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A la rencontre de Manuel Valls.

A la rencontre de Manuel Valls.

A l’occasion de sa venue à Sciences Po Strasbourg pour donner une conférence sur les défis de la France face à la menace du terrorisme, Propos a eu la chance de rencontrer Manuel Valls. Au cours de quinze minutes d’entretien, l’ancien Premier ministre est revenu sur son action au gouvernement, sur la campagne des primaires ou encore sur l’impact du terrorisme sur la laïcité.

 

 

 

Florian Martinez : Monsieur le Premier ministre, bonsoir. Merci de bien vouloir répondre à nos questions. Vous venez aujourd’hui donner une conférence sur le terrorisme : j’aimerais bien évidemment revenir sur cette thématique, mais je souhaiterais aussi évoquer avec vous votre parcours politique.

 

Manuel Valls : Bonsoir. Allons-y, commençons!

 

 

 

F.M : Après trois années passées à Matignon, comment avez-vous vécu le retour sur les bancs de l’Assemblée Nationale ?

 

M.V : Ecoutez, très bien : j’aime beaucoup le Parlement. Je siège à l’Assemblée Nationale depuis 2002, je n’avais pas abandonné l’Assemblée Nationale pendant 5 ans puisqu’en tant que membre du gouvernement vous assistez aux séances de « Questions au Gouvernement » plusieurs par semaine. Je ne l’ai jamais vraiment quitté. Pendant ma période au Ministère de l’Intérieur, j’ai pu porter des textes de lois importants devant le Parlement, sur le terrorisme ou bien sur les collectivités territoriales. En tant que Premier ministre, j’ai été très présent au palais Bourbon, notamment aux réunions du groupe socialiste, mais aussi pour porter des lois que j’ai moi-même défendu, ce qui est très rare pour ma fonction.

L’Assemblée Nationale, c’est le cœur battant de la démocratie, même dans le cadre de la Ve République. Je n’ai jamais considéré que la vie politique était linéaire : c’est comme une roue qui tourne.  Vous êtes en haut, vous êtes en bas. Le Parlement n’est pas dégradant quand vous avez été membre du gouvernement ! Et c’est assez naturellement que j’ai estimé qu’il fallait que je retourne sur les bancs de l’Assemblée Nationale, moyennant un passage obligatoire devant les électeurs. Puis c’est une situation politique passionnante, étrange parfois, toujours incertaine. En être un acteur et observateur, avec l’expérience qu’est la mienne, je trouve ça intéressant.

 

 

 

F.M : Revenons sur l’action que vous avez menée aux différents postes ministériels que vous avez occupés pendant votre carrière gouvernementale. Deux grandes thématiques ont profondément marqué votre expérience, deux sujets sur lesquels j’aimerais vous interroger. Tout d’abord le terrorisme, c’est le sujet de la conférence de ce soir. Vous avez vécu en première ligne les attentats meurtriers ayant frappé la France : pensez-vous aujourd’hui que le terrorisme a eu un impact significatif sur la laïcité et la tolérance?

 

M.V : Il y a eu impact sur les Français avant tout. Nous l’évoquerons pendant la conférence mais il faut rappeler que des milliers de personnes sont concernées par les vagues d’attentats : les victimes évidemment, directes indirectes.  mais aussi leur famille. La France n’avait pas connu ça depuis peut-être la guerre d’Algérie, en terme d’impact  d’une guerre sur la population. C’est notamment pour cette raison que j’ai souhaité la création d’un secrétariat d’Etat aux victimes. Je m’inspire là des mesures prises en Espagne, où 800 personnes sont mortes sur trente ans.

Qu’on le veuille ou non, il y a eu un impact énorme : il suffit de se balader dans Strasbourg pour constater le nombre de militaires dans les rues, de CRS, de fouilles de sacs, de contrôles. Chacun est attentif, chacun reste sur ses gardes. Nous avons d’ailleurs évité des attentats grâce à des citoyens qui ont alerté la police. Il y a eu aussi un impact évident sur les gouvernants. Les attentats ont profondément marqué ma vie je pense, ma vie de gouvernant mais ma vie tout simplement. On n’en sort pas indemne de ce type d’épreuve.

De là où il venait, c’est à dire de l’islamisme radical, le terrorisme forcément percute la société et ouvre des débats, parfois des brèches sur la place de l’Islam, d’une réforme de l’Islam, des impacts de cet Islam sur nos compatriotes musulmans  qui restent interpellés. Beaucoup de questions subsistent : comment répondre au terrorisme et à ses causes ? Avons-nous a été suffisamment fermes ? Quelle autorité donner à l’école et quelles valeurs transmettre? Comment vivre ensemble dans la société ? Comment combattre l’Islam politique?

 

 

Il y a eu aussi un impact évident sur les gouvernants. Les attentats ont profondément marqué ma vie je pense, ma vie de gouvernant mais ma vie tout simplement. On n’en sort pas indemne de ce type d’épreuve.

 

 

Considérablement marqué par les vagues d’attentats que la France a subies, le terrorisme reste le sujet fétiche de Manuel Valls | ©Philippe Wojazer/Reuters

 

 

 

F.M : Vous pensez que l’Etat a été assez ferme face au terrorisme ?

 

M.V : Oui! Vous savez c’est une question que je me suis souvent posée moi-même… Quand il y a un attentat, vous vous demandez toujours ce qui aurait pu être évité, surtout quand il en arrivent à répétition. Forcément, il y a des failles et des brèches dont nous ne pouvons tirer des leçons qu’après-coup. La force du terrorisme c’est de glisser à travers les failles d’un dispositif. Toute puissance, tout Etat, démocratique ou non, ne peut pas éviter un attentat. Il n’y a jamais de risque zéro. Après, nous avons évité beaucoup d’attaques, bien heureusement!

Le débat réside plutôt dans la question : « est-ce que la société française a été assez ferme sur les causes ayant fait prospérer le terrorisme, son terreau ? ». Remarquons tout d’abord qu’en Europe, le terrorisme touche des sociétés ayant des systèmes politiques et des traditions très différentes. Le système laïc français, beaucoup plus communautaire en Grande-Bretagne, les traditions propres allemandes ou espagnoles… Tout ces pays ont été victimes du terrorisme. En France, nous avons des lois qui protègent la laïcité, ayant intégré et protégé de nouvelles pratiques religieuses, de nouvelles pressions communautaires aussi. Pour revenir sur votre première question, les lois ne font pas tout. Il faut être ferme sur la laïcité et continuer de la protéger du terrorisme, qui remet en cause cette valeur commune et universelle. Et le dire à Strasbourg n’est pas contradictoire ! Nous devons aussi protéger l’implication de la loi de 1905, notamment la place de la femme dans notre société, de la séparation de l’Etat et des religions. Bien évidemment!

 

 

 

F.M : Les récentes polémiques comme celle sur la une de Charlie Hebdo sur Tariq Ramadan semblent être un exemple de l’impact du terrorisme sur les débats, presque trois ans après les attentats de janvier…

 

M.V : Ces polémiques ne sont pas des polémiques, ce sont des sujets sérieux ! Charlie Hebdo, Ries, Edwy Plenel, moi… ce sont des débats qu’il faut traiter et ne pas sous-estimer! Les Français eux-mêmes sont intéressés et pensent d’ailleurs, pour une immense majorité, que la laïcité est remise en cause, oui. Elle reste un des acquis les plus anciens que nous avons, Montesquieu l’évoquait déjà dans ses textes.  Après, ne nous racontons pas d’histoires : le débat de la laïcité en France porte avant tout sur l’Islam. Il s’agit avant tout de protéger l’Islam français et européen, nos compatriotes musulmans et les aider à lutter eux-mêmes contre l’intégrisme et l’idéologie totalitaire qui fait des dégats considérables. Beaucoup trop de personnes en France sont aujourd’hui radicalisées à cause d’elle.

 

 

 

F.M : La deuxième thématique ayant marqué votre action au gouvernement est celle du travail, notamment avec le recours au 49.3 pour faire passer définitivement la Loi El Kohmri. A Matignon, vous défendiez fermement l’utilisation du 49.3, mais vous appeliez dès la première semaine de campagne pour la primaire de la gauche à « supprimer purement et définitivement le 49.3 ». Quelle est votre position aujourd’hui sur cet outil ?

 

M.V : Non… J’avais proposé d’adapter il y a un an tout juste le 49.3 et de ne l’utiliser uniquement sur les textes financiers. Mais cela était une erreur, une bêtise de campagne. Je n’aurais jamais dû le proposer… D’abord pour une simple raison, celle de la cohérence et de compréhension par rapport aux Français. J’étais celui qui avait engagé la responsabilité de mon gouvernement avec le 49.3, ce qui avait provoqué, me semble-t-il de nombreuses manifestations qui m’avaient identifié à cet article de la Constitution. Avec cet écart, j’ai perdu beaucoup de ma cohérence. Voilà une preuve illustrant que la primaire n’a pas été facile, qu’il aurait fallu être beaucoup plus imaginatif. Ou beaucoup moins, je ne sais pas (rires).

En tout cas, il ne faut pas regretter ! Je suis conscient que le 49.3 claque comme un coup de fouet ou un coup de revolver. Après, on ne l’a pas beaucoup utilisé ces dernières années, hein. Six fois certes, mais six fois sur deux textes seulement, la loi Macron puis la loi El Kohmri. Bon… Rocard l’a utilisé plus d’une dizaine de fois quand j’étais à l’époque son collaborateur, à propos d’une réforme emblématique qu’était la CSG ! Ce n’était pas n’importe quoi ! A partir du moment où une partie de la majorité se rebelle et entre en fronde, je n’avais pas d’autre choix. Dans un contexte de manifestations et de manque d’explication dès le début de la loi Travail, cela a pu paraître comme dur, oui. Je le conçois. Il y a eu une forme de violence politique mais le 49.3 reste un article de la Constitution utile, qu’il faut savoir maîtriser. Peut-être mieux dans l’avenir…

 

 

Je n’aurais jamais dû proposer [de supprimer le 49.3]. Avec cet écart, j’ai perdu beaucoup de ma cohérence.

 

 

F.M : Justement, vous dites que la loi a souffert d’un manque de communication. Pensez-vous qu’il s’agit là d’une erreur dont l’ensemble du quinquennat a souffert ? Bernard Cazeneuve, en conférence à Strasbourg à la fin novembre, soulignait ce manque de communication comme l’un des principaux échecs des précédents gouvernements.

 

M.V : Je pense que notre échec ne fut pas un problème de communication mais un problème de fond. Quand vous avez un président de la République qui ne se présente pas à l’issue de son mandat, que son Premier ministre est battu lors d’une primaire, et que le candidat issu de la primaire est battu avec seulement 6%, si l’échec n’a été qu’un problème de communication, cela se saurait. Bon. Nous sommes dans une crise assez profonde de la social-démocratie en France et partout en Europe. Le fait d’avoir été pendant dix ans dans l’opposition sans avoir changé, en laissant uniquement les choses se faire afin d’arriver au pouvoir, avec une viatique qu’était-celle de l’anti-sarkozisme… Le fait d’avoir eu des contradictions pendant l’exercice du pouvoir sur l’Europe et sur l’entreprise, le fait d’avoir résolu ces contradictions de manière parfois contraires à ce qui était dit et écrit pendant notre période dans l’opposition… Le fait qu’une partie du PS n’était pas prête à gouverner, notre défaut d’incarnation… Voilà nos échecs.

Ensuite, évidemment qu’il y a eu des erreurs d’explication et de méthode, notamment dans la présentation de la Loi Travail. Mais regardez : le projet de loi Travail tel que je l’avais présenté devant l’Assemblée en février 2016 est la sœur jumelle de ce qui vient d’être adopté avec les ordonnances. Elle est passée, me semble-t-il, parce que nous avons un Président de la République qui l’a assumé pendant la campagne, parce qu’elle a été présentée avec une méthode efficace pendant l’été, mais aussi parce qu’il y a eu,  d’une certaine manière (rire), le travail de préparation du terrain qui avait été avant . Nous avons tout déblayé. Alors certes, nous avons eu au gouvernement des problèmes de méthode et de communication, mais surtout des problèmes de fond bien que je continuerai de défendre les choses que nous avons faites.

Je pense aussi qu’il y a eu un problème profond entre le Président de la République et les Français. Quand même, les Français élisent un Président de la République et c’est sur lui qu’ils font peser leurs attentes qui concernent la France, l’Europe, le monde et leur quotidienne. Parfois même je dirais de manière exagéré, n’est-ce pas ?

 

 

 

F.M : La crise que la gauche a connu est donc uniquement une crise de fond ?

 

M.V : Oui, je le répète, la crise que nous avons connue est avant tout une crise de fond. Sinon nous aurions connu une toute autre situation. Ce n’est pas une crise conjoncturelle, celle de la gauche française et celle de la social-démocratie française. Ce n’est pas celle que nous avons connu en terme de défaite comme en 1993 ou peut-être en 2002. C’est surtout une question de survie aujourd’hui. Nous sommes passés à autre chose.

 

 

F.M : Monsieur Valls, une dernière question peut-être ? Beaucoup d’électeurs et de militants socialistes vous ont reproché, au terme de la primaire de la Belle Alliance Populaire, vos liens avec La République En Marche et vos choix contredisant les engagement que vous aviez pris en acceptant signant la Charte de la primaire. Que pouvez-vous répondre à ces personnes aujourd’hui ?

 

 

Manuel Valls, le jour de la proclamation de la victoire de Benoît Hamon à la primaire de la Belle Alliance Populaire | @ GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

 

 

M. V : C’est vrai… Beaucoup le pensent, et je comprends qu’ils aient cela à l’esprit. Notons que beaucoup des personnes me faisant ce reproche sont des personnes ayant voté pour Macron dès le premier tour. A un moment, et je me suis expliqué de ce coup de canif dans le contrat, j’ai pensé que nous ne pouvions prendre aucun risque . Je n’ai pas été le seul : Benoît Hamon a quitté le Parti socialiste quelques semaines après l’élection, me donnant peut-être raison sans le vouloir. Alors oui, et j’assume ce choix, je n’ai pas voulu risquer un second tour entre François Fillon et Marine Le Pen, ou encore Marine Le Pen et Mélenchon. Le candidat élu à l’issu de la primaire n’avait rien fait pour rassembler, avait un programme dangereux pour la gauche, ce que le score de l’élection a malheureusement démontré. A ce moment-là de la campagne, j’ai estimé qu’un responsable politique comme moi, qui avait participé à l’action gouvernementale et qui s’était présenté à la primaire, se devait de tenir ses responsabilités quitte à écorner son image. C’est ce qui est arrivé sans doute mais je mets de coté les considérations partisanes parce que j’ai voulu privilégier cette posture-là. Une position permettant d’aider Emmanuel Macron à parvenir au second tour, comme certains responsables l’ont fait, François Bayrou, François de Rugy et beaucoup d’autres.