Le 7 octobre dernier, entre 2 000 et 8 000 personnes se sont réunies à Saint-Pétersbourg, pour « célébrer » l’anniversaire du président Vladimir Poutine en demandant la libération de l’opposant anti-corruption Alexeï Navalny et l’enregistrement de sa candidature aux élections présidentielles de 2018. Navalny est l’opposant le plus en vue du président Poutine et de son parti, Russie Unie, ces dernières années. En effet, il était déjà présent aux manifestations contestant les résultats des élections législatives de 2011 au côté de Boris Nemtsov, figure-clé de l’opposition libérale et assassiné en 2015. Navalny s’est affirmé lors des élections municipales de Moscou en 2013 où il fut opposé au maire sortant nommé par le président de l’époque, Dimitri Medvedev. Il perdit ce scrutin, mais afficha un score plutôt élevé en dépit du musellement de l’opposition par les médias de masse. Toutefois, il contesta ce résultat et réussit à mobiliser des manifestants pour demander l’organisation d’un second tour. Même s’il n’a pas obtenu cela, ni conquis la mairie de Moscou, ce coup d’éclat a permis à Navalny d’apparaitre aujourd’hui comme le seul opposant sérieux au duo Poutine-Medvedev qui s’accroche au pouvoir depuis plus d’une dizaine d’années.

 

 

La corruption comme cheval de bataille

Fondateur de l’ONG « Fondation anti-corruption » (FBK), Alexeï Navalny axe sa communication politique sur la critique du parti au pouvoir qu’il considère comme le « parti des escrocs et des voleurs ». Pour mettre à mal l’image de Russie Unie et dénoncer un système politique russe corrompu, le FBK de Navalny a divulgué des affaires concernant plusieurs dizaines de proches du pouvoir, oligarques, haut-fonctionnaires et hommes politiques. Parmi les réseaux de corruption dévoilés, le plus fameux est relié au Premier ministre Dimitri Medvedev. Ce dernier a été accusé par Navalny de posséder villas de luxe, propriétés agricoles, yachts et appartements, financés par des fonds opaques provenant de fondations-écrans financées par de grandes fortunes et industries russes. Ces révélations, publiées sous la forme d’un documentaire s’intitulant Ne l’appelez pas Dimon (diminutif familier de Dimitri, NDLR), totalisent plus de 25 millions de vues sur YouTube.

Alors que Medvedev avait passé son mandat présidentiel à parler de « respect de la loi » et de « lutte contre la corruption », ces révélations ont affaibli sa place de n°2 dans l’exécutif russe. Elles ont également été à l’origine de manifestations le 26 mars dans plus de 100 villes en Russie, réunissant des dizaines de milliers de personnes, souvent jeunes n’ayant connu que le régime de Vladimir Poutine. Le pouvoir a réagi à ces rassemblements illégaux en interpellant plusieurs centaines de personnes, dont Navalny. Lorsqu’il n’est pas en prison, Alexeï Navalny arpente les différentes villes et provinces de Russie pour défendre sa candidature à l’élection présidentielle de mars 2018. Toutefois, celle-ci a très peu de chances d’être validée par l’administration au regard de ses problèmes antérieurs avec la justice.

 

 

Face au « navalnocentrisme », le reste de l’opposition s’organise

En juin dernier, la Commission électorale russe a une nouvelle fois confirmé que Navalny ne pourrait pas participer à l’élection présidentielle de 2018 en raison d’une condamnation pour détournement de fonds. En effet, il a été reconnu coupable d’avoir détourné 400 000€ au détriment d’une société d’exploitation forestière. La Cour européenne des Droits de l’Homme condamne la Russie à une amende car elle juge le procès inéquitable. La Cour Suprême de Russie annule le procès en conséquence. Toutefois, le nouveau jugement rendu début 2017 est plus clément, mais disqualifie Alexeï Navalny : 5 ans de prisons avec sursis.

En conséquence de cette incapacité à se présenter en son nom propre, le reste de l’opposition libérale ne compte pas sur l’hypothétique stature providentielle de Navalny. En effet, en plus des opposants politiques traditionnels au Kremlin se partageant les miettes des résultats électoraux depuis 15 ans, de nouvelles figures se lancent face à Vladimir Poutine. Ksenia Sobtchak, ancienne vedette de télé-réalité puis journaliste, figure de la jeunesse dorée post-URSS, a déclaré sa candidature en octobre dernier. Elle est entrée dans l’opposition à la suite des fraudes électorales aux législatives de 2011, provoquant ainsi son éviction de la télévision d’État. Elle se distingue des autres figures de l’opposition par sa proximité familiale avec le président Poutine. En effet, le père de Ksenia, Anatoli Sobtchak fut maire de Saint-Pétersbourg et mentor politique de Vladimir Poutine, le prenant sous son aile lors de ses débuts en politique.

Si Sobtchak assure qu’elle ne se présentera pas si Navalny obtient le droit de participer aux présidentielles, le blogueur reste critique vis-à-vis de sa candidature. Il précise dans une de ses vidéos YouTube : « Leur idée est simple, ils ont besoin d’une caricature de candidat libéral. Ils me traitent de criminel et mettent en avant Ksenia Sobtchak ».

 

 

Alexeï Navalny et Ksenia Sobtchak.

Le piège de l’opposition systémique

Ces figures de l’opposition souhaitent se distinguer le plus possible de l’opposition dite « systémique », composée de partis peu dangereux pour le Kremlin et donnant l’impression du pluripartisme en Russie. On peut citer le parti communiste (1er parti d’opposition si l’on se base sur les résultats électoraux, dirigé par la même figure depuis les années 90), le parti libéral-démocrate (défendant des positions assimilées en Occident à l’extrême droite), ou Russie Juste (parti social-démocrate, ayant été jusqu’à soutenir l’élection de Medvedev en 2008). Lorsque ces partis vont dans le sens du pouvoir, ces derniers connaissent des succès électoraux : à la suite du soutien de Medvedev, Russie Juste peut se targuer d’avoir élu plus de 30 députés.

D’autres partis mineurs souhaitent s’extraire de ce système et prendre le contrepied de cette opposition molle. Iabloko par exemple est un parti social-démocrate, proche des mouvements européens comme l’ALDE (Alliance des libéraux et des démocrates pour l’Europe), dont nombre de figures d’oppositions sont issues. Navalny en était membre jusque dans les années 2000, où il s’est fait exclure pour sa participation aux « Marches russes », des manifestations annuelles nationalistes.

Dans les rangs des 30 députés qui ont représenté Russie Juste entre 2011 et 2016, on trouve malgré tout des figures qui veulent renouveler l’opposition russe comme Dmitri Goudkov qui a réussi à faire élire 150 conseillers municipaux issus de l’opposition « non systémique » en rassemblant les petits partis. Goudkov, contrairement à Navalny et Sobtchak, ne souhaite pas se présenter en 2018, sachant déjà qu’il a peu de chances d’être élu face au président sortant, dont la mainmise semble déjà assurée pour 2018.

En effet, que cela soit pour Navalny, Sobtchak ou Goudkov, le combat pour une opposition libre au sein d’un système démocratique semble long et difficile. En effet, en quinze ans, le système politique, administratif ou judiciaire s’est transformé au profit d’un microcosme sous l’influence de Vladimir Poutine où la corruption règne. Toutefois, l’opposition est patiente et aperçoit déjà les limites de système actuel. Comme le dit Dmitri Goudkov : « Tout a l’air fantastique, attirant, luxueux. Mais en réalité [le régime] se dirige déjà vers l’iceberg ».

 

Dmitri Goudkov.