la religion catholique soit un cadavre. Ce Christ sur sa croix, parfois sanguinolent, est à mes yeux une image dure, si ce n’est violente.

Je ne comptais pas faire un pamphlet anticlérical, ou réclamer l’interdiction d’une quelconque image, jeux vidéo violent ou film gore. Au contraire. Je réclame plutôt le retour du sexe, du nu et de la beauté des corps dans nos mœurs et dans l’art. Et j’y crois. Le rap n’est il pas un grand (ad)orateur parlant de sexe sans tabou ? Loin de moi l’idée de défendre l’image de la femme véhiculée par le rap et ses clips, je préfère un art sans tabous qu’un art aux bonnes mœurs.  Vivement que Booba ou Doc Gynéco se mettent à la peinture…