Le porte-avions. Depuis son rôle dans les batailles de la Seconde Guerre mondiale, il est devenu la pièce maîtresse d’une marine prétendant au contrôle des mers. Plus encore, il est l’instrument de tout Etat qui revendique le statut de puissance internationale, correspondant à la capacité d’influencer les décisions et les actes des autres nations du globe au nom d’intérêts. Par la nature même du porte-avions, c’est-à-dire d’une base navale et aérienne mobile indépendante des volontés étrangères, il devient alors un outil militaire et diplomatique qui permet de faire pression sur d’autres Etats, de contrer des hégémonies navales étrangères, d’étendre la capacité d’action militaire, de soutenir des opérations terrestres, ou encore de donner la capacité à une armée « d’entrée en premier » (concept militaire défini comme étant la capacité de « projeter des éléments sur un théâtre sans pouvoir y être accueilli par une force amie ou alliée » dans le but d’« assurer dans de bonnes conditions la mise en place d’une force supérieure »[1]). L’actualité donne de nombreux exemples de cette utilisation du porte-avions, et des volontés de certains Etats d’en acquérir : les frappes aériennes françaises et russes au Proche et Moyen-Orient avec les porte-avions Charles de Gaulle et Amiral Kouznetsov en 2015 et 2016 ; l’utilisation de la 7ème flotte américaine pour faire pression sur la Corée du Nord en avril 2017 ; l’acquisition par la Grande-Bretagne d’un porte-avions en 2017 et d’un autre prévu pour 2018 ; les programmes de construction de porte-avions lancés par la Russie, la Chine, et l’Inde ; … La volonté des puissances émergentes de posséder ce navire de guerre est en lien avec l’ambition de maîtriser les mers et d’affirmer leur statut de puissance internationale. En réalité, au vu de ces quelques exemples, le porte-avions met en lumière deux éléments importants qui contribuent à la définition du statut de puissance internationale : la projection de force et la projection de puissance.

 

 

Groupe aéronaval du porte-avions américain Carl Vinson dans le Pacifique Ouest le 3 mai 2017

 

La notion de projection de force ou l’essence militaire du porte-avions

La projection de force correspond à l’envoi de troupes sur un théâtre d’opérations extérieures. C’est donc la fonction militaire du porte-avions qui est mise en avant, car il permet de soutenir les opérations grâce à un appui aérien et maritime. Son utilisation contribue alors à la profondeur stratégique d’un Etat : le porte-avions est employé pour frapper des cibles éloignées de l’Etat, pour contenir la « ligne de front » loin des centres névralgiques du territoire national que sont les zones industrielles et économiques, les lieux de concentration de populations (comme les villes), ou encore les sites de production militaire. La profondeur stratégique est telle une « marge » dans laquelle les éléments militaires peuvent manœuvrer sans être sur le sol sacré du national. La lutte contre Daech par les Américains, les Russes, et les Français illustre ce concept dans la mesure où les porte-avions ont été envoyés sur les rivages du Proche et Moyen-Orient pour combattre Daech et soutenir l’avancée des troupes kurdes et irakiennes. Ils ont donc établi une ligne de front loin des territoires nationaux pour les préserver. Mais en réalité, face à la nature du terrorisme, aucun territoire ne peut être totalement sûr et en sécurité. Pour autant, cet établissement de la ligne de front permet de fixer l’ennemi, c’est-à-dire de focaliser son attention et de mobiliser la plus grande partie de ses ressources.

 

 

Le porte-avions en tant qu’instrument de la politique : la projection de puissance

Quant à la projection de puissance, c’est l’utilisation du porte-avions comme « arme politico-diplomatique ». Elle est, en quelque sorte, la poursuite de la diplomatie par d’autres moyens, comme l’illustrait Henry Kissinger, secrétaire d’Etat américain de 1973 à 1977, en expliquant que « le porte-avions, c’est 100 000 tonnes de diplomatie » ; une manière de négocier qui correspond bien à certains dirigeants actuels. Le porte-avions, en tant qu’instrument de la projection de puissance, peut être considéré comme une arme de dissuasion, un moyen de pression : c’est dans ce but que Trump a envoyé la 7ème flotte près de la Corée pour faire pression sur le dictateur nord-coréen, mais également sur une Chine aux ambitions hégémoniques, et enfin pour rassurer les alliés américains.

 Ainsi les concepts de projection de force et de projection de puissance sont liés et se combinent la plupart du temps. Ils méritent à eux-seuls une analyse approfondie et détaillée, tant les enjeux de puissance sont nombreux et importants à travers eux. Ces concepts contribuent à la définition de la puissance car ils permettent à l’Etat d’avoir un grand rayon d’action à l’international. Le porte-avions devient donc un enjeu de puissance en soi : c’est un instrument d’un redoutable potentiel aux mains des ambitieux de ce monde. Tout programme de construction de porte-avions implique une réflexion sur le statut de puissance internationale, et la Chine en est un parfait exemple.

 

 

La Chine, une puissance thalassocratique mondiale en devenir

La Chine n’est plus une simple puissance régionale, car aujourd’hui, ces ambitions sont mondiales.  Le développement de sa marine s’inscrit dans une stratégie de contrôle de ses voies maritimes d’approvisionnement énergétique. Ce  » basculement thalassocratique  » est clairement revendiqué dans ses différents Livres Blancs depuis 2000, et celui de 2015 mentionne précisément l’importance accordée aux enjeux maritimes. Ainsi, dans cette politique de développement et de modernisation de sa marine, elle cherche à se doter d’une « force de dissuasion océanique » par l’acquisition de quatre porte-avions : elle en possède déjà un, le Liaoning, le second a été mis à l’eau en 2017 et devrait être opérationnel pour 2019, et les deux derniers devraient être acquis avant 2050 selon les ambitions chinoises. Cette date de 2050 correspond au troisième objectif de la marine chinoise, théorisé par l’amiral Liu Huaqing en 1982 : il s’agit pour la Chine de disposer d’une marine capable d’intervenir dans le monde. Or par « intervenir dans le monde » il faut entendre « être capable de projeter ses forces et sa puissance dans le monde ». Les ambitions de la Chine ne sont pas dissimulées, mais affirmées et revendiquées en toute sincérité.

 

 

Le porte-avions, un enjeu d’avenir de la puissance internationale

Le porte-avions, symbole de la puissance internationale, est un enjeu pour tout Etat qui souhaite s’affirmer sur la scène mondiale. Il donne un rayon et une capacité d’action non négligeables pour tout prétendant à la puissance internationale. C’est pourquoi, ce n’est pas un hasard si les Etats chinois, russe et indien cherchent tant à rattraper leur retard par rapport aux Etats-Unis. Et qu’en est-il de la France et de son mythique Charles de Gaulle qui a connu deux millénaires ? Nombreuses sont les critiques de ce vétéran, qui n’a plus besoin de prouver sa valeur tant ses faits d’armes sont considérables. Le débat d’un deuxième porte-avions en France fait couler beaucoup d’encre dans les milieux politiques et militaires, signe de réflexion sur la puissance maritime française et le statut de puissance de la France dans le monde. C’est Alfred Mahan qui montrait, dans son ouvrage The Influence of Sea Power upon History (1660-1783) publié en 1890, que la maîtrise des mers par la puissance maritime était la condition pour dominer le monde. Il n’est pas donc pas futile de dire que le XXIème siècle est le témoin d’une course à la suprématie maritime mondiale. Qui en sortira vainqueur ? Mais surtout, qui en sortira perdant ?

 

[1] Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentation, Document de cadrage sur l’entrée en premier : http://www.cicde.defense.gouv.fr/IMG/pdf/20130530_np_cicde_doc-de-cadrage-entree-en-premier-finale.pdf