En démocratie, les médias ont une place tout à fait particulière. Ils sont souvent vus, dans la logique de la séparation des pouvoirs, comme une sorte de quatrième pouvoir. Il est vrai qu’aux États-Unis, où actuellement le Congrès et la Présidence, mais aussi la Cour suprême, sont aux mains d’un même parti politique, la présence de médias majoritairement proches de l’opposition se fait fortement ressentir. En démocratie, il est important d’avoir une pluralité de médias comme il est important d’avoir une pluralité de partis politiques. Un parti unique est indésirable, et il en va de même pour la presse, les deux confrontant d’une certaine façon des idées différentes dans la société. Et les partis politiques sont eux-mêmes en interaction avec les médias.

Le capital social-démocrate

Une bonne illustration de cette relation particulière entre parti politique et médias est probablement fournie par le cas du Parti social-démocrate d’Allemagne (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, SPD). La Société allemande de presse et d’édition (Deutsche Druck- und Verlagsgesellschaft mbH, DDVG) n’a a priori rien d’un groupe partisan ; pourtant, il ne faut pas s’y tromper : cette holding est en fait détenue à 99 % par la SPD. À travers la DDVG, la SPD a des prises de participations dans plusieurs dizaines de journaux régionaux, dont elle est parfois même l’actionnaire majoritaire. Par exemple elle détient 58% du journal Neue Westfälische en Rhénanie. Cette situation de parti-holding génère des situations pour le moins paradoxales.

Bizarrerie peut-être réservée aux grands groupes, la SPD détient des parts dans des journaux se faisant de la concurrence car opérant dans les mêmes régions. L’un des meilleurs exemples est sans doute celui de la ville de Dresde, une ville deux fois plus grande que Strasbourg et qui sert de terrain d’affrontement à deux groupes de médias : le groupe de médias Madsack édite le journal Dresdner Neueste Nachrichten, tandis que le Dresdner Druck- und Verlagshaus (DDV) édite le journal Sächsische Zeitung. La SPD a en fait des parts dans ces deux groupes à la fois. Par ailleurs, avoir des activités économiques en même temps que des activités politiques peut également s’avérer contradictoire. Par exemple, avant l’introduction du revenu minimal en Allemagne, le 1er janvier 2017, la SPD se positionnait en tant que parti politique pour un revenu minimal à 8,50€ de l’heure, mais en tant qu’employeur elle rémunérait certains ses salariés les moins qualifiés à un montant inférieur, ce que naturellement ne manquaient pas de noter à la fois des journaux rivaux et des partis politiques concurrents.

Les journaux plus démocrates que socialistes

J’ai donc examiné une série de numéros de la Sächsische Zeitung pour y rechercher l’influence de la SPD, qui détient ce journal à 40 %.

Le cas du journal Bayernkurierkurier de la CSU mis à part, la SPD est le seul parti politique en Allemagne à détenir des parts dans des journaux. Le fait qu’un parti politique possède des médias pose le problème de la neutralité de la presse. En effet, un parti peut facilement se faire de la promotion déguisée. J’ai donc examiné une série de numéros de la Sächsische Zeitung pour y rechercher l’influence de la SPD, qui détient ce journal à 40 % (les 60 % restants appartiennent à Gruner + Jahr, éditeur en Allemagne de titres de Prisma Presse comme der Stern ou Capital). Or, il semble que ce journal ne favorise pas la SPD dans la mesure où il a vendu des emplacements publicitaires au parti rival des conservateurs de la CDU. Par ailleurs, suite une critique faite par un lecteur concernant ces publicités, dans un numéro de cet été, un journaliste a assuré que « la Sächsische Zeitung n’est pas un journal partisan, c’est pourquoi elle […] se concentrera sur ses devoirs : informer, analyser et évaluer de manière indépendante » (traduction de l’auteur).

En outre, deux fois par mois, avec la distribution de la Sächsische Zeitung se fait celle du journal Sachsenbrief, qui se désigne comme « le journal politique pour la Saxe », et est en fait une revue éditée par la CDU. La seule limite que pose ce journal dans la promotion de partis politiques est qu’ils ne soient pas de tendance « rechtsradikal », c’est-à-dire d’extrême droite (le parti visé est de toute évidence l’Alternative pour l’Allemagne, ou AfD, très influent en Saxe). En conséquence, il semble que la Sächsische Zeitung ne met pas particulièrement en avant sa « maison mère » le Parti social-démocrate. Ce journal répond donc davantage aux normes de la démocratie qu’aux dogmes du socialisme, en d’autres termes il fait preuve d’impartialité.

Appel à la déconcentration du pouvoir médiatique

A dire vrai, le phénomène des partis politiques propriétaires de journaux n’a rien de récent. De nombreux cas existaient, comme la Lettre de la Nation du mouvement gaulliste, et bien sûr l’Humanité, longtemps proclamé « organe central du Parti communiste » ; toutefois ces journaux étaient ouvertement des journaux partisans. Ce phénomène des journaux partisans tend à régresser, comme en témoignent la suppression de la mention de journal du Parti communiste ou la fin de la parution de la Lettre en 1997. Cette tendance est visible aussi dans le cas également de la SPD. En effet, parce que la détention de parts de journaux régionaux était peut-être surtout destinée à renflouer les caisses du parti, et que la presse rapporte de moins en moins, la SPD vend progressivement ses prises de participation. Cela garantit une impartialité relativement plus élevée, mais pas pour autant une information libre dans la mesure où ce sont d’autres grands groupes de médias qui rachètent ces parts, poursuivant ainsi la longue concentration des médias aux mains du secteur économique.

Pour un certain temps encore, le Parti social-démocrate d’Allemagne est engagé dans la presse, mais aussi dans d’autres secteurs de l’économie. En effet, ce parti possède notamment des parts dans des offices de tourisme ! Cela est possible car celles-ci sont parfois privées. L’objectif serait-il de rediriger les touristes vers le bureau local du parti ?