A l’occasion de la commémoration de la libération de Strasbourg le 22 et 23 novembre 1944, plongeons dans cette sombre période de l’histoire.

 

Leclerc et le serment de Koufra

 

“Jurez de ne déposer les armes que le jour où nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la Cathédrale de Strasbourg !”

La flèche de cette Cathédrale devint un phare qui brilla dans l’âme de chacun de ces hommes, riches de fois et de volonté tenace.

Le 23 novembre, le serment de Koufra était tenu :

Le drapeau français flottait sur la flèche de la Cathédrale. Strasbourg était libéré.

 

Leclerc de Hautecloque

 

1940 – Alsace annexée mais Alsace soudée

La situation de l’Alsace était pire que celui du reste de la France après l’effondrement de 1940. Elle était devenue une province annexée et non plus occupée par le Reich. Dès les premiers jours, des villages furent débaptisés, des monuments et plaques et écriteaux français enlevé, des monuments commémorant un personnage ou un passé historique français démantelés. Dès les premiers jours, la propagande se mit en place avec un profond vacarme ; mais dès les premiers jours, la population y opposa une rage silencieuse. S’ingéniant de vivres, de tabac et de friandises, les prisonniers français en furent pourvus, et parfois se libérèrent de leurs chaînes dans les campements, les usines et les champs.

A l’image de la France, Strasbourg et son gouvernement est en exil. Quelques 50000 habitants préfèrent le déracinement au contact avec les cadres du parti et de la Gestapo venus remplacer les premiers occupants. La Mairie à Périgueux, l’Université à Clermont-Ferrand, les Hospices Civils à Clairvivre. Les papiers partaient ; la pierre restait.

 

Le vide fut comblé par les Badois qui expliquaient être nos frères, obligés de nous rappeler le droit, l’art, la cuisine, la mode, l’histoire, la langue, le pas allemands. La statue de Kléber enlevée, ils lui donnèrent un nom de traître fusillé. Kellermann, Jeanne d’Arc, Lamartine, Hugo, Desaix, le Roi-Soleil et la Marseillaise y passèrent. La Strasbourgeoise ne put s’y soustraire. Les gravures dans la pierre rose, celles à consonance française, les livres, les noms de rue, attentifs et s’horrifiant de ses mains odieuses souffrirent. On voulut enlever à Strasbourg son âme en désaffectant la Cathédrale.

On faisait croire à l’abandon français. Peu nombreux étaient ceux qui entendaient les paroles réconfortantes d’un jeune Alsacien passé en France de l’intérieur et qui ramenait quelque bon augure et parole d’espoir de la zone libre. Les Nazis disaient Vichy consentant, mais on espérait un jeu concerté entre Londres et Vichy.

 

 

Le Palais Universitaire, 1942.

 

Morts pour la France

Après une accalmie relative en 1941, l’impensable fut décrété. Les Jeunes Alsaciens furent contraints de porter les armes contre les frères qui allaient les sauver 2 ans plus tard. L’indignation et la colère monta chez les familles. Porter le vert-de-gris ? Plutôt mourir ! C’est ce qu’ils firent, les réfractaires, ou ceux qui passèrent les lignes de barbelés emprisonnant l’Alsace. Pour éviter pertes et désertions issues d’un sentiment de fratricide, les Malgré-Nous furent envoyés à l’Est, dans les plaines de Pologne et de Russie. Ces milliers de braves, morts malgré eux, subirent une ultime humiliation. Dans les nécropoles, ils étaient “Morts pour le Führer et pour le Reich”. On n’imaginait pas pareil affront.

 

1943 fut la souffrance de trop. La faim, les déportations vers Schirmeck, le froid et la fin de l’espoir que les écoutes clandestines de la BBC et la force redonnée par celle du 18 juin maintenaient à peine rendirent ces longs moments d’autant plus terribles et lugubres. On entendait l’espoir, les paroles et les promesses ; mais on attendait encore une aide salvatrice.

 

Déjà bombardée 13 fois depuis 1940, la dévastation succéda à l’amertume par deux reprises. Les bombardements aériens des 11 août et 23 septembre 1944 ont détruit plus de 14000 maisons, et tuèrent encore, dans la chair cette fois. La vieille ville et l’Ill qui avaient tout enduré, virent brûler l’Ancienne Douane et la maison de l’Œuvre Notre-Dame qui administrait depuis plus de cinq siècles La Maison d’en-face qui elle, fût entièrement atteinte, touchée et meurtrie.

 

 

Les églises Saint-Etienne et Saint-Jean, le palais des Rohan, symbole du pouvoir central à Strasbourg ; toutes et tous reçurent les obus, comme si ceux laissés par les Prussiens comme souvenir et encore visibles dans la chaux et la pierre ne suffisaient pas.

 

 

A-t-on en 1870 ou en 1944, ne serait-ce qu’une seule fois murmuré l’odieux mot de défaite ? A Paris ou Vichy peut-être ; mais jamais à Strasbourg ! L’ancienne Ville-Libre défendue par les citadelles Vauban, gardée par le Rhin, l’Ill et les Vosges a à plusieurs reprises résisté grâce au courage des milices d’antan. Ce même courage ne s’était pas évaporé. Il résidait en puissance dans une rage camouflée que les chars installés dans la forêt de Saverne récompensèrent par l’éclat de leur charge.

 

 

Leclerc – Audace n’est pas déraison

Le 22, De Gaulle à Paris vient d’avoir 54 ans. Le 22, Leclerc à Saverne aurait pu souffler 12 bougies de moins. 1 jour plus tard, la 2ème charge. Le 23 novembre 1944, le général Philippe Leclerc de Hautecloque s’est offert le plus beau cadeau. Sauver Strasbourg de la griffe nazie et accomplir le serment donné 3 ans plus tôt au fort de Koufra. 26 ans jour pour jour : c’est la deuxième fois que Strasbourg est libérée en novembre. Pourquoi un tel serment en plein désert libyen après avoir pris le fort d’El Tag tenus par cinq fois plus d’hommes ? Parce que Strasbourg est la plus à l’Est de l’Hexagone disait-il, et que la libérer, c’est libérer la France ; qu’il est issu de la promotion 1923 portant les noms de « Metz et Strasbourg » et qu’il est né un 22 novembre, jour commémorant l’entrée des troupes françaises à Strasbourg en 1918 ; il ne l’oublia jamais.

 

Ce même matin, Vaterrodt le général nazi et son état-major, conviennent qu’il n’y a pas d’urgence dans l’heure. La situation n’a rien d’alarmant aurait-il pu dire quand sa voix fût coupée par le tonnerre des chars de Rouvillois. Il pleut des trombes mais ce bruit ne vient pas des nuages. Depuis Saverne, c’est la 2e Division Blindée conduite par Leclerc qui fonce audacieusement sur Strasbourg après avoir traversé les Vosges ! Le rêve n’en était pas un, et le tricolore fût hissé…

 

Après avoir été le premier à entrer dans Paris, il déferle sur Strasbourg et le Rhin convaincu qu’il fallait La libérer avant le Nord-Est et la poche de Colmar. Aujourd’hui, cette charge fait office d’exemple classique de l’emploi d’une division blindée dans les écoles de guerre. Placement de tous les éléments, exploitation de l’instant propice, engouffrement résolu de tous les moyens et marche à fond sans regard en arrière. Faire passer une unité blindée par des routes où il n’était pas raisonnable de le faire, étroites, tortueuses, inondées par les pluies. Voilà le génie de l’imprévisible.

 

 

Tissu est dans Iode

 

Le général Leclerc, le jour de la Libérationde Strasbour, place Kléber.

 

 

Emmagasiner de l’impulsion disait Rouvillois au soir du vingt-deux. Libérer Strasbourg, l’idée est épatante. Plusieurs inconnues comme l’emplacement des troupes ennemis et la garde des ponts de Brumath et Vendenheim sont sur la table. Robert Fleig venu à bicyclette auprès du général en passant devant les postes ennemis donne toutes les indications qu’on attendait. Il a pris place à la table des officiers réunis dans la grande salle du restaurant « Au tonneau d’Or ». La charge se fera par Mommenheim et Brumath.

 

7h15 : c’est l’heure « H » de la charge. Strasbourg est à 35 kilomètres. Les chefs de char sont dressés hors de leur tourelle espérant être les premiers à passer le pont du Rhin. Le char « Evreux » en tête tire sur tout ce qui bouge et sème la panique dans les rangs ennemis. Le tireur est un jeune engagé volontaire qui a antidaté ses papiers d’identité pour être accepté. Il a 17 ans et entre le premier dans Strasbourg.

La première résistance est à Mommenheim où l’« Evreux » fait sauter une mine, déloge les ennemis et la route est libre. Devant Brumath, il enfonce une barricade de rondins. L’aile Nord déferle et les quatre colonnes de char plus au Sud suivent la même cadence. Vitesse : 48km/h. Le Quellec, dans sa Jeep « Le Bourget » suit l’ « Evreux ». A Mundolsheim où les Allemands tirent mais mal, le vert-de-gris disparait et la résistance est de courte durée. Au bord de la chaussée, un panneau indique « Nach Strassburg : 4 KM » et il est 8h45.

On se regroupe place de Haguenau à 9h15, à l’Ouest de l’Avenue de la Forêt-Noire précédant l’Avenue d’Alsace et celle des Vosges. Regardez les panneaux.

Puis, la colonne s’ébranle, les tramways circulent et la vie semble normale. Les officiers sur place confondent les chars pour un nouveau modèle. La transition de la stupéfaction à leur conclusion se fait sans tergiverser. En s’engageant dans Strasbourg, Rouvillois demande au sous-officier de transmission Janier de passer le message devenu célèbre : Tissu est dans Iode. Tissu, c’est lui, Rouvillois ; Iode, c’est Strasbourg. Le message est difficilement transmis Massu ne le reçoit qu’à 10h10, saisit tout le panache de ces mots et rêvant depuis 48 heures faire une entrée triomphale avec ses hommes, grogne : « Me faire ça à moi, Foch, mon patron de promotion ! »

 

 

Quatre soldats partent pour la cathédrale à 14 heures. On aperçoit le rouge de leur calot au-dessus de la balustrade. Il est 14 heures 30 : le drapeau tricolore flotte enfin dans le ciel d’Alsace

 

 

 

Leclerc ne tarde pas à terminer les vingt kilomètres le séparant de la Cathédrale dès ce moment. Son plan fonctionne et les cinq colonnes de chars entrent dans la ville quasiment au même moment. L’ennemi est rapidement neutralisé, beaucoup se rendent et sont fait prisonniers. Les enfants alsaciens se rappellent de quelques mots de français et reçoivent des bonbons de la part des soldats. L’ennemi est maté, il faut maintenant protéger. C’est chose faite et les unités de Massu, Rouvillois, Putz et Debray obéissent aux ordres. On cingle à présent sur le Pont du Rhin pour passer à Kehl. Mais le plus important a été fait…

 

 

Les chars se sont battus dans la ville pendant l’après-midi. Les quartiers de la Cathédrale et de la Place Kléber rebaptisés sont nettoyés et les habitants peuvent ressortir de leurs caves. Les soldats n’ont pas oublié le serment. Quatre soldats partent pour la cathédrale à 14 heures. On aperçoit le rouge de leur calot au-dessus de la balustrade. Maurice Lebrun poursuit seul son ascension de la flèche et des coups de feu claquent toujours. Le drapeau tricolore flotte enfin dans le ciel d’Alsace. Il est 14 heures 30 quand ils redescendent. Le serment de Koufra est tenu. Les combats se poursuivent puis s’arrêtent. Strasbourg est libérée…