A l’Ouest de l’Europe, nous craignons viscéralement la montée des populismes, qui ont amené bien plus d’une fois l’Union à la panique au cours des dernières élections législatives. Pourtant, de l’autre coté du continent, les extrêmes tiennent le pouvoir cycliquement et impossible de s’en défaire.

 

 

Strasbourg, 10 novembre 2017. Le Forum Mondial de la Démocratie, organisé par le Conseil de l’Europe, s’achève. Son thème : le populisme. L’Histoire prend parfois des tournures ironiques. Trois semaines plus tôt, le Parti tchèque « Liberté et Démocratie directe » était plébiscité par plus de 530 000 électeurs lors des législatives organisées les 20 et 21 octobre. Son principal thème de campagne : « en finir avec la racaille ».

Créé en 2013, le SPD (qui n’a aucun rapport avec son homonyme allemand) est dirigé par l’homme politique le plus étonnant d’Europe. De mère tchèque et de père japonais, Tomio Okamura, député et président de la quatrième force politique du pays, a d’abord été éboueur puis vendeur de pop-corn à Tokyo. Revenu en Tchéquie, il fait fortune dans le tourisme, devenant le troisième député le plus riche du pays. Mais si son parcours personnel est marqué par des zones d’ombres, son programme politique est on ne peut plus clair. Entre la volonté de « trouver une solution finale à la question rom », de lutter contre l’immigration et l’islam qui mettraient en danger l’identité culturelle nationale, Tomio, ‘’le Trump tchèque’’, propose de nationaliser la radio, la télévision et de mettre en place une démocratie directe. Il affirme entretenir des affinités idéologiques avec « Donald » ou encore le Front National, omettant peut-être d’avoir des renseignements concrets sur la réalité de son pays. Car en Tchéquie, il n’y a que deux mosquées, à peine quinze-mille musulmans pour dix millions d’habitants et douze pauvres réfugiés. Mais avec 22 députés sur 200 sièges, gageons qu’il faudra compter sur lui pour les années à venir. Lui ? Non, eux.

Du 9 novembre 1989 au 10 novembre 2017, il n’y a qu’un pas. Longtemps, on a cru l’avoir franchi. La chute du mur, les révolutions de velours, la démocratisation, l’intégration européenne, tout cela semblait porter les germes d’un nouveau printemps des peuples qui s’implanterait sur l’ancien glacis soviétique. Mais Marcel Gauchet n’a pas écrit Le Désenchantement du monde pour rien. A l’heure actuelle, la démocratie libérale est peut-être une parenthèse déjà refermée pour nombre de ces pays. De la Hongrie à la Pologne, de Prague à Bratislava, le phénomène s’étend aussi à la Croatie, à la Serbie, à la Roumanie. On dirait presque un mauvais poème de Prévert…Car le constat est délicat : si en Europe de l’ouest les populistes ont la cote, chez nos voisins de l’Est, ils sont au pouvoir. Et ce n’est pas une première, loin de là : Orbàn était élu président pour la première fois en 1998, les nationalistes polonais prenaient déjà la main en 2005.

A tel point que Joëlle Kuntz, journaliste au Temps, se demande si l’ « autoritarisme (n’) est (pas) le destin de l’Europe de l’Est ». Le phrasé peut paraître choquant mais il n’en reste pas moins validé par l’histoire. Et cela explique en grande partie les tendances autoritaires de nombreux pays encore marqués par le joug soviétique. Kuntz nous rappelle que ces Etats sont très récents et qu’ils ont été pendant mille ans distribués et repris par les grands empires au gré des guerres, des occupations, des massacres. L’Europe de l’Est reste marquée par les politiques racistes du Troisième Reich et par les négations culturelles de l’URSS. Ces pays « n’ont pas la confiance des sociétés épargnées ». Mécaniquement, l’opacité de l’Union Européenne, le libéralisme sauvage qui a suivi la fin de l’économie planifiée, la crise des migrants, ont été perçus comme des défis supplémentaires qu’il fallait relever. Une question de vie ou de mort, presque, pour des peuples dont l’ADN repose sur leur historique soumission aux puissances étrangères. C’est en effet après l’intégration européenne de 2004 que les nationalistes ont commencé à s’imposer dans le champ politique.
De toute façon, les conditions sine qua non d’une démocratie viable et durable n’étaient pas encore réunies : les nouvelles démocraties, libérales et non plus populaires, ont imité nos modèles, sans toutefois les adapter à leurs particularités culturelles et historiques. Cette imitation a conduit à la situation actuelle : une réelle fatigue démocratique. Ils ont pris nos systèmes politiques, croyant bien faire, on leur a imposé nos systèmes économiques, peut-être un peu moins de bonne foi, et nous avons laissé la machine se mettre en route, sans comprendre que la fin de l’histoire est une aberration et que transition ne signifiait pas appropriation. Se sont rappelés à nos bons souvenirs les exemples que la mise en place d’une démocratie n’est ni définitive ni irréversible.

 

 

Alors oui, l’État de droit dans l’Est de l’Europe est en danger. Le « tsunami » migratoire a fait éclater les dernières digues. De plus en plus de responsables affirment urbi et orbi que nous assistons à une invasion pure et simple, que seules des politiques radicales peuvent stopper. Mais il faut également se poser les questions qui fâchent ; quand avons-nous laissé le populisme devenir une option crédible ? Quand avons-nous permis au groupe de Višegrad d’endosser le rôle de porte-parole des peuples d’Europe ? Quand les peuples du rideau de fer ont-ils ressenti le besoin d’élever de nouveaux murs ? Peut-être le jour où nous avons débattu sur la cuisson des frites alors que l’Europe orientale était confrontée à une crise sociale sans précédent. Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre… critiquer le populisme quand on laisse pourrir le fruit de ses récoltes est déjà une forme de populisme, une façon de se donner une conscience morale, une légitimité pour condamner.

Maintenant, ne devenons pas les avocats du diable. Qui sème le vent récolte la tempête ? Pas si simple, ne nous hâtons pas en conclusions lapidaires, ne dédouanons pas les peuples de leurs responsabilités. Après avoir connu successivement la tyrannie, l’autoritarisme et le totalitarisme, les pays cités ci-dessus semblent disposés à laisser leur chance à des Tomio Okamura. Les peuples n’ont pas de mémoire disait Hegel.

On peut au moins lui reconnaître un talent communicationnel : son message est compréhensible même sans parler tchèque.