Home Actualités Interviews Interview de Bernard Cazeneuve

Interview de Bernard Cazeneuve

Interview de Bernard Cazeneuve

A l’occasion de la venue de Bernard Cazeneuve à la Librairie Kléber, le 24 novembre dernier, Propos a réussi à obtenir une interview avec l’ultime Premier ministre de l’ère « Hollande ». Révélations sur les coulisses du quinquennat, balance entre mesures sécuritaires  et prévention des libertés démocratiques : retrouvez ici les confessions du plus loyal des socialistes.

 

Parmi tous les thèmes abordés en conférence, c’est peut-être celui de l’épreuve du terrorisme qui aura révéler le plus les marques laissées par l’exercice du pouvoir sur Bernard Cazeneuve. En janvier 2015, le 13 novembre 2015 et le 14 juillet 2016, il se retrouve en première ligne dans son cabinet, place Beauvau. En ces jours d’attaques sanglantes, c’est aussi la démocratie qui est profondément meurtrie. Les mesures de lutte anti-terroristes prises immédiatement après attentats sont assorties de la mise en place de l’état d’urgence, régime d’exception défendu corps et âmes par l’ancien Ministre de l’Intérieur. Vivement critiquées par la CEDH et plusieurs ONG comme Amnesty International, Bernard Cazeneuve assure pourtant que la République a tenu grâce à cette prévention.

 

 

La République se protège contre les risques de violence qui se présentent à elle et elle ne peut pas se protéger si elle ne prend pas des mesures législatives qui permettent de prévenir les attaques terroristes

Bernard Cazeneuve, 24 novembre 2017.

 

 

L’éternelle équation mêlant sécurité et liberté est sans aucun doute la clé de voûte de l’action de Bernard Cazeneuve au sein des précédents gouvernements. Alors qu’aujourd’hui, les mesures exceptionnelles sont entrées dans l’arsenal législatif permanent, le caractère démocratique de l’Etat de droit pourrait être questionné. Quel meilleur témoignage que celui d’un ancien Premier ministre, de l’ancien chef des forces de l’Ordre et du premier rempart de la République face au terrorisme, Propos aurait-il pu trouver?

 

 

Bernard Cazeneuve a accepté de répondre aux questions de l’équipe de Propos | @Patrick Swirc ; Libération

 

 

Laure Solé : “Un livre en forme de chronique d’un monde englouti” c’est le titre de l’article presque dithyrambique à propos de votre ouvrage dans le journal Le Monde. Vous décrivez tantôt peiné, parfois amusé, la vie à l’Elysée, presque comme une vie de cour, faite de petites guerres d’égo, de tromperies et de dilemmes cornéliens.. Tout d’abord, pourquoi avoir décidé de vous lancer dans l’écriture de ce livre?

Bernard Cazeneuve  : Je pensais qu’il était de nécessaire que l’écriture de cette période ne soit pas seulement le fait de ceux qui auraient la tentation de la critiquer, et aussi pour ceux qui avaient vécu cette période dans l’exercice de l’Etat et qui l’avaient vécu sincèrement je devais une part de vérité.

 

 

L.S : La droiture et la loyauté semblent être deux des traits vous caractérisant le plus. Pour vous citer « ceux qui restaient aux côtés de François Hollande à ce moment-là, savaient puisqu’il avait décidé de ne pas se présenter à l’élection présidentielle, qu’en restant avec lui jusqu’au bout dans la loyauté, ils se condamnaient ». Peu seraient capable de faire preuve d’une telle fidélité. Sauriez-vous nous exprimer ce qui vous a convaincu de rester jusqu’au bout, et ce malgré les diverses désertions opportunistes?

B.C : Monsieur le Président de la République m’avait nommé, je me devais d’accomplir mon parcours ministériel, nous avons gouverné ensemble dans un climat de grande confiance et je lui devais cette amitié jusqu’au bout: il y’a énormément d’opportunisme et de carriérisme, j’ai une haine profonde pour la déloyauté: Il est très rare de voir l’opportunisme érigé en vertu. Ce n’est pas pour rien que les Français se retirent et se désintéressent de la chose publique. Il y’a constamment de la poussière sous le tapis, et il est nécessaire de reconstituer la gauche autour de principes et de valeurs claires pour les nouvelles générations.

 

 

Parlons démocratie…

Vous avez mis en place l’état d’urgence, prononcé par le chef du gouvernement, le 14 novembre 2015, cette mesure, et surtout sa prolongation a été tantôt condamnée tantôt saluée par l’opinion publique. Pour beaucoup, celle-ci était tout à fait liberticide mais nécessaire. On entend régulièrement que le président Macron a aboli l’état d’urgence pour mieux “le constitutionnaliser”, vous connaissez bien le sujet, qu’en pensez-vous ?

B.C : Ce n’est pas vraiment ça: il a mis dans la loi ordinaire, une grande partie des mesures de l’état d’urgence, je pense que nous sommes confrontés à un problème très grave de menace terroriste, donc la République se protège contre les risques de violence qui se présentent à elle et elle ne peut pas se protéger si elle ne prend pas des mesures législatives qui permettent de prévenir les attaques terroristes plutôt que d’avoir pire, donc, je soutiens cette mesure et je pense qu’elle est raisonnable.

 

L.S : Lorsque vous avez été ministre de l’Intérieur, sous le gouvernement de Manuel Valls, vous avez introduit un amendement permettant à l’autorité administrative d’exiger des moteurs de recherche de déférencer des sites, sans intervention du juge. Ce genre de mesure revient, normalement, au législatif, s’agissant de libertés fondamentales, considérez-vous que vous avez fait cela pour préserver la démocratie ? Si oui, comment défendez-vous une telle thèse?

B.C : Cette mesure a été votée par le Parlement, non ? C’est une mesure législative donc, non ? Cette mesure est tout à fait sous le contrôle du juge, non ? Le juge administratif aurait pu être saisi à n’importe quel moment. Cette mesure était nécessaire, sinon je ne l’aurais pas faite, les décisions sont trop souvent contestées, il y’a trop de débats inutiles :  on théorise trop les conflits, c’est du vacarme inutile.