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Jean-Claude Juncker en terrain conquis? Retour sur la conférence du Président de la Commission Européenne.

Jean-Claude Juncker en terrain conquis? Retour sur la conférence du Président de la Commission Européenne.

En témoigne la vitesse fulgurante avec laquelle les places se sont arrachées (deux cent sièges en un peu moins de deux minutes), la venue exceptionnelle de Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker à Sciences Po Strasbourg a suscité un vif enthousiasme chez les étudiants du 47 rue de la Forêt-Noire.  Le 23 octobre dernier, dans le cadre d’une conférence organisée par Sciences Po Forum, plus de deux-cent sciences pistes sont montés en amphi 324 pour écouter le sermon du Luxembourgeois à propos de la situation  de l’Union Européenne. Une sorte de deuxième sommet sur l’état de l’Union Européenne, prononcé plus d’un mois après le premier devant un par terre d’euro-enthousiaste.

 

Sur un fond de crise politique un peu partout en Europe, Jean-Claude Juncker s’est adonné à la tâche ardue de défendre le futur de l’Union. Au cours de son exposé d’un peu plus de 45 minutes, le Président de la Commission a pu aborder de nombreuses questions épineuses. Autant de sujets tel que la fiscalité, l’emploi, la politique commerciale ou encore la place de l’UE dans les relations internationales. L’objectif de sa venue était simple : défendre le bilan de sa mandature et assurer son implication personnelle dans les manœuvres de « réenchantement de l’Europe ».

 

Si le projet est noble, la tactique, quant à elle, paraît simplette. Comme le souligne Rue89 Strasbourg, la conférence de Jean-Claude Juncker reste un plaidoyer en faveur d’une cause déjà défendue par son public. Le Président de la Commission a rappelé lui-même  l’attachement de l’Institut aux questions liées à l’Union.  « Je vous aime non pas parce que vous pourriez être un instrument de propagande pour l’Europe, mais parce que vous réfléchissez aux sujets européens d’importance », déclarait-il en introduction de son propos. En venant parler  à l’Université de Strasbourg, dont il fut doctorant, Jean-Claude Juncker était ainsi assuré de pouvoir convaincre.

 

« Je vous aime non pas parce que vous pourriez être un instrument de propagande pour l’Europe, mais parce que vous réfléchissez aux sujets européens d’importance. »

Jean-Claude Juncker

 

 

Jean-Claude Juncker, aux cotés du Directeur de l’IEP de Strasbourg Gabriel Eckert.

 

Un éloquent discours sur l’état de l’Union.

 

Le tableau de l’Europe dressé par le Président de la Commission se voulait rassurant. Loin d’être idyllique, celui-ci avait vocation à donner de la substance au futur européen, de l’espoir aux étudiants prétendant y participer. De la large gamme de sujet abordés (une grosse demie-douzaine en mois d’une heure), aucun ne laissait présager un sombre avenir. Pourtant,  l’actualité mettait à mal la dialectique de Jean-Claude Juncker, et ce malgré la bienveillance de l’IEP à l’égard de l’Union.  Comment défendre les négociations entre l’Union et le Canada sur le CETA en plein débat sur le glyphosate? Comment assurer la cohésion des membres de l’Union alors que des velléités indépendantistes soufflent de toute part du continent? L’épreuve demandait une adresse digne d’un funambule.

 

Les sujets étaient épineux mais la manière de l’aborder était parfaite. Quelque soit l’assentiment que l’on porte à l’Union, nous devons reconnaître les qualités oratoires du conférencier « hors-pair » invité par Sciences Po Forum. La subtilité des mots et la finesse des tournures de phrases employées par Monsieur Juncker lui auront permis de tenir tout du long son auditoire en haleine. Les rires furent réguliers et francs, les anecdotes luxembourgeoises et bruxelloises railleuses. La rubrique Weil A Ce Que Tu Dis de Propos se souviendra de quelques diatribes acerbes et de certaines boutades légères. Aussi, un amusement certain était perceptible à la sortie de la conférence, comme si l’humour avait réussi à esquiver les difficultés et les polémiques.

 

En dépit des désaccords et des critiques des étudiants, l’impression rendue par la conférence donnait envie de croire en un présent transparent et un avenir prometteur. En ce sens, elle fut un succès.

 

Des réactions bien loin d’être unanimes. 

 

Seulement, il n’est pas certain que nous puissions assimilé cette victoire sur la forme à une victoire sur le fond. Certes, le talent oratoire du Président de la Commission lui a valu des salves d’applaudissements et des éclats de rire. Pourtant, en dépit de l’européisme des étudiants, beaucoup gardait en eux d’acerbes critiques qu’ils n’ont pas manqué d’adresser à Jean-Claude Juncker à la fin de sa conférence. Si nous réfléchissions « aux sujets européens d’importance », nous sommes loin d’approuver toutes les décisions politiques bruxelloises initiées par la Commission de M. Juncker. De ce fait, certains auront perçu des airs de mauvaise foi dans la défense des axes politiques défendu. Les interrogations et les doutes portés à l’égard de la politique actuelle ne furent pas été effacés à l’issu de la conférence.

 

 

A des questions critiques, ici sur les négociations CETA, correspondent des réponses préformatées par Jean-Claude Juncker.

 

Politique sociale, politique fiscale, négociations des traités commerciaux internationaux : un des axes majeurs de la conférence cherchait à rappeler que « l’Europe et la Commission ne sont pas des machines à la botte du grand capital ». Une affirmation dont beaucoup contestait la sincérité avant même qu’elle ne soit prononcer. En effet, l’image technocratique et déconnectée de l’Union vis à vis du citoyen ne date pas d’hier. Moins d’un mois après la conférence, d’autres actualités comme les Paradise Papers n’auront que aggravé cette réputation. Aussi, nous ne pouvons que rire en se remémorant la déclaration du Président de la Commission, personnellement impliqué en tant qu’ancien Premier ministre et ministre des Finances du Luxembourg dans les révélations du Consortium International de Journalistes d’Investigation.

 

Ainsi, bien avant le début de la conférence, des élèves prévoyaient d’interroger le Président de la Commission sur des sujets houleux. Interrogations d’abord sur la confiance vouée des citoyens européens à l’égard de Bruxelles, dont la force paraît bien amochée avec la montée de l’extrême-droite anti-UE en Allemagne ou en Autriche. Interpellation également à l’égard de son Livre Blanc sur l’avenir de l’Union Européenne, dont certains groupes politiques comme le Progressive Caucus le jugent comme une « déception sévère ».  Remarque réprobatrice encore à propos du CETA ou encore, sujet cristallisant peut être le plus d’animosité en amphi 324 ce jour-là.

 

Les étudiants se sont retrouvés face à un mur dont la réponse a été un déroulement de l’agenda de la Commission.

 

Face à toutes ses critiques, Jean-Claude Juncker aura réussi à sauver la face de sa mandature grâce à sa rhétorique persuasive : plus que ses arguments, c’est le style qui lui permit de détourner les accusations portées. Les étudiants se sont retrouvés face à un mur dont la réponse a été un déroulement de l’agenda de la Commission. Une stratégie formatée et particulièrement bien maîtrisée qui rompit l’objectif du plaidoyer en faveur d’une Europe prometteuse. A l’exception de quelques personnes approuvant l’homme avant sa visite à l’IEP, une majorité d’entre nous sera reparti avec autant de déception que le débat sur le fond était inexistant.

 

 

Le discours d’une élite délaissant les sceptiques.

Finalement, la plus grosse déception de la conférence n’aura peut-être pas été ce décalage entre la maîtrise de la forme et l’esquive du fond. En faisant abstraction des questions abordées au terme du discours, nous retrouvons le tableau de l’Europe optimiste esquissé et défendu par le Président de la Commission. La visibilité des institutions européennes et la légitimité de son action étaient, en ce sens, admirablement rehaussé. Pourtant, nous pouvons interroger la pertinence même de l’objectif de promotion de l’Union à l’IEP.

 

Quand bien même la venue de Monsieur Jean-Claude Juncker reste un honneur pour l’école, n’aurait-il pas été plus judicieux de dérouler le bilan provisoire de son action à quelques rues de la Fôret-Noire? Pourquoi venir faire une conférence devant une majorité d’européistes quand, de l’autre coté de l’Université de nombreux étudiants restent plus que sceptiques? Pourquoi avoir fuit le débat et la critique de sciences pistes bien au fait des enjeux européens alors que le public restait sensiblement bienveillant?

 

Avec des modules de cours articulés autour de l’économie de la Zone Euro du droit communautaire, de la citoyenneté européenne et de l’histoire des relations des pays la composant, les étudiants n’avaient peut-être pas besoin de se voir rappeler la place de l’Union dans notre vie quotidienne. Une telle promotion de l’avenir et de l’utilité des institutions européennes aurait été bien mieux atteint auprès des autres départements de l’Université de Strasbourg. Si le futur de l’Union semble sur la bonne voie, la proximité des élites avec l’ensemble des citoyens européens a encore besoin de parcourir du chemin.

 

 

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